La Cerisaie d’Anton Tchekhov

La Cerisaie d’Anton Tchekhov, traduction de André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène de Gilles Bouillon

 

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© Guillaume Perret-Lundi13

À la manière d’un manifeste esthétique et humaniste,  Anton Tchekhov, parle dans se dernière pièce  d’un ordre ancien qui bascule dans le vertige d’un autre jamais connu.  Un monde  tiraillé entre passé et avenir, mais aussi un paysage mental impressionniste que révèle avec raffinement la création chorale de Gilles Bouillon. La pièce délivre, par bribes, les aveux  d’un auteur lucide et visionnaire quant au sens de l’Histoire:des Russes bien nés, sont restés longtemps aveugles aux bouleversements économiques en cours  qui laissent présager une mutation libérale à laquelle mettra fin la Révolution bolchevique.  

Ces russes cultivés sont pourtant incapables d’ouvrir les yeux sur l’iniquité d’une société figée de maîtres et de valets, même ces  anciens serfs ont gagné, il y a peu, une liberté dont ils avaient toujours été privés.L’étudiant Trofimov (Antonin Fadinard) parle de ses contemporains, dépassés par leur époque : «Ils disent qu’ils font partie de l’intelligentsia, et ils tutoient leurs domestiques. Ils traitent les moujiks comme du bétail, ils négligent leurs études, ne lisent rien avec sérieux, restent à se tourner les pouces, ne font de la science qu’en parlotte, n’entendent rien à l’art. Tous sont sérieux, tous ont des visages graves… » Cette génération se refuse à voir une modernité irréversible qu’assume Lopakhine, un entrepreneur, ancien fils de moujik, dont le père était serf du grand-père puis du père de Lioubov, la séduisante et émouvante propriétaire d’un domaine ancestral. Lopakhine ne fait pas table rase du passé mais souhaite plus subtilement négocier avec cette femme dépositaire d’un  trésor symbolique et mémoriel de nostalgie, celui d’une enfance disparue dont la fameuse cerisaie fait partie, et qui pourrait plaire à des estivants qui s’annoncent de plus en plus nombreux. Mais les romans inventent toujours un monde meilleur que les faits ne vérifient pas. Ici, il est question de la survie du domaine pour la sensible Lioubov et pour son frère Gaev (Robert Bouvier) qui revient là pour un séjour estival. Mais la maison de famille est menacée de vente, cerisaie comprise,  à cause de dettes! Avant de se clore par un départ, la pièce débute quand  Lioubov revient de Paris avec ses amis et parasites dans la belle villégiature aux souvenirs enfouis, sur lesquels veille Varia, la fille adoptive de Lioubov,  et les domestiques. Une  partie de campagne se déroule sous un ciel d’été où un bonheur léger est au rendez-vous,  malgré un quotidien tissé à la fois d’amertume et de rêves cocasses. Pour  Anton Tchekhov, l’intimité avec la nature est une nécessité vitale, et il aime comme Lioubov plus que tout les fleurs blanches des pommiers et des cerisiers, un romantisme que combat de son mieux Lopakhine : « … Est riche non pas celui qui a beaucoup d’argent mais celui qui a les moyens de vivre à cette époque de l’année dans le décor somptueux du début du printemps. »   Le jour de la vente, qui va sceller le destin de la cerisaie, les hôtes qui ne peuvent ni ne veulent tourner le dos à leur passé, organisent un bal.

Nathalie Holt a conçu une scénographie très simple: un pan de mur avec  une volée de fenêtres, un parquet rustique, avec autour une coursive attenante où la ronde des acteurs s’accomplit lors du bal; au centre, un rideau blanc et léger que l’on ouvre ou referme discrètement ; à cour, quelques chaises d’enfant, un lit de bois et un cheval à bascule, et un portrait de famille installé dans les hauteurs ; puis, pour les jeux extérieurs, une toile peinte des bouleaux qui descendent vers le lointain.  Les belles comédiennes Nine de Montal, Coline Fassbind, Julie Hamois, Barbara Probst et Emmanuelle Wion, silhouettes juvéniles et gaies, portent les robes délicates de Cidalia da Costa, aux tendres couleurs. Et tous les autres acteurs sont toniques et justes. De l’œuvre tchekhovienne, Gilles Bouillon dégage des enjeux proustiens, maîtrisant les regrets inconsolés du temps perdu, et les paradis d’enfance disparue, à travers la diction mesurée de Lioubov, et la volonté d’aller de l’avant et le désir de vivre de Lopakhine (Thibaut Corrion).

 Véronique Hotte

Théâtre du Passage, Neuchâtel, les  22 et 24 octobre; Théâtre d’Angoulême, Scène nationale, du 3 au 5 novembre. Espace Jean Lurçat, Juvisy-sur-Orge, le 14 novembre. Centre culturel L’Imprévu, Saint-Ouen-l’Aumône, le 17 novembre. Anthéa, Antipolis, Théâtre d’Antibes, les 25 et 27 novembre.
Centre culturel Le Figuier blanc, Argenteuil, les 7 et 8 décembre. L’Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge,  le 12 décembre.
Théâtre de Châtillon, du 7 au 16 janvier. Scène nationale d’Albi, les 20 et 21 janvier. L’Odyssée/Scène conventionnée de Périgueux, les 26 et 27 janvier.
Théâtre/Scène nationale de Narbonne, les 3 et 4 février. L’Opéra-Théâtre, de Metz Métropole, les 11 et 12 février. Centre Dramatique Régional de Tours, du 23 février au 4 mars.
Théâtre Jacques Cœur de Lattes, les 10 et 11 mars.

 

 

 

 


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