La Belle au bois dormant

bella addormentata - Jacopo Tissi e Nicoletta Manni ph Brescia e Amisano Teatro alla Scala K65A2226 x

 

La Belle au bois dormant, musique de Piotr Illich Tchaikovski, chorégraphie de Marius Petipa, mise en scène et corrections chorégraphiques d’Alexei Ratmansky

 

Il fut un temps où tout ce qui ressemblait à la tradition, devait être balayé, oublié ; il fallait du neuf, de l’inédit! Mais aujourd’hui, la mémoire outragée prend sa revanche : on ne compte plus les opérations archéologiques dans le domaine artistique, à commencer par la musique et la danse baroques.
  L’ancien directeur artistique du ballet Bolchoï et aujourd’hui artiste en résidence à l’American Ballet Theatre, a voulu mettre en scène ce joyau du ballet classique, tel qu’il apparut à sa création par Marius Petipa au théâtre Maryinsky en 1890. Chose peu aisée pour un art où la transmission se fait rarement par l’écrit, même si des systèmes de notation existent, comme celui de Stepanov, utilisé à l’époque.
C’est à partir de cette écriture du mouvement, et de la correspondance entre Marius Petipa et Piotr Illich Tchaikovski qu’Alexei Ratmansky a pu se rapprocher au plus près de l’original. Les somptueux décors et costumes sont ceux que Léon Bakst avaient créés pour les Ballets russes de Serguei Diaghilev; il avait, en 1921, ressuscité ce chef d’œuvre mémorable…  qui l’avait ruiné pour plusieurs années.
A part quelques coupures (notamment quand la notation chorégraphique manquait), le style du grand ballet académique porté par Marius Petipa (auteur d’une centaine de ballets dont Le Lac des cygnes et Casse-Noisette) semble avoir été restitué, et c’est une belle surprise. Avec de nombreuses découvertes, à commencer par des doubles pirouettes sans soutien du partenaire, des sauts et équilibres sur pointes, un  brio et une vivacité dans l’exécution des pas, sans doute inspirés d’étoiles italiennes célèbres à l’époque pour leurs «pointes d’acier». Mais pas question de mettre la jambe à l’oreille, comme cela se fait couramment aujourd’hui : les élongations et l’ouverture n’apparaîtront que beaucoup plus tard, avec George Balanchine en particulier.
Le corps de ballet, les solistes et premiers danseurs de la Scala ont participé avec un grand professionnalisme à cette restitution, et les danseuses, avec leur vigoureuse attaque des pointes, n’ont pas démérité la réputation de leurs devancières. Les sauts moelleux de Nicoletta Manni (la fée Lilas), ceux élastiques d’Angelo Greco (l’Oiseau bleu), le lyrisme de Vittoria Valerio (la princesse Fiorina) et le jeu de Massimo Murru en fée Carabosse ont été particulièrement appréciés.
Et Svetlana Zakharova fut, comme d’habitude, une Belle à la technique impeccable, avec, à ses côtés, un Prince plus que charmant et inattendu: le jeune Jacopo Tissi formé à l’école de la Scala dont il sortit l’an passé, fut aussitôt engagé pour une saison à l’Opéra de Vienne, dirigé par Manuel Legris, ancienne étoile de l’Opéra de Paris, et est revenu à la Scala cet été. Il avait étudié le rôle du Prince mais la défection de la vedette invitée et l’urgente nécessité de son remplacement permirent à Jacopo Tissi de se retrouver aux cotés de la Zakharova !

Malgré les difficultés du rôle –un travail de batterie particulièrement rapide- qu’il a traversées comme il pouvait, sa prestation fut saluée avec enthousiasme. D’un lyrisme délicat, dénué de toute sentimentalité excessive, et doté d’un corps longiligne à la José Martinez, Jacopo Tissi est déjà considéré par certains comme le successeur de Roberto Bolle, considéré comme la vedette absolue par les  balletomanes italiens … et autres.

 Sonia Schoonejans

 Teatro Alla Scala  de Milan les 20, 22 et 23 octobre.

 


Archive pour 12 octobre, 2015

Le Dibbouk

Le Dibbouk ou Entre deux mondes de Shalom An-ski, adaptation de Louise Moaty et Benjamin Lazar d’après la traduction du russe de Polina Petrouchina, mise en scène de Benjamin Lazar

 Dibbouk©-Pascal-Gély Ce drame en trois actes, créé à Vilna en 1917, s’inspire du thème  du dibbouk, un esprit qui entre dans le corps d’un vivant pour le posséder, à la suite d’une erreur ou d’une mauvaise action. Shalom An-ski, un ethnographe  qui s’était documenté sur les contes des juifs hassidiques, écrivit d’abord la pièce en russe mais Constantin Stanislavski lui conseilla de la réécrire en yddish pour qu’elle puisse être interprétée par des acteurs d’un théâtre juif.
  Nissan et Sender, deux excellents amis, font le serment que, si leurs épouses, enceintes au même moment, donnent alors naissance à une fille et à un garçon, ils les marieraient. Mais Nissan meurt avant la naissance de son fils. Et Sender oublie vite  sa promesse et cherche un riche fiancé pour sa fille, donc trahit le serment. Les jeunes gens, nouveaux Roméo et Juliette, qui ont grandi séparément, ignorent tout de ce serment. Hanan, étudiant très pauvre, va d’école juive en école juive, et la belle Léa, dont la mère est morte en lui donnant naissance, se résigne à un mariage de raison.
Mais à Braïnitz, Hanan rencontre par hasard Léa et tombe amoureux de  la jeune fille qui reconnaît aussitôt en lui son véritable fiancé.  Mais son avare de père ne veut pas de cette union. Malgré la parole donnée! Désespéré, Hanan tenter d’obtenir l’or par des formules cabalistiques mais se révèle incapable d’en maîtriser les puissances et subit le châtiment réservé à celui qui en fait mauvais usage : il tombe foudroyé…
 Privée de son corps et même de son nom, l’âme du mort reste captive de cette passion inassouvie, et est condamnée à flotter « entre deux mondes ».
Léa devra épouser le fiancé  qu’elle n’aime pas mais se rend au cimetière pour inviter Hannan à ses noces. Le dibbouk se saisit alors de  son corps et Léa porte désormais deux âmes en elle et,  au moment du mariage, c’est la voix de Hanan qu’on entendra hurler son refus du mariage.
 Malgré les séances d’exorcisme d’un rabbin, il ne se produit rien, puis le juge réussit à obtenir la séparation des deux âmes mais Léa rejoindra Hannan dans la mort, au moment où  commence la musique de ses noces.
 La pièce est devenue une œuvre culte du théâtre yiddish et a été créée en France par Gaston Baty en 1928, et plus récemment par Krzysztof Warlikowski et Daniel Mesguich.  Nous l’avions vue il y a une vingtaine d’années en Pologne, superbement interprétée et chantée, et malgré la barrière de la langue, le conte était d’une clarté limpide, et il était impossible de résister à tant de beauté…
Benjamin Lazar et Louise Moaty ont,  eux, adapté la pièce en y ajoutant un prologue autour de tables couvertes de livres où les acteurs reprennent les questions posée par Shalom An-Ski quand il  recueillait les  contes hassidiques. « Le judaïsme, dit le metteur en scène, a un rapport très ouvert à la lettre qui est toujours un rapport d’interrogation, de remise en cause de discussion. Enfin ce prologue donne des clés de compréhension. »
 Mais était-il vraiment besoin de nous infliger cette explication de texte assez pénible de termes juifs qui n’en finit pas de finir avant que la pièce ne commence. D’autant plus que la lumière est sinistre et très réduite.
Puis on a droit à cette adaptation, pas franchement convaincante où les personnages parlent beaucoup mais où il n’ y a pas comme de véritable dialogue. On est dans l’évocation, l’invocation, et non dans la représentation, dit  le metteur en scène. Et c’est bien là le grave défaut de ce spectacle d’une lenteur accablante et qui distille un ennui pesant dans une salle à moitié vide, et qui ne fait pas théâtre.  Sauf dans les dernières scènes comme si Benjamin Lazar prenait enfin conscience que le meilleur moyen de servir la pièce n’était pas de faire joujou avec elle mais de lui être fidèle… Sans compliquer inutilement les choses.
 Mal et/ou peu dirigés, les comédiens évoluent dans un décor des plus simples : quelques tables de bois avec des livres, sous un éclairage réduit à quelques projecteurs et à des plafonniers à tubes fluo blancs; sauf Nicolas Vial qui arrive à tirer son épingle du jeu, ils ont bien du mal à rendre leurs personnages crédibles. Il faut se pincer pour ne pas rire quand la pauvre fiancée (Louise Moaty) possédée roule des yeux ! En fait de la pièce, on a droit à une suite de tableaux  successifs et mis en scène de façon très statique. Et comme si cela ne suffisait pas, il y a parfois des dialogues en yddish et en hébreu (de façon à donner une couleur plus locale ?), traduits par Benjamin Lazar au micro.
Enfin on peut se consoler en écoutant les très beaux chants a capella ou accompagnés par  Martin Bauer à la viole de gambe, par Patrick Wibart au serpent et par Nahom Kuya au cymbalum, et composés par Aurélien Dumont.

 Mais cela reste un bien mauvais spectacle de deux heures trente qui n’arrive jamais à décoller. Pourtant Shalom An-sky a su créer un conte théâtral exceptionnel de beauté et d’intelligence;  et d’une force évidente sur le pouvoir de la parole donnée, sur les rapports entre l’amour et l’argent, sur  le mariage entre riches et pauvres, et surtout sur  les relations troubles qu’entretiennent les vivants avec les morts.
 Mais dommage, ici on aperçoit seulement par moments la pièce, et comme la vie est courte: on ne conseillera donc à personne d’aller voir cette mise en scène!

Philippe du Vignal

 Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis jusqu’au 17 octobre

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