Léonce et Léna

Léonce et Léna de Georg Büchner, adaptation et mise en scène de Grégoire Callies
 

Leonce-et-Lena_2.-Ms-Gregoire-Callies-©-Victor-Tonelli-ArtcomArtLéonce, prince du royaume de Popo, refuse d’épouser Léna, princesse du royaume de Pipi, qui ne veut pas se marier avec un inconnu. Chacun fuit de son côté. Lui, en compagnie de Valério, un aventurier philosophe ; elle, avec sa servante. Le hasard les fait se rencontrer dans une auberge, en Italie, et ils tombent amoureux. Tout est bien qui finit bien. Ils se marient, Léonce devient roi et Valério ministre.
 La pièce de Büchner, située dans un royaume d’opérette, avec ses personnages stéréotypés, réduits à leurs fonctions, traite d’un monde arbitraire où les hommes sont les jouets du hasard. Si bien qu’elle convient parfaitement à la marionnette.
Les charmantes petites figurines à gaine, habilement manipulées par Grégoire Callies et Marie Vitez,  se déploient dans un décor de conte de fées. Il en sort de partout, à croire que les deux comédiens ont plus de quatre mains.
  La boîte à jouer, conçue par Jean-Baptiste Manessier est étonnante d’astuce et de beauté. Elle se déplie en largeur, pour créer de vastes paysages ; elle s’ouvre, découvrant les dessous du théâtre (ou du monde !) où triment des homoncules attelés à des rouages grinçants.
Dans le ciel, monte la lune et les étoiles, romantiques à souhait pour la rencontre des amoureux, devant la vieille auberge, aux escaliers en colimaçon, qui descend des cintres. Dans cet espace miniature, les petites poupées ont un rien d’irréel qui amplifie la poésie du texte.
La légèreté, que confère aussi les déplacements et les voix des marionnettes, n’occulte pas regard aigu que l’auteur porte sur une société déliquescente où les riches oisifs s’ennuient et les souverains sont tyranniques et inconséquents, comme le roi de Popo, représenté en poussah absurde, réduit à ses «attributs», prêt à célébrer la noce de son fils en effigie, puisque c’est le jour inscrit dans le protocole.
Dans cette Allemagne de roitelets décadents, Léonce cède à la mélancolie : «Je suis si jeune et le monde est si vieux, je pourrais m’asseoir et pleurer»,  dit-il. Ce que confirme Valério : «Il était si vieux sous ses boucles blondes, le printemps dans les yeux et l’hiver dans le cœur», et  sa maîtresse Rosetta le lui reproche : «Tes lèvres sont mornes à force de bailler. Tu m’aimes par ennui.»
Mais, comme tout est possible dans le monde fantaisiste de Georg Büchner, Valério conclut  la pièce par une déclaration libertaire: «Et je deviens ministre d’état, et je promulgue ce décret, qu’on mette sous tutelle celui qui a des ampoules aux mains, qu’on condamne aux assises celui qui tombe malade à force de travail, qu’on déclare dément et socialement dangereux, celui qui se vante de gagner son pain à la sueur de son front. Et nous nous coucherons à l’ombre, et nous prierons le bon dieu qu’il nous  envoie  des  figues,  des melons et  des  macaronis,  des  gorges  mélodieuses,  des corps classiques et une religion commode.»
Après un début un peu confus, Léonce et Léna trouve tout son sens dans cette adaptation assez fidèle. Et l’on se laisse emporter avec plaisir dans l’univers loufoque de Georg Büchner que ne trahissent pas les marionnettes.

 

Mireille Davidovici

 

Théâtre de l’Atalante, 10 Place Charles Dullin, 75018 Paris
T. 01 46 06 11 90 Jusqu’au 10  octobre


Archive pour 3 octobre, 2015

Les Francophonies en Limousin 2015 / suite et fin Les créations théâtrales

Les créations théâtrales aux Francophonies en Limousin 2015, suite et fin:

 L’Acte inconnu de Valère Novarina, mise en scène de Valère Novarina et Céline Schaeffer

cab2e84b565946f1ac35fabe603c85a6La rencontre de l’auteur français avec Haïti, à l’invitation de Guy-Régis Junior, pour travailler avec sa compagnie NOUS Théâtre, a été décisive. « Ce sont les acteurs qui ont choisi L’Acte inconnu, dit-il, et pour Limoges, j’en ai créé une réduction pour six  comédiens (…) C’est une petite équipe de «combat» qui s’est mobilisée, pour ce travail extrêmement audacieux, car on a deux semaines en Haïti, une semaine à Limoges.»
L’Acte inconnu (éditions P.O.L- 2007), créé au Festival d’Avignon dans la Cour d’honneur en 2007, trouve, avec les acteurs haïtiens, et malgré des conditions précaires, un souffle neuf.
«Ils allaient tout de suite chercher la vie dans notre langue commune», dit l’auteur, à propos des répétitions. Ils se sont approprié le texte, ont refait les chansons à leur façon, et Finder Dorisca, à l’accordéon, a composé une nouvelle musique. »
Le verbe de Valère Novarina sonne, comme s’il était dit dans une nouvelle langue, illustrant bien la formule : «L’homme est un alphabet capturé vivant.» Les corps, les voix, les gestes, tout est différent: on se sent à la fois dépaysé et dans une plus grande proximité avec son univers . La simplicité de la scénographie, avec des panneaux mobiles peints par  lui, et des accessoires de fortune,  contribue à l’épure, comme cette distribution réduite.
On retrouve cependant le joyeux ballet de mouvements perpétuels qui constituent le déploiement de la parole dans l’espace. Une parole à rebondissements.
Selon Valère Novarina, «la parole est un geste». Entrent et tournent: Le Bonhomme Nihil, Le Coureur de Hop, Jean qui corde, Raymond de la matière, L’Ouvrier du Drame, La Machine à dire beaucoup, Le Chantre, La Dame de pique, l’Homme nu, La Femme spirale, Le Déséquilibriste, L’Esprit, Autrui…
Le mélange d’accidents de cirque, devinettes, maximes, marionnettes, proférations, prend ici toute son ampleur. Le clown devient griot (le virevoltant Edouard Baptiste). Et le vide, anagramme approximatif de dieu, résonne à la recherche du sens. Car c’est bien dans l’espace vide que le verbe peut circuler, s’exprimer…
Et, quand l’un des protagonistes demande : «Depuis combien de temps sommes-nous ensemble dans cette boîte humaine ? », on s’aperçoit qu’on n’a pas vu passer le temps.
Le spectacle sera repris au festival des Quatre Chemins de Port-au-Prince, en novembre prochain.

Pulvérisés d’Alexandra Badea, mise en scène de Frédéric Fisbach

528f9610df54572e02dbade0a5fc8809«Tu ouvres les yeux, agression de l’environnement. Rien ne t’appartient ici, tu es pulvérisé dans l’espace », dit l’un des quatre personnages qui s’adressent à eux-mêmes à la deuxième personne, mais ce « tu » est à la fois individuel et collectif.
Quatre salariés travaillant à l’étranger pour les sous-traitants d’une entreprise
multinationale française qui vend des «box multimédia» : une ouvrière chinoise vit l’humiliation quotidienne à l’usine ; un superviseur sénégalais de plateau d’appels  dénonce la cruauté du système; un responsable français assurance-qualité  voit sa vie gâchée par son travail; à Bucarest, une ingénieure d’études et développement craque…
A tous les niveaux de la hiérarchie et de la production, la pression de l’entreprise est aliénante, broie les êtres jusqu’au plus intime de leur existence. Les façonne et les détruit.
Pul
vérisés a obtenu le Grand Prix de littérature dramatique 2012, saluant l’habileté de sa construction, l’acuité de son propos, traduit par une forte  écriture.
Plutôt que d’attribuer le texte à quatre comédiens, Frédéric Fisbach l’a distribué à un français, un acteur et une actrice roumains); ce qui accentue l’effet choral et la dépersonnalisation des personnages. Ils sont, dit-il,  «des soldats inconnus pris dans les dommages collatéraux d’une guerre économique mondiale».
Un chœur d’amateurs démultiplie la portée collective du vécu des protagonistes, et crée un lien entre plateau et spectateurs. L’alternance de voix en direct, et enregistrées, de présence des corps sur le plateau nu et d’images vidéo, produit un effet de présence-absence, de déréalisation et d’incarnation de paroles, plus que d’individualités.
Le public est totalement pulvérisé lui aussi, et doit rassembler les morceaux du puzzle pour pouvoir reconstituer le moi de chaque personnage ainsi plongé dans l’anonymat. Mais on peut se demander ce qu’apportent au projet les interventions des amateurs! Approximatives et peu claires, elles dénaturent le côté clinique du spectacle, et si la mise en scène, à trop vouloir émietter une dramaturgie déjà éclatée, n’égare pas le public.
La pièce sera reprise dans une version roumaine, au festival Temps d’image à Cluj (voir Théâtre du Blog, Bucarest sur scène)

Après la peur, road-trip théâtral, conception de Sarah Berthiaume, Gilles Poulain Denis, Armel Roussel, direction artistique d’Armel Roussel

Douze auteurs francophones (belges, français, suisses, québécois ou congolais…) ont eu pour mission d’écrire une partition de trente minutes proposant des trajets dans la ville, en minibus ou à pied. A partir de là, un dispositif impressionnant a été mis en place, afin d’offrir à chaque spectateur, trois ou quatre de ces voyages…
A l’entrée, on est invité à choisir sa «chambre» parmi les douze proposées. Puis, munis de leurs tickets numérotés, guidés par un comédien, les spectateurs s’éparpillent par petits groupes, qui, à pied, qui, à bord d’un minibus, qui,  dans   les  coulisses, loges, et cuisine du théâtre…,  pour un petit spectacle ambulant ou in-situ. Dehors, c’est un ballet permanent de mini-bus emportant ou déversant leur cargaison de passagers.
A chaque fin de parcours, on choisit un nouveau numéro, et l’on embarque pour de nouvelles aventures. Il y en a de tous les genres, et pour tous les goûts : intrigue policière, récit de vie, fantasmagories… et des surprises nous attendent au tournant.
On ne peut pas voir chacun de ces spectacles, mais, de groupe en groupe, on se raconte, on se conseille sur les parcours à choisir. On entend dire que Comme je descendais des fleuves impassibles de Dany Boudreault vaut le coup. Les places s’arrachent pour Queen Kong de Selma Alaoui, Démocratie de Joël Maillard ou Caméra cachée de Jean-Baptiste Calame.
Cette homme, de Sarah Berthiaume, déambulation au clair de lune dans le quartier pavillonnaire ravit les marcheurs… Et, au terme de deux heures de pérégrinations, chacun sort, plus ou moins satisfait de ses choix, mais est entré en dialogue avec ces compagnons de voyage et les comédiens. Car la plupart des propositions sont interactives, conçues pour faire participer le public.
Un voyage ludique, où les textes apparaissent comme des prétextes à ces échanges…

Mireille Davidovici

Les Francophonies en Limousin T. 05 44 23 93 51 ; www.lesfrancophonies.fr jusqu’au 3 octobre

Reality

Reality, de et avec Daria Deflorian, Antonio Tagliarini, à partir du reportage de Mariusz Szczygieł, spectacle en italien, surtitré en français 

 

_mg_1600Daria Deflorian et Antonio Tagliarini improvisent devant nous, tout en les commentant, diverses façons de mourir au théâtre.
Une vieille dame est  foudroyée en pleine rue par une crise cardiaque… Cette scène burlesque est déjà un clin d’œil au public, qui montre comment le théâtre se fabrique.
Jugeant l’idée trop compliquée et inadéquate, ils abandonnent cette tentative réaliste, pour entrer dans vif du sujet : représenter la vie de cette femme, à partir des 748 carnets qu’elle a laissés à la postérité.
Pendant cinquante-sept ans, Janina Turek, habitante de Cracovie, y a noté tous ses faits et gestes. En cachette. Qu’est-ce qui se cache derrière ce qu’elle écrit ? Qui est-elle ? Est-ce là le propos du spectacle ?
A partir du jour où son mari a été arrêté en 1943, par la Gestapo, (elle avait alors 22 ans) elle consigne les moindres événements du quotidien, y compris la composition de ses repas. Elle les classent par catégories : visites annoncées, visites non annoncées, événements spéciaux, lectures, sorties au cinéma, etc., en les numérotant. Ainsi, elle a reçu, dans son existence, 39. 196 coups de téléphone, croisé et salué 23. 397 personnes, lu 3.700 livres, joué 1.500 fois au bridge, été 110 fois au théâtre…
Cette étrange histoire a été rendue publique par un journaliste polonais Mariusz Szczygieł : il en a fait le sujet d’un reportage intitulé Réalité, publié dans une anthologie : De Minsk à Manhattan, Reportages polonais. Le texte, traduit en allemand a ensuite passé les frontières.
Janina Turek traverse un demi-siècle d’une histoire polonaise mouvementée (invasion allemande, nazisme, occupation russe, état d’urgence décrété par Jaruzelski et arrivée des chars de l’armée polonaise,  puis Solidarnosc, et avènement de la démocratie). Mais elle n’exprime aucun point de vue. Elle livre des faits bruts, sans commentaires. Elle se contente de les enregistrer, par dates, sans affect.
Pas plus qu’elle ne s’épanche sur l’arrestation de son mari, le chagrin de son divorce et enfin la solitude de la vieillesse. Quelle est la réalité de sa vie derrière ces listes ? Peut être faut-il la déduire des 3.000 cartes postales qu’elle s’est envoyées, avec, au dos, des petits mots griffonnés où elle se dit «je».
Les comédiens tentent de combler le vide laissé entre les lignes. Ils inventent aussi des anecdotes à l’aide d’accessoires : une tasse à café brisée contre le mur, un matin de tristesse où on ne peut rien avaler au petit déjeuner ; un crayon trouvé dans un pot de fleurs pendant la visite de Fidel Castro, qui l’aurait empêchée de voir le héros du défilé. Un fauteuil défoncé, une télécommande et on visualise la vieille dame devant son poste de télévision.
En jouant et en dialoguant, ils évoquent ce vécu ordinaire, imaginent ses réactions ; ils la montrent vieille et esseulée, comme le laissent supposer la diminution des appels téléphoniques, des visites, des cadeaux qu’elle reçoit, des gens qu’elle croise et salue…
Ces notes sèches et abondantes déclenchent une investigation quasi-archéologique dans des tranches de vie brutes, et fournissent aux acteurs une riche matière à jouer et à broder. Parcourir avec eux ce journal si peu intime nous conduit à deviner une autre réalité, au-delà des faits. Cette quête, conduite avec malice et vivacité par les deux complices, nous entraîne par effraction dans la vie secrète d’une Polonaise ordinaire, et nous offre un spectacle réjouissant.

 Mireille Davidovici

 Théâtre de la Colline, jusqu’au 27 septembre. T. 01 44 62 52 52 ; www.colline.fr

Andreas

Andreas, texte et mise en scène de Jonathan Châtel, d’après la première partie du Chemin de Damas d’August Strindberg

 

andreas-1Il faudrait raconter avec précision la vie d’August Strindberg, au moment où il écrit Le Chemin de Damas, son «autobiographie dramatique», ce qui déborderait largement le calibre d’une critique. Essayons quand même : l’auteur sort d’une crise terrible qu’il raconte dans Inferno, et se sent capable de revenir à son travail de dramaturge. Il imagine une grande fresque pleine de fantaisie, au sens d’imagination, d’échappées dans le rêve, la légende, l’inconscient… Il pense à son Voyage de Pierre L’Heureux, dont le succès public l’avait heureusement surpris, il pense aussi à Faust et à son voyage mystique, dont la première partie du Chemin de Damas est peut-être plus proche…
Celui qui part sur ce chemin, donc, Strindberg l’appelle l’Inconnu et Jonathan Châtel l’a baptisé Andreas, l’homme par excellence, d’après andréa en grec ancien, et les trois hommes qu’il rencontre en route, figures nées, sans doute, de l’imagination, de l’âme de cet inconnu.
Sa quête, son chemin ? Une nouvelle foi, une renaissance. Et les figures qui lui apparaissent sont celles que projette son rêve. La femme et la mère sont des visions, consolatrices, accusatrices aussi, qui doivent le prendre par la main et le mener plus haut. On reconnaît là les rapports compliqués d’August Strindberg avec les femmes : il a besoin d’elle, les adore et le redoute, voit en elle de terribles prédatrices et de précieuses compagnes, en une éternelle guerre des cerveaux et des sexes.
Avec ce matériau complexe, Jonathan Châtel crée un spectacle d’une pureté exemplaire, abstrait et physique. Pierre Baux, successivement mendiant, docteur et vieillard, donne des moments de théâtre exceptionnels. Nathalie Richard et Pauline Acquart sont justes et touchantes, d’une sobriété parfaite. Thierry Raynaud a sans doute une tâche plus lourde : il est le fou, l’ivrogne insupportable qui s’adresse au public en lui demandant quelque chose, quoi ? D’un autre August Strindberg, une spectatrice avait dit : «je ne supporte pas, c’est trop comme dans la vie». Avec son corps christique, cet inconnu, cet Andreas, est à la fois «trop comme dans la vie», et trop loin de la vie.
Malgré tous ces atouts et la belle scénographie de Gaspard Pinta, quelque chose du propos ne passe pas. Il était sans doute juste de gommer toute anecdote et d’aller à l’essentiel, mais le chemin manque de repères, de balises, si minimes soit-elles. On reste respectueux, on admire, on est touché par moments, mais l’ensemble reste opaque.

 Christine Friedel

 Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, jusqu’au 15 octobre,

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