Ce que le djazz fait à ma djambe !

Ce que le djazz fait à ma djambe ! de Jacques Gamblin, compositions, arrangements, direction musicale et piano de Laurent de Wilde

 

CE-QUE-LE-DJAZZ-FAIT-A-MA-DJAMBE_GiovanniCittadiniCesi_064À la contrebasse, Jérôme Regard, à la batterie, Donald Kontomanou, à la trompette, Alex Tassel, au saxophone, Guillaume Naturel et aux platines, DJ Alea. Ces musiciens habités par leur art, entourent Laurent de Wilde, pianiste de jazz, réunis autour de l’auteur et interprète qui s’amuse ici avec les mots. Laurent de Wilde est passionné par la révolution électronique et le jazz contemporain, un jazz de mutation dont l’album Time For Change est emblématique, en rupture avec les formations acoustiques déjà enregistrées. La métamorphose advient quand il rejoint le groupe d’Ernest Ranglin, père fondateur du reggae jamaïcain, d’où des rencontres multiples avec des univers musicaux variés.
Ce que le djazz fait à ma djambe se joue depuis 2011! Jacques Gamblin arrive en sautant de la salle sur le plateau, souple, libre et facétieux, et se met à
conter au public une belle histoire d’amour à consonance autobiographique, et s’allonge parfois sur le sol pour mieux écouter, comme s’il était seul dans un salon confortable, étendu sur un épais tapis, goûtant l’instant présent.
La quête d’amour est longue et fastidieuse car la belle se refuse aux avances, semant la douleur chez ce fou sympathique en mal d’amour et de consolation. 
Le comédien se souvient de sa professeure de piano qui disait : «Tu n’y arriveras jamais avec ce doigté ! » Il ne recherche plus aujourd’hui une belle pratique du piano, mais un personnage amoureux en quête d’une lady Jazz, la musique qu’on aime et qu’on recèle tous dans des endroits secrets.
 C’est finalement la séduction elle-même que notre conteur sentimental met en scène, dans l’allégorie d’une recherche existentielle absolue qui n’existe pas. On l’approche et elle disparaît aussitôt, glissant entre les mains : pleine de silence au départ, elle est la musique… Elle a déserté l’amoureux des mots qui, frustré, laisse cette partie d’un rêve artistique au compositeur et pianiste Laurent de Wilde accompagné de ses musiciens, mais tous accèdent à une musique idéale qui tombe juste.  
  La poursuite de la femme aimée avance vers une conclusion heureuse, et le traqueur affectif fait une halte dans un club de jazz où il éprouve un sentiment de transe ; c’est un instant précieux et ineffable de grâce que l’on passe sa vie à chercher, en traînant lamentablement sa mélancolie quand, tout à coup, le ciel s’éclaire et la grâce advient, là où elle n’était plus attendue.
Le jazz est à penser comme un coup de foudre, un rapport passionnel qui passe subtilement par la peau, un temps d’amour qui n’a rien à voir avec l’intellect. Ces moments d’exception et d’émotion, à la fois étranges et magnifiques, véhiculent une sensation d’être dedans et dehors à la fois, comme si l’interprète regardait ses doigts vivre sur le clavier, tout en étant pris entièrement par ce qui se passe à l’extérieur.
Les mots syncopés du poète s’accordent avec une justesse rare au piano, à la contrebasse, à la trompette, au saxo, à la batterie et aux platines.
Admirable…

 Véronique Hotte

  Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 31 octobre. T : 01 44 95 98 21


Archive pour 16 octobre, 2015

La Vérité sur Pinocchio

 La Vérité sur Pinocchio, d’après Pinocchio de Carlo Collodi, adaptation libre, mise en scène de Didier Galas tout public de sept à cent-sept ans

 

IMG_3756 (300 dpi)Danseur, comédien, conteur, marionnettiste manipulateur et marionnette manipulée, Didier Galas est un bel interprète qui s’accorde des retours en arrière dans l’histoire de cette canaille de bois, vedette italienne, et prend une dizaine de minutes pour interpeller le public. Il interprète la marionnette en quête de père et d’une nature originelle végétale qu’il lui avait forgée pour un destin honorable.
Pinocchio, pantin de bois de jadis, puis petit garçon à la fois velléitaire et volontaire, a grandi avec le temps. Devenu adulte, il œuvre aujourd’hui, ciseaux à la main, dans le salon de coiffure que les Collodi tiennent de père en fils, avec gloire et de modestie, fidélité et garantie du travail bien fait. Le projet final de Didier Galas, quand il fait à présent la barbe à un client, une perruque posée sur la tête silencieuse d’un mannequin qui l’écoute sans lui répondre ?
Il se promet de raconter son accès à la maturité à travers une existence extraordinaire, selon une chronologie à contre-sens, pour le déroulement d’une fable «qui va du bois à la chair», une création à rebours qui cherche les origines et les causes.
 Rien qui ne soit plus légitime pour l’éclaircissement d’une morale ouverte, c’est-à-dire grandir en restant à l’écoute de l’autre (le père), tout en amorçant un mouvement responsable de libération et d’autonomie. Pinocchio adulte prône la reconnaissance de la vérité… à mériter, si l’on en est digne. Le comédien avoue que dire ses quatre vérités, à quiconque ou à soi-même, n’est pas si simple : «Le grillon de la vraie histoire ne s’appelle pas Jeminy Criquet : il n’a pas de nom, parce qu’il n’est qu’un vulgaire grillon. En réalité aussi, dès le quatrième chapitre, il meurt écrasé ! Je suis désolé : la vérité est souvent difficile à entendre. Elle est plus difficile à accepter que les mensonges. »
  Didier Galas réduit en bouillie de sa main un grillon sur le bois de sa maison, placé précisément sur un œil (occhio) ou nœud du bois de pin (pino). Le castelet à hauteur humaine posé sur le plateau, tourne comme un manège, refuge  contre le froid ou abribus à hublot. L’acteur entre, sort et arpente l’espace du dehors avec tous ses dangers, sautant  comme un danseur, avec une série de claquettes, battant des bras et des mains.
Quand le pantin ment, une baguette de bois surgit de l’œil du pin et s’allonge de plus en plus, métaphore emblématique de son nez trop malin. Le narrateur monte même au-dessus de sa guérite, en touchant  les feuillages mouvants de grands arbres verts, et plane, tel un oiseau aux larges ailes dans le bleu du ciel.
Didier Galas joue à proximité de ses jeunes spectateurs, sans jamais s’appesantir sur une idée, mais butinant de l’une à l’autre, pour les mieux cerner.

Véronique Hotte

Théâtre du Fil de l’eau à Pantin (93), le 14 octobre. La Passerelle, Scène Nationale de Saint-Brieuc, du 2 au 4 décembre. Auditorium du Louvre, Paris, le 9 décembre (à confirmer) et Théâtre National Populaire, Villeurbanne, du 16 au 31 décembre.

 

Cheminement-6 par le collectif Tricyclique Dol

Cheminement-6  par le collectif Tricyclique Dol

«Entrez» ! Les spectateurs se retrouvent dans un modeste espace, nommé «sas de compression». Sur un guéridon est posée une image encadrée et éclairée par une liseuse, et au-dessus, pend un fourreau  enroulé. Ils vont rester là quelques minutes; certains, plus curieux, s’approchent et surpris, découvrent sur l’image trois personnages assis autour d’une table ronde identique au guéridon, et peuvent lire: «Ils attendent», comme le public ! Leurs mains tendues comme pour appeler les esprits, l’un porte un casque de spéléologue, l’autre, une sorte de scaphandre qui lui donne une allure de fantôme et le dernier a, en guise de tête, une radio.
Enfin la déambulation commence… Dans le fracas d’une porte coulissante, le public pénètre dans un immense hangar plongé dans le clair-obscur. Plus un bruit mais, au fond à gauche, les spectateurs sont conviés à une première étape. Petit à petit, ce silence monacal, assez  étrange, va laisser place, doucement et, de plus en plus vivement, à une agitation peu ordinaire.
Bienvenue dans un univers surprenant où règne une foule d’objets divers: jouets, animaux mécaniques, objets téléguidés de toute nature, appareils ménagers, meubles, porte-bouteilles, tuyaux, gaines, canalisations, etc… qui vont pendant 55 minutes et d’un espace à l’autre (il y en a quatre) retenir notre souffle, déclencher nos rires et émotions.
Mais, attention, il y a une limite à ne pas franchir !  Chacun de ces mondes singuliers est délimité par des bandes de balisage rouges et blanches et s’anime du sol au murs, des murs à la charpente, de l’intérieur à l’extérieur. Les objets deviennent personnages et semblent jouer des situations humaines. Le calme de l’eau (c’est la première fois que l’eau est utilisée pour une création du collectif Tricycle Dol) nous plonge dans une atmosphère surnaturelle, cérémonielle…
Que va-t-il se passer ?  Le public se le demandera souvent dans ce hangar métamorphosé. «L’espace, la lumière, le mouvement sont mis en valeur» dit un des membres du collectif, et les objets sont agencés ensemble, de façon qu’une première impulsion transforme cette installation en une grande réaction en chaîne». Ici, rythme et sons sont à l’honneur. Le spectacle n’est en rien porteur d’une histoire dont la lecture  est alors intuitive et sensorielle.
L’ensemble des Cheminement-S est inspiré par le travail d’Arthur Good, alias Tom Tit : La Science amusante, Larousse 1892, de celui de Peter Fischli et David Weiss : Der Lauf der Dinge, film en couleurs, (1987), et d’autres…
Avec ces installations, Guillaume de Baudreuil, Ben Farey et Laurent Mesnier, les trois créateurs du Tricyclique Dol, en costume noir et chemise blanche,  ne sont pas à l’abri-comme le public-d’une bonne ou mauvaise surprise ! Un dérèglement mécanique ou électrique risquerait de nous plonger dans le chaos, et la fascination s’envolerait. Oui, c’est magique, étonnant, et nous nous laissons captiver par tant d’habileté, d’intelligence et de poésie mais cela  a demandé cinq semaines de travail sur le site. Et à chaque nouveau lieu, correspond une création, toujours dans des espaces inhabituels.
Dans l’entrepôt où a lieu Cheminement-6, on se laisse charmer  par les prouesses physiques et scientifiques, les sons, le théâtre et les arts plastiques. Le Collectif Tricyclique Dol nous emmène, grands et petits, bien loin au pays des mystères, de l’imaginaire, et de la science !

Elisabeth Naud

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Une autre approche et un entretien avec les concepteurs et réalisateurs de ce spectacle:

Coq-à-l’âne intriguant, le spectacle nous a donné envie de rencontrer ses trois ingénieux concepteurs.

  (c) Tricyclique DolNouvelle chimère plastique, nourrie de matière et de mouvement, Cheminements-S tient à la fois du jeu de chute de dominos, du parti-pris des choses et de la mécanique expérimentale de savants-fous. Cette sixième création in-situ puise aussi dans les films liés à l’enfance (d’où ressurgissent l’attente, les plaisirs simples, les bricolages approximatifs et émerveillés), l’art brut, et la cinétique épurée de Fischli & Weiss (Le Cours des choses affleure ici ou là).
Résultat ? Après un « sas de compression » froid et bruyant où on s’agglutine avec patience, on entre dans un vaste entrepôt carré, divisé en quatre espaces, où un incroyable assemblage de type marabout-bouts de ficelles va se mettre en branle.
Cela commence par les circonvolutions d’un pendule d’où surgit la magie de la réaction en chaîne. Tout se meut et s’entraîne! Un petit camion en plastique rempli de sable fait rouler un balai, un canard en bois vogue sur un sommier à spirales, des feux d’artifices se répondent en écho, un bateau en papier navigue sur une rigole, des sucres fondent, une boule de pétanque dévale une gouttière, un lapin frénétique s’égare au milieu d’un réseau de tapettes à souris, un rond de fumée enlace un ballon rouge…
 Au rythme des dispositifs, le temps se suspend, ou soudain s’accélère.  C’est une véritable célébration du silence, du zen, de l’entre-deux, de la marge (on pense à L’Eloge de la faiblesse  d’Alexandre Jollien).
  Parfois l’engrenage se grippe : avec des gestes bienveillants, un facilitateur, en costume sombre, remet la brebis égarée dans le droit chemin. Cette poésie de l’objet récalcitrant et du trajet aléatoire rappelle Charlie Chaplin, Buster Keaton et les gags des cartoons…
Au-delà de ce ravissement pour le micro-événement et l’effet-papillon, surviennent rapidement des histoires que le spectateur se raconte. Et c’est là tout l’intérêt de ce bringuebalant spectacle qui peut devenir métaphore d’à peu près tout ce qui bouge : la vie (ses cycles, ses bifurcations, ses accidents), le temps (ses lenteurs, ses accélérations, ses fulgurances), le rythme social avec ses histoires d’amour (climax, rupture, chemins qui se séparent) et ses carcans administratifs ou professionnels.

  C’est le processus de création artistique qui s’exhibe ainsi avec ses phases de vide, de chaos et d’ordre. L’esprit peut vagabonder en toute liberté,  tant  cette machine à narration carbure aux rencontres et aux rebonds, se nourrit de l’incroyable pulsion vitale de la motricité, jusqu’au fracas final d’un lourd anneau de métal qui prend la forme du symbole de l’infini…
Elle  s’ouvre aux interprétations comme le test de Rorschach. Révélatrice des idées, des obsessions singulières : chacun filtre ce qu’il voit. «Cela ne parle que de mort », dit une spectatrice obnubilée par la chute. Une autre y voit un bel hommage au travail de l’usine que son père a enduré. Et qui n’a ni imaginaire  ni névrose voit seulement ici un engrenage plus ou moins plaisant. La matière-objets, comme la matière-mots qu’évoque Stéphane Mallarmé, construit du silence, et par là, aménage des blancs où on peut  s’investir. Des ouvertures vers l’inconnu. Et cette démarche laisse une grande part de cheminement-écriture créative, à son public.

  Ses trois  «metteurs en espace»  ont chacun un parcours  particulier : Guillaume De Baudreuil, ancien étudiant en histoire médiévale sur les machines de guerre, objecteur de conscience au Cirque Plume, et titulaire d’un CAP de menuiserie ; Ben Farey , lui est d’abord facteur d’orgue après une école d’ingénieur en mécanique, et Laurent Mesnier, ancien étudiant aux Beaux-Arts…

-Pour vous, comment commence l’aventure?

 -Guillaume : Autodidactes, mais tous trois assez branchés sur  la construction, on s’est rencontré dans le spectacle vivant où l’on fabriquait des trucs pour les autres, avec la même approche de la matière, avec une sensibilité assez proche pour la machinerie et l’ art cinétique.
  Nous avons conçu  ensemble un projet de manège forain, Le Manège à Jipé. On aime fabriquer ! Et nous avons trouvé un langage commun avec une référence à l’art brut : Pierre Avezard (1909-1992)  dit Petit-Pierre, vacher et bûcheron dans le Loiret,  sourd-muet et borgne de naissance qui créa un manège, actionné par un petit moteur  et un système de courroies. Manège sauvé par le couple Bourbonnais  et exposé la Fabuloserie.
 Ça nous a servi de ciment: comment l’inadéquation au monde pousse-t-elle à se rapprocher de la matière et à construire quelque chose ? Cela aurait pu être le palais idéal du Facteur Cheval. La compagnie s’est montée autour de cette forme de théâtre de rue  identifiable.

Puis vient Cheminements?

 -Oui, notre deuxième projet a débuté en 2003, grâce à Pierre et Quentin, anciens directeurs du Festival de Chalon.  C’était une quête de simplicité. On s’est demandé quel spectacle pourrait comporter de la matière, sans comédien et sans construction, avec une idée de base : la réaction en chaîne. Avec l’espoir que les gens projetteraient la suite de ce qui se passait sous leurs yeux, mordraient à l’hameçon, et se créeraient une narration. avec, parfois, des attentes déçues.
   C’est une rythmique : on s’attache à l’aspect sonore, visuel, esthétique des choses. Ce sont des micro-histoires qu’on peut se faire chacun de son côté et qu’on met ensuite en commun.

-Laurent et Guillaume: D’abord, on s’approprie l’architecture du bâtiment (forme, dimensions, sol, charpente, escaliers, trappes) qui propose ou impose des choses. Les plaques d’égout par exemple, sont importantes. Cela régit l’espace de circulation du public,  et celui de narration.
 Ensuite arrivent les contraintes qu’on apporte mais qui sont aussi liées à l’espace. Par exemple, les gros rouleaux de Ben doivent se trouver sur un terrain plat, au lointain. En fait, on remplit les trous peu à peu… Dès qu’on investit le bâtiment, on met notre gros tas de merdes au milieu. On connaît notre début, le pendule, et notre fin, l’anneau, seuls éléments fixes. Il y a ensuite des enchaînements fixes qu’on aime bien, qu’on figure avec des petites vignettes sur notre maquette. Enfin, on cherche les transitions qui, parfois, prennent davantage d’importance que ces vignettes.
Pendant ces cinq semaines de création, on  a retravaille des séquences, ou on en exploite de nouvelles chacun de notre côté. Avec nos préoccupations du moment, avec ce qu’on a envie de travailler. Ou alors, on se lance des défis très personnels. Par exemple, Laurent qui voulait absolument caser une paire de tongs.
Ici, on s’est rajouté de grosses propositions : un bâtiment carré et des zones non chronologiques, ce qui  fait tourner le public.

Le bassin  d’eau est un élément nouveau aussi : c’était une partie du bâtiment très sale, et par ailleurs, on voulait un élément fort avec lequel jouer. Ça aurait pu être du sable, de la neige… Les spectateurs fidèles préfèrent tel ou tel cheminement qui est unique.

 -Le ratage apparaît comme une des données essentielles de Cheminements.

-Laurent: Au départ, on ne pensait pas à l’échec pourtant intéressant  dans un  spectacle vivant. On préfère la non-construction. Autrement dit, on sait fabriquer une bonne catapulte, avec un ski, du scotch de déménagement, un parpaing pour  mettre le ski en équilibre et un poids pour le faire basculer. Mais pour trouver l’endroit exact de l’impact, il y a une recherche d’équilibre, de compréhension de l’objet, presque enfantine.  Plus proche de la prouesse de cirque que de la machinerie.
On vit différemment les échecs. Cela dépend du type de ratage… Hier,  j’ai tout raté, mais avant-hier, je n’ai eu qu’une seule intervention. J’espérais donc secrètement qu’à la représentation suivante il n’y en aurait aucune. C’est une espèce de tao, de quête de la non-intervention.

Pourtant, on sait que ce n’est pas atteignable. Et si tout marchait de bout en bout, on perdrait une énorme partie de l’intérêt. Et pourtant, chaque jour, on s’y atèle à nouveau pour qu’il y ait  LE soir où tout marcherait parfaitement.

-Ben: Il y a de très beaux ratages, et d’autres moins intéressants. On ne sait jamais comment ça va  se passer. Un enchainement de ratages peut enlever de la beauté, et alors, ça nous plombe. Cette quête de la perfection nous tient, c’est drôle.

-Laurent: On connaît le rythme qu’on recherche et on sent quand ça passe, malgré tout. Mais, quand il y a trois ratages d’affilée, on se dit : « à quoi a servi ma journée ? ». De plus, parfois, on ne sait pas du tout comment fonctionnent les trucs des autres. Alors qu’on intervient parfois dans leur secteur…

-Guillaume: On a une règle de conduite, relancer plutôt le geste d’avant. Douceur, tranquillité, et par des gestes, montrer qu’il manquait un cheveu pour que ça réussisse. D’où l’intérêt de nos interventions qui révèlent que tout tient à presque rien.
La fragilité, nous avons appris à l’exploiter comme jeu, même si nous ne sommes pas comédiens. Dans le projet initial, il n’y avait aucune présence ni intervention humaine.

 -Quelles histoires vous racontez-vous?

-Ben: Mon envie de départ, c’était plutôt une multitude de lapins kamikazes. Une attaque de lapins.

-Guillaume: Alors que pour moi, le lapin, c’est plutôt Sacré Graal des Monty Python. Il a un côté un peu féroce, une gueule effrayante, avec des yeux rouges type myxomatose, c’est la petite bête qui déclenche le gros machin.

-Laurent: Pour moi, les tapettes, j’étais sur les frontières et l’immigration, les limites, la protection de l’espace. Et puis, trois films importants, Le Ballon rouge d’Albert Lamorisse, bien sûr. Le Tambour de Volker Schlöndorff. Et les dialogues entre Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg dans A bout de souffle, où, la plupart du temps, il ne lui raconte que des conneries. Quand il lui fait une vraie confidence, un avion passe. Sur ce modèle, j’avais envie que les gens se racontent leur propre histoire sur les quelques mots perçus. Et puis, le mythe de Sisyphe…

 Stéphanie Ruffier

 

Théâtre Les 2 Scènes, Entrepôt Ginko Mobilités, 43 rue de Trey, Besançon, jusqu’au 31 octobre, 20h. T: 03 81 87 85 85, jusqu’au 31 octobre à 20h.

Soulèvements

13587Soulèvements, création collective des Comédiens Voyageurs, texte de Marcel Bozonnet et Judith Ertel, avec la collaboration de Sophie Wahnich

Comment et pourquoi un peuple se soulève-t-il ? Le causes ne sont jamais tout à fait les mêmes mais se conjuguent très souvent et se répètent à travers les siècles. A la base: des injustices sociales et politiques de plus en plus violentes, et, en particulier, une surcharge fiscale aux méthodes de perception douteuses, qui  donnent vite naissance à un mouvement collectif  populaire, avec, dans un premier temps, des cortèges dans la rue, et ensuite et toujours, une résistance  des classes dominantes comme en 1789, quand avait été décrétée la loi martiale.
Le répertoire est vaste! Emeutes du sucre à Paris en 1792, insurrection à Saint-Domingue de 1791,  sacrifice de Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant à Tunis dont  le suicide par le feu en 2010 fut à  l’origine de la révolution qui écarta le président Ben Ali du pouvoir,  et fit naître dans les autres pays ce qu‘on appela le Printemps arabe, etc…

   Marcel Bozonnet, Valérie Dréville et Richard Dubelski ont donc voulu mettre en scène cette parole collective qui surgit de textes d’orateurs, d’écrivains ou de journalistes: extraits de discours de Robespierre et Mirabeau, relation du supplice atroce de Damiens, remarquablement dite par Valérie Dréville. Le jeune homme  avait essayé de tuer Louis XV avec un canif et malgré le pardon du roi, il fut «tenaillé aux mamelles, bras, cuisses et gras des jambes, sa main droite tenant en icelle le couteau dont il a commis le dit parricide, brûlée au feu de soufre, et sur les endroits où il sera tenaillé, jeté du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix résine brûlante, de la cire et soufre fondus et ensuite son corps tiré et démembré à quatre chevaux », devant… une foule immense. Cela se passait à Paris,  il y a un peu plus de deux siècles seulement.
  Les comédiens disent aussi des textes de Bossuet, Victor Hugo, Aimé Césaire, Alejo Carpentier, et des articles sur les soulèvements  récents à Tunis, à Alep et au Caire. Sur le plateau nu, une sorte de sculpture en tubes fluo blanc, et au sol, des bandes noires et blanches, et tout autour une ligne de sable en rond qui se termine par trois tas coniques du même sable à l’avant-scène, scénographie assez prétentieuse dont on voit mal la nécessité.
Mais les trois excellents comédiens ont une maîtrise absolue des textes, et l’émotion nait souvent, m
algré une mise en scène souvent maladroite : pourquoi ces balayages de sable, pourquoi ces interventions depuis le balcon de la salle…?
Ce montage de textes est à l’évidence trop long, et, à la fin, devient lassant. La faute sans doute aussi à une dramaturgie dont le fil rouge n’est pas évident et dont le dénominateur commun, un peu facile, est le soulèvement. Ce qui ne fait pas théâtre à coup sûr! Même et surtout quand les voix sont soutenues par de la musique: tambour, clarinette ou guitare électrique.
La bande de  lycéens de terminale devant nous n’accrochait guère, ce qui est toujours mauvais signe, et manifestait son mécontentement en bavardant…
Le spectacle a cependant le mérite de nous faire (re)découvrir des textes qui nous disent toute la faculté des hommes à se révolter, quelque soit le régime en place, et cela depuis l’antiquité. Bon avertissement déjà finement analysé par Nicolas Machiavel: “Les soulèvements d’un peuple libre, écrivait-il, sont rarement pernicieux à sa liberté”.

 Philippe du Vignal

Maison des Métallos 94 rue Jean-Pierre Timbaud,  Paris 11 ème, jusqu’au 25 octobre.
L’Apostrophe-Scène nationale de Cergy-Pontoise, les 27 et 28 novembre. Maison de la Culture d’Amiens du 1 au 3 décembre. Centre culturel Jean Gagnant à Limoges du 16 au 18 décembre.

 

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