Pauvreté, richesse, homme et bête

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Pauvreté, richesse, homme et bête d’Hans Henny Jahnn, traduction d’Huguette Duvoisin et René Radrizzani, mise en scène de Pascal Kirsch

   À la source de la pièce d’Hans Henny Jahnn, romancier, dramaturge allemand mais aussi excellent facteur d’orgue, et viscéralement anti-nazi (1894-1959),  il y a l’homme, l’humain. Dans son travail, dans la nature, avec les saisons et les animaux, dans ses histoires d’amour, il vit sous les yeux des autres, malmené par les on-dit, poussé et aveuglé par son désir, et illuminé par les mythes et légendes.
 Il était une fois une jeune fille pauvre et un riche fermier, et il y  avait, entre eux une belle histoire d’amour. Mais… Mais, au village, ça ne passe pas. Insinuations, mensonges, railleries, vengeances : un pauvre enfant bâtard naît et meurt d’un viol, la jeune mère, accusée d’infanticide, fait de la prison, le fermier épouse la solide fermière qui le convoitait, et voilà.
Seulement, Jahnn est plus profond que cela, il connaît la richesse, le poids de vérité des contes et légendes. Il ne va pas «arranger les choses», les fermer, il écoute la complexité humaine. Il va ouvrir des zones d’ombre et des rais de lumière dans le monde dur qu’il a choisi. Il va convoquer les paysages, un cheval enchanté, les enfants, pour rappeler qu’on peut être un peu plus grand que soi-même.
Pascal Kisch a pris ce texte à bras le corps avec toute la force, tout l’amour qu’il mérite. Et d’abord en confiant la scénographie à Marguerite Bordat : un jeu de tables qui s’emboîtent et se séparent agrandit ou ferme l’espace, fait glisser, en une narration continue, d’un intérieur aux montagnes, elles-mêmes figurées par de très belles maquettes de rochers et de hameaux poudrés de neige.

 Il y a une vraie poésie, et de l’enfance, dans ce bouleversement des échelles, avec, au loin, la présence obsédante d’un merveilleux cheval blanc. Pour autant, la mise en scène et la direction d’acteurs n’a rien de naïf ni de mièvre : les duretés de la langue, de la vie, sont interprétées avec une précision musicale rare.
Hauteur, intensité des voix, dialogue avec la guitare électrique de Richard Comte, tout est réglé avec une parfaite justesse qui n’a rien de formel, au contraire : c’est ce travail qui donne au texte, à la partition, sa plénitude symphonique.
Jans Henny Jahnn sait ce qu’est la tragédie (Médée, Pasteur Ephraïm Magnus) : elle naît des passions, des frustrations, de l’âme humaine tiraillée entre Eros et Thanatos. Sa psychologie est celle d’un philosophe, non du cliché. Et, si son théâtre apporte une consolation, ce n’est pas par l’illusion ou la rêverie, c’est en nous faisant écouter aussi l’inépuisable pulsion de vie. Il y a de l’amour qui circule, sans fin…
Quel rapport avec la qualité de la mise en scène de Pascal Kirsch ? Il est évident : c’est l’attention à la vérité du geste, inséparable de la vérité du monde. Pauvreté, richesse, homme et bête nous ramène sans nostalgie ni prétention à une terre qu’on a oubliée, et cela loin des effets de mode.

Un très beau moment de théâtre qui vous remet les pieds sur terre, donc, la tête sur les épaules, et le cœur, sinon au ventre, du moins à sa place.

 Christine Friedel

 Nous  confirmons absolument la remarquable qualité de ce spectacle que nous avions vu en juin au Studio-Théâtre de Vitry mais dont nous n’avions pas eu le temps de vous parler avant la vague de festivals. Il a changé de lieu (Régis Hébette a bien eu raison de prendre le relais au Théâtre de l’Echangeur) et s’est encore bonifié, ce qui n’est pas toujours le cas dans les reprises, et il n’a rien perdu ici de ses très exceptionnelles qualités.
Auteur allemand ignoré du public français, mal connu et peu joué chez nous, (Médée à la Colline),  acteurs qui ne sont pas des vedettes de cinéma, metteur en scène qui a encore peu produit… Et pourtant quelle réalisation! Un texte passionnant que l’on écoute pendant presque trois heures sans aucune lassitude, à la langue formidable, d’une force et d’une rare  poésie, une mise en scène d’une grande finesse mais aussi d’une solidité, d’une maîtrise à toute épreuve, et d’une précision assez rare par les temps qui courent, qui oscille entre réalisme et merveilleux, sans jamais tomber dans le surlignage, des acteurs à la gestuelle comme à la diction remarquables, et  tout de suite très crédibles dans ces personnages de paysans norvégiens, et qui ne sont jamais dans le sur-jeu, une scénographie passionnante (Marguerite Bordat) comme on voit rarement, et que Claude Lévi-Srauss, lui qui parlait avec passion des modèles réduits, aurait beaucoup aimé, une intelligente utilisation de la vidéo: le cheval en fond de scène paraît plus vrai que nature! Les images de l’autre petit écran paraissent  moins convaincantes mais c’est bien la seule réserve. Et la musique de Makoto Sato, et Richard Comte qui l’interprète aussi, est en parfaite osmose avec le texte, elle « agace » au meilleur sens du terme, et nous tient constamment en éveil.

Encore une fois, il est très rare-et c’est ce qui fait la force de ce spectacle-de voir une telle synthèse de talents mis au service d’un texte. Avec beaucoup d’humilité, d’intelligence et de sensibilité.
On ne vous le dira pas deux fois : courez, courez vite voir ce spectacle dans la belle salle de l’Echangeur. Il faut espérer que ce spectacle pourra être vu par un très large public. Il le mérite amplement.

Philippe du Vignal

 Théâtre de l’Echangeur, 59 Avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet. Métro Gallieni (pas d’affolement, le théâtre est à cinq minutes).
T : 01 43 62 71 20, jusqu’au 8 octobre.

 

 

 

 


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