Angelo, tyran de Padoue

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Angelo, tyran de Padoue, adaptation de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Cécile Arthus

 

OC_Angelo_092015_photo_Arthur_Pequin_MG_9715Victor Hugo écrit Angelo en 1834, à trente-deux ans. Pour nous, c’est presque encore l’adolescence mais  à son époque, c’est la maturité. Pourtant la pièce a l’élan, l’impatience, la révolte, l’intransigeance et, il faut bien le dire, le simplisme de la jeunesse, que, du reste, Victor Hugo semble n’avoir jamais perdue. Binaire, tranchant, il ne remet pas en question la double image de la femme que son temps lui impose, et dont il reste quelque chose aujourd’hui : l’ange et la femme perdue. Mais il leur donnera à toutes les deux le courage, la solidarité. Il veut « enseigner à quelles épreuves résiste la vertu de l’une, à quelles larmes se lave la souillure de l’autre. Rendre la faute à qui est la faute, c’est-à-dire à l’homme, qui est fort, et au fait social, qui est absurde ».   
  Toujours binaire, on le voit, et un peu naïf, lui qui se vante tranquillement d’avoir «relevé» Juliette Drouet, «tombée» avec le sculpteur Pradier,  en  faisant d’elle son esclave littéraire éternellement reconnaissante et consentante.
Angelo, tyran de Padoue est un drame en prose, à peu de personnages, et le langage en est justement prosaïque. Ce qui permet quand même un peu de contradiction.  Le fameux tyran (Vincent Chatraix) tremble lui-même devant le mystérieux Conseil des Dix de Venise, et devant la courtisane Tisbé, mais ne craint pas d’exécuter sa femme sur un soupçon.

Tisbé  (Estelle Meyer), fille du peuple, volcanique, orpheline condamnée au théâtre et à la galanterie-c’est la même chose à l’époque), est vraiment une allégorie des opprimés puisant dans le malheur, la force de défier les puissants, et le rire de celui qui n’a rien à perdre.
 En face d’elle, sa rivale Catarina (Eugénie Anselin), l’épouse du tyran, fragile aristocrate vendue par mariage, puisera sa propre force dans leur duel. Car elles sont rivales, pour un jeune premier (l’excellent Lazare Herson Macarel) qui ne vaut pas plus que le Prince : une femme pour le plaisir, l’autre pour l’amour vrai et pur, et peu enclin à faire confiance aux femmes…
Et puis il y a un traître, l’indispensable Iago qui s’appelle ici Homodei (Fabien Marais), l’envieux qui a «souillé» la princesse de son désir, et qui se venge. Yann Bertholot joue Plus un sbire, dans la fonction de bouffon (Ordelofo), qui fait rater le crime : il faut bien que le théâtre console…
Le spectacle est avant tout populaire. Les émotions, les tourments, pourraient être ceux d’une cour de collège où deux filles s’écharpent pour un garçon, où un garçon fait une (mauvaise) réputation à une fille.
Et cela sans trahir jamais le texte de Victor Hugo dont la prose est celle de la vie même, et des sentiments crus. Ce que l’adaptation a ajouté, c’est une narratrice (Heidi Brouzeng, aussi musicienne et metteur en scène), un peu (trop ?) pédagogue, qui fait le lien entre la scène et le public.
C’est drôle et c’est juste : quand elle critique le sacrifice final de la «mauvaise fille» ainsi sanctifiée, elle le fait avec le cœur. Le cœur est alors la vraie raison, la source des principes. Et cela, c’est tout Victor Hugo.
La fête vénitienne est jouée dans une boîte de nuit plutôt minable, mais qui suggère très efficacement l’enfermement imposé par le tyran, paillettes et baudruches renvoyant le faste à sa vanité et à ses mensonges.
Même modestie, mais plus militante, dans les costumes : tout le monde est en jupe et collants de couleurs, l’idée étant d’inventer un neutre au féminin, pour changer, avec toute la liberté et la gaîté en couleurs pop que cela donne.
On a déjà vu Angelo mis en scène en costumes contemporains : cette fois, loin de la référence à l’opéra (La Gioconda  est inspiré par la pièce), on est dans la joie simple du déguisement. Joie qui électrise les comédiens : ils vont au bout des émotions de leurs personnages, les portent vaillamment, avec amour, laissant la distance critique à la narratrice qui  ne manque pas de cœur, on l’a vu, pour s’indigner, s’il le faut, contre Hugo lui-même.
Voilà un authentique mélo avec «croix de ma mère», un vrai spectacle populaire, intelligent et drôle, droit devant.
À guetter et à ne pas manquer dès qu’il sera repris.

 

Christine Friedel

 

Spectacle vu au NEST de  Thionville.

7 au 11 octobre 15  NEST – CDN Thionville-Lorraine
14, 15, 16 janvier 16  Théâtre ici et là, Mancieulles
20, 21, 22 janvier 16  CCAM, Vandoeuvre-lès-Nancy
23 et 24 mars 16  Comédie de l’Est, Colmar
29 mars 16 ( 2 représentations)  Scènes Vosges, Epinal

Archive pour 13 octobre, 2015

Hamlet/Trangression/Opéra rock

Hamlet Transgression/ Opéra rock, d’après Heiner Müller, William Shakespeare, Franz Schubert, mise en scène de Jacques David

 

Hamlet transgression«Je ne suis pas Hamlet. Je ne joue plus de rôle, mes mots n’ont plus rien à me dire, mon drame n’a plus lieu», annonce fermement Dominique Jacquet élégante dans son smoking noir. En réalité, elle est « L’interprète d’Hamlet », tel qu’Heiner Müller l’a imaginé dans son Hamlet Machine, c’est-à-dire un rôle interchangeable, à travers lequel l’auteur allemand interroge les figures mythiques du théâtre ; ici, on entendra tour à tour Hamlet, Electre, Ophélie, Claudius…
Plantée devant un micro, elle aussi de noir vêtue, façon Nina Hagen, la chanteuse Laurence Malherbe lance, d’une voix puissante, en allemand, des paroles métalliques qui entrent en résonance avec la dureté du texte d’Heiner Müller; elle interprète des lieder de Winterreise dans l’arrangement jazz de Laurent David.

La version hard rock de cette musique, qui distord, sans les trahir, les lignes mélodiques de Schubert, tranche avec la profonde mélancolie des paroles de Wilhelm Müller, l’auteur des poèmes de Voyage d’hiver, dont certaines s’inscrivent sur le mur, à jardin : «Etranger je suis venu, étranger je repars ». C’est de ce même contraste, entre nostalgie et ironie, que joue Dominique Jacquet: «J’étais Hamlet. Je me tenais sur le rivage et je parlais avec le ressac BLABLA, dans le dos les ruines de l’Europe ».
La jeune soprano, qui a enregistré un disque: Schubert Transgression, sait chanter le jazz, sa voix qui peut avoir un magnifique timbre mezzo, s’harmonise avec celle plus grave de l’actrice. «Simples figures porteuses de nos émotions, de nos drames quotidiens, de nos vies actuelles », comme les envisage le metteur en scène, la musicienne et l’actrice font de ces deux transgressions croisées non pas une trahison, mais un objet contemporain et intriguant. Le traitement, par Christophe Séchet, des voix et de la musique, mêle son direct et différé, amplifié, réverbéré ou pas. Cela renforce l’aspect éclaté et fragmentaire du spectacle, le réduisant à des bribes de mots et des éclats de voix : ceux qui nous parviennent de ces fictions d’antan pour mieux nous parler d’aujourd’hui. Le bla-bla de notre vieil Occident fatigué.
Le spectacle met en commun les recherches musicales de Laurence Malherbe pour son projet Excursus (sortie imminente à l’automne 2015) et la démarche dramaturgique exigeante du Théâtre de l’Erre autour d’Hamlet. Ainsi naît une pièce de quarante minutes, montée en une semaine et conçue comme une maquette qui ne demande qu’à s’étoffer. Un chantier à suivre…

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu à Lilas en scène, le 10 octobre. Schubert Transgression est sorti chez Cristal Classic en 2012.

Nord de Virginie Barreteau

Festival Novart à Bordeaux

Nord, texte et mise en scène de Virginie Barreteau

  Le spectacle est le deuxième volet du diptyque Nordique(s), avec Ö, premier volet, projet suédois, la dernière pièce de Daniel Blanchard mise en musique par Olivier Galinou. Cela se passe dans le Nord de l’Europe au brouillard  et au gel permanents en hiver où habite une famille très pauvre de pêcheurs qui habite près d’une petite ville, éloignée de tout sinon d’une boutique qui vend l’essentiel pour se nourrir… à condition d’avoir de l’argent.
 La mère Toren, assise sur un tonneau en plastique décarcasse des morceaux de viande pendant toute la pièce; le père alcoolique, Anck. vient par moments lui réclamer de l’argent pour acheter une bouteille,  Yön leur fils,  lui en réclame aussi sans arrêt pour s’offrir une casquette.  La mère, bien entendu, refuse catégoriquement et leur dit d’aller relever les filets. Elle évoque aussi souvent la chasse aux outardes, sorte d’échassiers, qui doit leur permettre d’améliorer leur pauvre ordinaire, quand ils arrivent à les vendre.
Rina la fille, se laisse caresser par Torp, le patron de la boutique qui lui offrira la dite casquette à la grande fureur de son frère. Quant à Sils, l’autre fille, mariée à Torp, on l’apercevra seulement à la fin comme un fantôme dans une lumière des plus crépusculaires: elle est partie on ne sait où; on l’a cherché partout mais on n’a retrouvé d’elle que quelques vêtements dans l’eau…
  Sur scène, juste deux châssis blancs en angle sur un sol également blanc et une faible lumière pour cette plongée dans un univers où règne l’isolement, la misère, l’ennui et la violence y compris et surtout entre proches parents. Le seul rempart étant encore la mère, seule capable de faire preuve de l’autorité suffisante pour remettre d’équerre son mari et ses enfants.
 “Les états de la matière, l’eau, la glace et la fonte font écho aux états de mort et de naissance, dit Virginie Barreteau. La forme fond se dématérialise, faisant lien avec la dissolution de Sils. Il s’agit d’incarnation et de désincarnation, comme le rappelle constamment cette carcasse que la mère dépiaute par terre.” On veut bien mais passées les dix premières minutes, on ne voit pas bien où l’on va…
La faute à quoi? D’abord à un texte où on a le plus grand mal à entrer et dont les personnages ne sont guère passionnants: oui, “la parole est brute” sans doute mais le rythme n’est pas soutenu, comme le prétend un peu vite la note d’intention.
Pour notre confrère  et ami Jean-Pierre Han qui a vu les précédentes pièces de Virginie Barreteau, jeune auteure et comédienne bordelaise, elles sont dotées selon lui “d’une écriture singulière en cours d’évolution”.
  Peut-être mais, ici du moins, à part quelques légers frémissements, Nord distille un terrible ennui pendant 80 minutes, même si on sent par moments dans cette pièce une lointaine parenté avec l’écrivain norvégien Jon Fosse qui possède aussi une écriture  minimale et répétitive, mais qui est, elle, d’une redoutable efficacité.
 Sans doute la mise en scène, beaucoup trop statique, n’arrange pas les choses. Et on se demande bien pourquoi  Virginie Barreteau éclaire-t-elle si peu le plateau, en particulier pendant l’interminable monologue de Sils? Si c’est pour traduire, l’obscurité des jours d’hiver nordiques, c’est réussi!  Mais elle oublie que l’on est au théâtre et que ce genre de traduction scénique un peu trop facile est voué à un échec évident.
   Côté distribution, seule Flore Taguiev  (Toren la mère) réussit à s’imposer vraiment mais on entend très mal Lola Felouzis qui joue Rina et Sils, et dont la diction est aux abonnés absents. Ce qui est vraiment ennuyeux, quand un monologue dure une dizaine de minutes… Par quel mystère, ce spectacle fait-il partie de la programmation de Novart qui est quand même, et heureusement, d’un autre niveau?.

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué du 6 au 9 octobre au Glob Théâtre à Bordeaux. T: 05 56 69 85 13.

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