Angelo, tyran de Padoue
Angelo, tyran de Padoue, adaptation de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Cécile Arthus
Victor Hugo écrit Angelo en 1834, à trente-deux ans. Pour nous, c’est presque encore l’adolescence mais à son époque, c’est la maturité. Pourtant la pièce a l’élan, l’impatience, la révolte, l’intransigeance et, il faut bien le dire, le simplisme de la jeunesse, que, du reste, Victor Hugo semble n’avoir jamais perdue. Binaire, tranchant, il ne remet pas en question la double image de la femme que son temps lui impose, et dont il reste quelque chose aujourd’hui : l’ange et la femme perdue. Mais il leur donnera à toutes les deux le courage, la solidarité. Il veut « enseigner à quelles épreuves résiste la vertu de l’une, à quelles larmes se lave la souillure de l’autre. Rendre la faute à qui est la faute, c’est-à-dire à l’homme, qui est fort, et au fait social, qui est absurde ».
Toujours binaire, on le voit, et un peu naïf, lui qui se vante tranquillement d’avoir «relevé» Juliette Drouet, «tombée» avec le sculpteur Pradier, en faisant d’elle son esclave littéraire éternellement reconnaissante et consentante.
Angelo, tyran de Padoue est un drame en prose, à peu de personnages, et le langage en est justement prosaïque. Ce qui permet quand même un peu de contradiction. Le fameux tyran (Vincent Chatraix) tremble lui-même devant le mystérieux Conseil des Dix de Venise, et devant la courtisane Tisbé, mais ne craint pas d’exécuter sa femme sur un soupçon.
Tisbé (Estelle Meyer), fille du peuple, volcanique, orpheline condamnée au théâtre et à la galanterie-c’est la même chose à l’époque), est vraiment une allégorie des opprimés puisant dans le malheur, la force de défier les puissants, et le rire de celui qui n’a rien à perdre.
En face d’elle, sa rivale Catarina (Eugénie Anselin), l’épouse du tyran, fragile aristocrate vendue par mariage, puisera sa propre force dans leur duel. Car elles sont rivales, pour un jeune premier (l’excellent Lazare Herson Macarel) qui ne vaut pas plus que le Prince : une femme pour le plaisir, l’autre pour l’amour vrai et pur, et peu enclin à faire confiance aux femmes…
Et puis il y a un traître, l’indispensable Iago qui s’appelle ici Homodei (Fabien Marais), l’envieux qui a «souillé» la princesse de son désir, et qui se venge. Yann Bertholot joue Plus un sbire, dans la fonction de bouffon (Ordelofo), qui fait rater le crime : il faut bien que le théâtre console…
Le spectacle est avant tout populaire. Les émotions, les tourments, pourraient être ceux d’une cour de collège où deux filles s’écharpent pour un garçon, où un garçon fait une (mauvaise) réputation à une fille. Et cela sans trahir jamais le texte de Victor Hugo dont la prose est celle de la vie même, et des sentiments crus. Ce que l’adaptation a ajouté, c’est une narratrice (Heidi Brouzeng, aussi musicienne et metteur en scène), un peu (trop ?) pédagogue, qui fait le lien entre la scène et le public.
C’est drôle et c’est juste : quand elle critique le sacrifice final de la «mauvaise fille» ainsi sanctifiée, elle le fait avec le cœur. Le cœur est alors la vraie raison, la source des principes. Et cela, c’est tout Victor Hugo.
La fête vénitienne est jouée dans une boîte de nuit plutôt minable, mais qui suggère très efficacement l’enfermement imposé par le tyran, paillettes et baudruches renvoyant le faste à sa vanité et à ses mensonges.
Même modestie, mais plus militante, dans les costumes : tout le monde est en jupe et collants de couleurs, l’idée étant d’inventer un neutre au féminin, pour changer, avec toute la liberté et la gaîté en couleurs pop que cela donne.
On a déjà vu Angelo mis en scène en costumes contemporains : cette fois, loin de la référence à l’opéra (La Gioconda est inspiré par la pièce), on est dans la joie simple du déguisement. Joie qui électrise les comédiens : ils vont au bout des émotions de leurs personnages, les portent vaillamment, avec amour, laissant la distance critique à la narratrice qui ne manque pas de cœur, on l’a vu, pour s’indigner, s’il le faut, contre Hugo lui-même.
Voilà un authentique mélo avec «croix de ma mère», un vrai spectacle populaire, intelligent et drôle, droit devant.
À guetter et à ne pas manquer dès qu’il sera repris.
Christine Friedel
Spectacle vu au NEST de Thionville.