L’Homme qui plantait des arbres

L’homme qui plantait des arbres, d’après Jean Giono, mise en scène de Roger des Prés

 

 affiche Cela fait vingt-trois ans que Roger des Prés (son nom choisi…) met en scène quelques terrains vagues des Hauts-de-Seine, à côté de l’université de Nanterre. Il y a arrêté ses roulottes, construit des écuries et une « favela théâtre » de récupération : un mur en dur, avec une grande cheminée qui flambe dès l’automne, des piliers en poteaux de téléphone et un toit en tôles de chantier (les solides, à section rectangulaire). Plus, un jour, un parquet de bal, plus des allées, des arbres, des jardins, des tas de ferrailles, toujours sous le signe de la récup, et des odeurs de bêtes.
 Plus encore, le Champ de la Garde, un “squat“ agricole, un endroit secret connu de centaines de personnes qui y ont mis la main, bu un coup ou regardé pousser les légumes, qui feront la soupe du soir à la Ferme du Bonheur. Du coup, il y a aussi des chapiteaux accueillants, à côté. Tout cela a même donné lieu à un très sérieux colloque (voir le site de la Ferme du Bonheur) d’agro-poésie et d’urbanisme.
C’est une affaire très sérieuse, en effet, de préserver des espaces naturels et (très) cultivés, dans un département où le terrain, le foncier, est si rare, si cher, si convoité et si bétonné. Sans s’occuper de la COP 21, Roger des Prés continue son grand et têtu bonhomme de chemin, avec tout ce qui lui tombe sous la main. Qui tombe bien : L’Homme qui plantait des arbres date des années cinquante et passe par dessus les deux guerres mondiales.

Elzéar Bouffier, un solitaire taciturne,  plante des glands choisis sur les plateaux désolés de ce qu’on appelait encore les Basses-Alpes. Un homme seul, c’est vrai et démontré, peut planter, un par un, près de cent mille chênes dont dix mille viendront à grandir. Plus quelques hêtres et même des bouleaux dans les creux : cela retient l’eau et fait rejaillir les fontaines.
  Un miracle à portée de main, pourvu qu’on mette celle-ci à la pâte, qu’on arrête de charbonner le bois des forêts, et que l’administration ne s’en mêle pas.  Cette histoire, Roger des Prés la raconte en marchant, au pied des bien nommées barres (assez contraires à la liberté de mouvement, en effet), dans la désolation du bâti.
Il fait passer la petite escouade des randonneurs-spectateurs, entre deux murs, sur une herbe non réglementée, pour nous faire découvrir un troupeau de moutons, un vrai, qui guidera la suite du parcours. Le chien, encore jeune, a failli laisser partir un mouton sur la route, mais bon, il n’y a pas eu de casse…
Qu’apprend-t-on avec cette randonnée ?  D’abord à voir ce qu’on ne voit jamais, les zones, les interstices, les terrains vagues (heureusement, il y en a encore !), les “non-lieux“. C’est aussi la vitalité du végétal, glorieux à l’automne, avec les dizaines d’espèces qui ont su se faire une sauvagerie entre les constructions, les ponts, les routes. Au printemps, ça doit friser le paradis.

Pour autant, ce n’est pas un pays de rêve : au pied des buissons, plastiques et verre cassé, débris divers… Et jamais le ciel n’est libre de bâtiments. Mais on apprend ici à laisser se bouleverser le temps et l’espace, à accepter, justement, le moche et le beau de la vie, à comprendre petit à petit que chacun d’entre nous pourrait être responsable du beau côté de la vie.
Planter, nettoyer, fleurir et aimer les gens, ça doit être possible, à condition de mettre des bonnes chaussures, des vieux gants pour ne pas se couper et de savoir qu’il y a plus de plaisir à faire les choses qu’à pleurer que personne ne les fasse. À condition d’avoir les bons sentiments actifs et coriaces.
Au fait, L’homme qui plantait des arbres reviendra au printemps. Rendez-vous sur le site de la Ferme du bonheur.

 

Christine Friedel

Spectacle vu à la Ferme du bonheur.à Nanterre (Hauts-de Seine).

 


Archive pour 27 octobre, 2015

La fin de l’homme rouge

La fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement, de Svetlana Alexievitch, adaptation et mise en scène Stéphanie Loïk

 

La-Fin-de-lHomme-Rouge-ou-Le-Temps-du-désenchantement-Anis-Gras-ciup-704x350Svetlana Alexievitch vient de recevoir le prix Nobel de littérature  et ce prix en dit beaucoup sur ce qu’on attend de la littérature aujourd’hui, qu’on a peut-être toujours attendu et quelquefois trouvé sous les dehors de la fiction et de l’éternelle nature humaine : un témoignage, un travail d’historien du présent ou du passé tout proche. 

Cette histoire encore brûlante, on ne peut pas l’écrire seulement avec des chiffres, avec de l’abstraction, vue de haut. Svetlana Alexievitch la raconte au niveau du corps, des émotions : froid, nourriture insuffisante, discussions à n’en plus finir dans les cuisines, téléphones qui ne sonnent pas, odeurs, sentiment d’être suivi dans la rue, obligation de faire deux boulots -si on peut-pour vivre…
Et mille autres détails qui font l’homo sovieticus, déterminé, forgé par une société qui prétendait faire le bonheur du peuple envers et contre lui-même, avec des magnifiques embellies dans la terreur : la littérature, la poésie, la musique…
On sait comment une démocratie sans principes (mais que reste-t-il des nôtres ?) est tombée sur le dos de ce peuple, comment le patriotisme, trempé dans les millions de morts de la seconde guerre mondiale, a retrouvé un terrain dérisoire, avec l’actuel chef de la Russie. Nostalgiques de l’URSS, déçus de la perestroïka, rouges qui n’ont plus leur place, ultra-riches et ceux qui fouillent les poubelles pour se nourrir (mais chez nous ?) : Svetlana Alexievitch les connaît mieux que nous et les raconte mieux que personne.
Depuis plusieurs années, Stéphanie Loïk travaille, le plus souvent avec de jeunes comédiennes, ce théâtre-documentaire que lui offrent les textes de  cette écrivaine dont elle a déjà adapté pour la scène La guerre n’a pas un visage de femme, Les Cercueils de zinc sur les mensonges de la guerre en Afghanistan,  La Supplication Tchernobyl, chronique du monde d’après l’apocalypse, sur les abandonnés de la centrale explosée.
Elle cherche, (c’est son style, son talent), le corps collectif de ceux qu’elle fait parler. Pour les élèves issus des grandes écoles de théâtre, une expérience unique… Chacun est lui-même, mais dans une chorégraphie presque militaire, sans cesse renouvelée mais toujours présente, et très douce.
 On entend le thrène des espoirs déçus. On voit la marque d’un pays enrégimenté, dont nous reste l’image des 1ers mais avec leurs défilés de masse. Le pays n’est pas que cela, comme nous le font entendre, la langue, la musique, et les chants russes. Beaucoup d’amour passe tous ces désenchantements.
Il faut lire La Fin de l’homme rouge et aussi aller voir comment, avec rigueur et tendresse, un groupe de jeunes comédiens se l’incorpore, fait couler cette histoire, ces êtres qu’il ne faut pas oublier, dans ses veines, dans ses muscles.
Stéphanie Loïk est arrivée ici au sommet de sa tétralogie Svletana Alexievitch.

 

Christine Friedel

 Spectacle vu à l’Anis Gras; Théâtre de l’Atalante, du 4 novembre au 7 décembre. T : 01 46 06 11 90 ou latalante.resa@gmail.com

 


 

 

 

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