Lettres de non-motivation

Festival Actoral du 29 septembre au 10 octobre à la Friche de la Belle de mai à Marseille:

 Lettres de non-motivation, texte de Julien Prévieux, conception de Vincent Thomasset

   lettres de non motivationVoilà des années qu’on les savait ciselées pour la scène, ces lettres patiemment rédigées par Julien Prévieux. Durant sept ans, l’artiste protéiforme s’est échenillé à ne pas répondre aux attentes du monde du travail et à refuser par courrier des postes qui ne lui plaisaient guère.
Avec une fourberie élégante… Le théâtre est le lieu de l’agôn, de la confrontation, et ces lettres en constituent parfaits pré-textes. Ce recueil, que Julien Prévieux a publié en 2007 aux éditions Zones-La Découverte est un ovni éditorial, un pavé lancé dans le marécage de l’A.N.P.E. (on ne disait pas encore Pôle Emploi).
 C’est aussi une source prodigieuse de micro tragi-comédies qui se jouent en trois actes. Tout commence par une véritable annonce d’offre d’emploi, en elle-même souvent croquignolesque. Puis, vient la lettre de non-candidature qui cultive l’art du décalage et se conclut inévitablement par une non-motivation revendiquée.
  Arrive enfin, en épilogue, la réponse du recruteur, soit personnalisée (rarissime), soit standardisée (le courrier type: « votre candidature a retenu notre attention, blablabla, toutefois nous ne pouvons donner suite, etc. ». A moins qu’il n’ait pas pris la peine de répondre.
L’ensemble constitue un ingénieux catalogue de jeux de réécritures qui détourne à la fois les codes de l’entreprise et ceux de la rhétorique. Façon Exercices de style de Raymond Queneau,  Julien Prévieux se ballade parmi les niveaux de langue, les genres et les registres littéraires, maniant avec la même aisance l’argot, le langage technique et la poésie bucolique.
Quelle belle matière ! Au-delà de l’inventive variation de style, on admire la persévérance avec laquelle l’auteur extrait le suc absurde de chaque annonce: la démarche gaguesque fait sens. Ce performeur et plasticien qui s’intéresse à la résistance (lire sa collaboration à Stat-activisme, comment lutter avec les nombres ?) sait parfaitement démonter les rouages d’une photo, d’une formule, souligner un paradoxe dans la rédaction de l’annonce. Il raille une entreprise qui ne dévoile pas son nom, ou une autre qui valorise «l’envie de réussir » en proposant seulement 65% du smic…
Et sur un plateau, cela donne quoi ? Trois espaces : un bureau peu exploité, un damier-théâtre central où le corps et l’adresse directe se déploient, et un micro, lieu de la lecture intimiste. Sur un écran, sont projetées les petites annonces, et plus rarement les courriers de Julien Prévieux, parfois mis en voix.

  Les cinq comédiens, recrutés via de petites annonces, sont impeccables dans leur partition. Un travail de haute voltige. En quête de leur personnage, d’une place, d’un lieu, d’une façon de dire, ils explorent… Même ce barbu, moins professionnel, tire son épingle du jeu. Il est l’égaré, le candidat candide, vêtu d’a-théâtralité et de sincérité. Il cherche son chemin Au départ, cela ressemble à une simple et sympathique mise en voix. Mais très vite, le clown est convoqué : vocabulaire et gestes décalés.
L’univers de Vincent Thomasset, ce «topographe des forces en présence», spatialise l’absurdité d’un dialogue de sourds. Entre ces êtres en quête de liberté et un monde du travail formaté, quelle incommunicabilité ! Aussi y a-t-il du En attendant Godot dans cette succession de communications inopérantes, dans ce vide répétitif et déshumanisant que creuse trop souvent la mention:  «sans réponse».
C’est avec de beaux tableaux où les non-candidats se frottent à la danse contemporaine, à la gymnastique et à la comédie musicale; la mise en scène fait gagner en puissance le pouvoir de l’écrit.
Le contre-emploi trouve son incarnation, impacte durement le corps, requiert contorsions et adaptations. Des saynètes variées, à la limite du sketch, se succèdent comme autant de rôles et de costumes où il faut tant bien que mal se glisser. Un vrai casting !
Choc des registres avec  introspection intimiste, harangue hystérique, grandiloquent vœu d’allégeance : on rit beaucoup, mais jaune. On savoure le plaisir enfantin d’assister à des transformations et on a la jouissance de ce «non», vécu par procuration.
Envie d’approfondir la résistance au prévisible ? Le Centre  Georges Pompidou consacre une exposition à Julien Prévieux où il est aussi question de déplacements et d’espaces à investir. Son approche de la géolocalisation, de l’oculométrie, sa modélisation de la grâce ou des pérégrinations d’une Parisienne produisent des pépites visuelles et conceptuelles qui font judicieusement écho à ce spectacle. 

Stéphanie Ruffier

Théâtre de la Bastille du 10 au 21 novembre à 20h. Relâche le dimanche.
Centre Georges Pompidou, exposition: Des corps schématiques de Julien Prévieux, Prix Marcel Duchamp 2014, jusqu’au 1er février

 


Archive pour octobre, 2015

Portrait Foucault, à partir de Vingt ans et après

Portrait Foucault, à partir de Vingt ans et après de Thierry Voeltzel, mise en scène de  Pierre Maillet

Pièce jointe Mail« Je venais d’avoir vingt ans. A la porte de Saint-Cloud, je marchai vers l’autoroute (…) et levai mon pouce au-dessus d’une pancarte où j’avais écrit en grosses lettres : CAEN. » Été 1975. Le conducteur, qui s’arrête pour prendre l’auto-stoppeur, a une allure inhabituelle : chauve, avec des lunettes cerclées d’acier, il a une élégance décontractée et une curiosité constante pour les propos du garçon. Les deux hommes se lieront d’amitié.
Trois ans plus tard, paraît un livre d’entretiens entre le jeune Thierry Voeltzel et Michel Foucault. A l’époque, le philosophe avait tenu à garder l’anonymat. Quarante ans après, l’ouvrage ressort, dévoilant cette fois le nom du mystérieux auteur de cet entretien.
Pour cette première étape d’une future création intitulée Letzlov, Pierre Maillet garde la formule questions/réponses de Vingt ans et après, et tient le rôle de Michel Foucault. Tapi dans la pénombre, au fond de la salle, il interroge Maurin Olles,  qui est assis comme un élève bien sage et qui
a presque l’âge du rôle, puisqu’il sort tout juste de l’Ecole de Saint-Etienne. Aux problématiques soulevées par le maître : homosexualité, politique, conflits familiaux, militance, travail, le jeune homme réplique avec aplomb, développe sa pensée sans retenue, avec une franchise désarmante qui sidère l’homme mur qu’il a en face de lui.
 Le maître est fasciné par la liberté de ton et de pensée de son interlocuteur. A travers ses propos, les années soixante-dix apparaissent comme celles d’une sexualité débridée, d’utopies encore vivaces, comme la croyance en la révolution. A travers «le garçon de vingt ans par excellence», c’est toute la mouvance gay et militante de cette folle période qui se révèle.
Le théâtre, en faisant revivre ce dialogue, nous fait entrer dans l’intimité de la relation, et nous partageons la sensibilité de chacun. Pierre Maillet campe un Michel Foucault sûr de lui, mais chaleureux envers son ami ; il sait aussi faire ressortir l’humour du grand intellectuel, même si les questionnements auxquels il expose le jeune homme rejoignent le sérieux de ses travaux.

Sur la sellette, parce qu’il est seul au milieu du plateau, face à son lointain interlocuteur, Maurin Ollies paraît plus tendu, puis on le sent de plus en plus à l’aise et une certaine légèreté habite l’ensemble du spectacle, surtout lorsque les deux protagonistes se retrouvent côte à côte sur la scène. On est étonné de la vigueur que le théâtre peut donner à ces entretiens, et de l’effet de réel qu’il engendre, comme s’il avait la capacité de ressusciter les personnages et de les rendre présents quarante ans après. Le caractère oral du livre contribue à la vitalité de ces portraits croisés : celui en plein de Thierry Voeltzel, et celui en creux de Michel Foucault. Et, au-delà, la peinture d’une époque.
Ce spectacle appartient à un cycle de portraits dessinés tout au long de la saison par des artistes associés à la Comédie de Caen. Formes légères, ils pourront, comme Portrait Foucault,  être diffusés hors-les-murs.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu à  Comédie de Caen le 13 octobre. Et en février 2016, près de Caen, à l’IMEC, Abbaye d’Ardenne 14280 Saint-Germain la Blanche-Herbe, Festival Écritures Partagées T :  : 02 31 29 37 37. Version complète lors de la saison 2015-2016
Vingt ans et après est publié aux éditions Verticales.

D’autres le giflèrent

 

D’autres le giflèrent d’après Les Passions de Johann Sebastian Bach, adaptation d’Alexandra Lacroix et François Rougier, mise en scène d’Alexandra Lacroix, direction musicale de Christophe Grapperon

  

©Pascal Gely

©Pascal Gely

C’est un lieu qui pourrait être un musée en réfection, avec, sur le sol, des piles de catalogues. Un clavecin, une contrebasse, un violoncelle, un orgue, un violon attendent leurs interprètes. Un ruban rouge et blanc de chantier délimite le bord de scène, la salle reste éclairée, et un groupe de gens, emmenés par une femme à la silhouette stricte, découvre ce lieu, mi-amusé, mi-fasciné et feuillette des magazines. Ils portent tous des sweat à capuche: on doit avoir affaire à des jeunes… Ce qui frappe, c’est leur silence: pas un mot, pas un bruit, comme s’il s’agissait d’une pantomime.
  Une guide de musée, la seule à prendre la parole, décrit les tableaux de la Passion, en nous désignant, nous le public. La grammaire est posée: le spectacle alternera partition chantée en allemand, et traduction lue ou dite dans un un contexte décalé selon les tableaux.
D’autres le giflèrent, deuxième épisode d’une trilogie initiée l’an dernier avec Et le coq chanta, est une exploration scénique des Passions de Johann Sebastian Bach, où chanteurs et instrumentistes sont rejoints par des acteurs. La qualité de l’orchestration et la direction de Christophe Grapperon, collaborateur de Laurence Equilbey, directrice d’Accentus, font la force de ce « théâtre musical ».
En un prologue, trois épisodes et un épilogue, c’est une transposition du Chemin de croix, avec ses quatorze stations, à travers des tableaux contemporains chaque fois différents dans trois espaces: une salle de musée en réfection, un lieu hybride mêlant  couloir de prison et lieu de cocktail, et une salle de réunion où les employés y sont en séance de marketing.

 On y voit se jouer humiliations, chutes, lapidations (de papiers), sacrifices, lâchetés, endossés par les uns ou les autres. Spectacle bon enfant, jamais vraiment inquiétant, avec des situations claires qui se succèdent sans heurter; un cri, un bruit, la violence s’arrête et on repart sur autre chose.
  On notera la récurrence des agressions faites aux femmes, avec toujours une orientation sexuelle (il y a plusieurs tentatives de viol !), exception faite du deuxième tableau avec le martyr de Simon, dont on ne sait s’il s’agit d’un émigré qui  tente de s’intégrer dans le nouveau monde de l’entreprise, et avec sa femme (une Madone en tailleur noir et fichu ?) qui lui apporte son repas dans un baluchon devant tout le staff en réunion,  comme une mère ridiculisant son enfant devant ses camarades de classe.
Certaines scènes de groupe, comme les ombres du troisième tableau, sont réussies mais la metteuse en scène a peur du vide et veut toujours avoir une idée à ajouter. Il manque un dramaturge pour épurer les choses! Mais les chanteurs dans leurs arias et solos, souvent a cappella, sont  parfaits; passionnés, ils savent faire groupe pour suivre les contraintes de la mise en scène,  et leurs voix, de toute beauté, transmettent finement l’émotion de ces Passions.
Mais l’interprétation musicale a des fragilités, et il y a de trop longs changements de tableaux, les acteurs manipulent avec peine des piles de catalogues encombrant le plateau, et les chorégraphies qui lestent le spectacle plus qu’elles ne l’éclairent.
Mais allez-y, c’est un beau moment de musique donné encore ce soir au Carreau du Temple, (malgré la soufflerie de la climatisation  qui est insupportable et entame la délicatesse des arias !) .

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Gérard Cherqui

Carreau du Temple à Paris, jusqu’au 20 octobre. Espace Robert Doisneau à Meudon, les 4 et 6 novembre.
Les deux Scènes, scène nationale de Besançon, le 10 novembre. Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, le 6 décembre.

 

 

 

Vingt mille lieues sous les mers, théâtre musical

Vingt mille lieues sous les mers, d’après Jules Verne, spectacle musical de Gérard Lecointe, mise en scène d’Emmanuelle Prager

 JULESVERNE_Etienne Guiol 6Alors que la Comédie-Française présente une adaptation du célèbre roman (voir l’article de Philippe du Vignal dans Le Théâtre du Blog), le Théâtre de la Renaissance, dans la métropole lyonnaise, en donne une version musicale. Qui lit aujourd’hui le récit de ce voyage prémonitoire du sous-marin extraordinaire qu’est le Nautilus, piloté par l’énigmatique capitaine Némo, personnage obsessionnel et misanthrope, qui a des comptes à régler avec l’humanité tout entière…
  Dans ce Nautilus, équipé aussi confortablement qu’un hôtel particulier du XIXème siècle, Némo joue de l’orgue face aux fonds sous-marins et déclare : « Je n’aime que la liberté, la musique et la mer. » Sans doute est-ce aussi pour cela que Gérard Lecointe, directeur du théâtre de la Renaissance depuis  l’an passé, et percussionniste qui a fondé l’ensemble des Percussions/Claviers de Lyon, a décidé pour réaliser ce spectacle musical, d’adapter l’un de ces gros livres du XIXe siècle qui comporte nombre de descriptions et de notations scientifiques.
Emmanuelle Prager a tenté d’en faire un découpage habile mais, si les dialogues sont bien restitués, la trame narrative, elle, n’est pas toujours lisible, et c’est dommage ! Et
Gérard Lecointe a opéré, lui,  une sorte de collage, et a choisi, parmi les œuvres des compositeurs contemporains de Jules Verne, celles qui seraient le plus en harmonie avec le texte, comme des extraits de La Mer de Claude Debussy… mais aussi d’œuvres de Paul Dukas, Camille Saint-Saëns et Albert Roussel, et en a réalisé des arrangements pour percussions.
 C’est un travail savant qui établit des correspondances entre musique et texte, et définit des leitmotivs caractérisant les personnages. Cinq percussionnistes jouent devant de grands écrans où sont projetées des images de visions oniriques, dessinées et peintes par Etienne Guiol, comme un clin d’œil contemporain aux illustrations de la collection Hetzel où fut publié le célèbre roman en 1869.
   Puis  les personnages sortent de l’ombre les uns après les autres,  en occupant tout l’écran; ils s’expriment avec une diction trop parfaite pour être naturelle car ils ne sont jamais en situation de dialogue, comme pour souligner leur difficulté à communiquer avec le capitaine Némo qui les retient prisonniers.
  La musique, le texte et l’image fonctionnent parfaitement ensemble, illustrant ce que peut être le  spectacle musical, spécialité du Théâtre de la Renaissance dont Gérard Lecointe s’est engagé à développer toutes les formes et qui y réussit.
Vingt mille lieues sous les mers se jouera cette saison dans huit villes de la région Rhône-Alpes* (dont l’Opéra de Saint-Etienne),  puis au Théâtre des Abbesses à Paris, en mars  prochain.

Elyane Gérôme

Le spectacle s’est joué au Théâtre de Villefranche-sur-Saône jusqu’au 17 octobre.
*Théâtre de la Renaissance. T : 04 72 39 74 91. www.theatrelarenaissance.com contact@theatrelarenaissance.com

Electre, adaptation de Jean-Pierre Siméon

IMG_6372Electre de Sophocle, adaptation de Jean-Pierre Siméon, mise en scène de Christian Schiaretti.

En 2009, Christian Schiaretti  mettait en scène Philoctète  de Sophocle et en confiait l’adaptation à Jean-Pierre Siméon.  Avec Electre  (414 av. J.-C.), il s’agit d’une «libre appropriation du texte», en fait «une variation» avec sa propre poésie, son propre rythme.
  La pièce où entre le public ressemble à une  salle de classe aux tables bien alignées. Un peu désarçonnés, nous ne comprenons pas  qu’il  faut occuper les bureaux ! En fond de scène, devant le rideau métallique baissé, trois autres tables avec des chaises, comme pour une banale réunion où s’installent les acteurs, habillés comme les spectateurs… Les  plafonniers de tubes fluo restent éclairés. Le T.N.P. n’aurait-il plus d’argent pour monter un spectacle!
  Puis, les comédiens quittent tables et manuscrits, et  dans cet espace où  nous sommes assis comme de sages élèves, il n’y a plus que le texte et le jeu, l’essence même du théâtre ! La plainte d’Electre monte, rauque, et devient imprécation. Le chœur de trois femmes, tente en vain de la calmer…
 Dans cette mise en place austère, on a rarement vu une Electre incarner à ce point la quintessence de l’héroïne tragique. Elisabeth Macoco joue Electre, une femme vieillie par la misère où on l’a obligée à vivre ; usée par le deuil, rongée par le désir de vengeance, torturée par l’attente d’Oreste, son  frère,  le seul qui puisse accomplir le meurtre et rendre justice.
Car elle se doit  de venger son père, assassiné par son épouse, en  tuant, elle, sa propre mère ! Elisabeth Macoco,  avec  un jeu subtil, parvient à faire sortir de ce personnage tragique et obsessionnel, une humanité qui appelle la compassion.

Chrysotémis, la sœur d’Electre, plus faible, mais aussi terriblement humaine, essaie en vain  de la raisonner. Electre fait face à sa mère: la tension est forte, et la haine palpable. Juliette Rizoud qui joue les deux personnages, donne une habile démonstration théâtrale. Impressionnant : il lui suffit de changer quelques accessoires de son costume, pour incarner la sensible jeune fille qui voudrait sauver sa sœur,  mais aussi  sa mère Clytemnestre, ulcérée pour avoir laissé Agamemnon, son époux, sacrifier leur fille aux dieux, afin qu’ils fassent souffler des vents favorables à la flotte grecque en partance pour Troie.
  Les personnages masculins autour d’Oreste sont moins développés. Deus ex machina, Oreste arrive pour accomplir le crime, sacrifice sanglant qui doit rendre justice au père tué, et qui clôt la pièce, au moment où, paradoxalement, Electre va enfin pouvoir renaître.
Cette mise à nu de la tragédie souligne la démesure des personnages; on on pense à certains de nos contemporains qui choisissent la mort pour obéir à un dieu, ou qui veulent se substituer à la justice… Le parti pris, audacieux, du metteur en scène fonctionne ici à la perfection !

Elyane Gérôme

Théâtre National Populaire.  8 place Lazare Goujon, Villeurbanne. T: 04 78 03 30 00, jusqu’au 17 octobre, et du 12 au 16 janvier, puis du 10 au 21 mai.
Électre (Variation à partir de Sophocle) est publié aux Solitaires Intempestifs.

 

 

 

 

Terre océane

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Terre océane, un roman dit, de Daniel Danis, mise en scène Etienne Pommeret

 

C’est une histoire tendre et difficile que Daniel Danis nous raconte là : le jour de ses quarante ans, Antoine apprend que son fils lui tombe du ciel. L’enfant avait été désiré, voulu, aimé, adopté, et puis le couple s’était séparé…
Les voilà, père et fils, inconnus l’un pour l’autre, à la découverte l’un de l’autre. Pas facile : et mon boulot ? Et  celui-là ? On apprend vite pourquoi la mère a “renvoyé“ son fils : il est  atteint d’une maladie incurable, c’est trop dur. Personne ne lui jettera la pierre. Antoine, l’urbain, le producteur hyperactif, décide d’emmener Gabriel à la campagne, chez l’oncle Dave, son père de remplacement. Il y a des familles comme ça…
Et là, peu à peu, le monde s’élargit en même temps que la vie de Gabriel rétrécit. Bercé, tenu par ce père qui, cette fois, a pris le temps de l’adopter entièrement, guidé par le vieux fou qui connaît les histoires des Indiens, la musique et la fumée qui mène au paradis, il pourra partir en paix.
Daniel Danis définit ce texte comme un  roman dit. Il tient en effet au théâtre-récit, mais aussi à la partition musicale. En fait, il glisse d’une forme à une autre en douceur, selon les nécessités du récit et des âmes. À côté des trois acteurs qui incarnent ou racontent leurs personnages (Sharif Andoura, Karim Marmet, Etienne Pommeret et Sarah Taradach), se glisse une narratrice maternelle (Catherine Morlot). Elle les accompagne, s’efface, revient, les soutient, en douceur, en toute pudeur, et comme les autres comédiens, c’est un travail d’une parfaite précision, répondant à l’écriture proprement musicale de Daniel Danis.
La scénographie de Jean-Pierre Larroche a la même simplicité : une table de régie, sobre, avec  les accessoires et les jouets nécessaires le moment venu. Un quotidien vécu pleinement se crée devant nous. Une toile à demi levée trace le mur de la maison, et des milliers de mots apparaissent, comme murmurants, presque effacés, en face de ceux qu’on entend.
Tout cela crée un monde enveloppé par le dit, par la fragilité et la force de la parole : celle de Daniel Danis a la vigueur, l’invention du français parlé au Québec, sans folklore : le petit glossaire qu’on nous donne est presque inutile, tant ses mots savent toucher juste, du côté des larmes et du rire. Bien sûr, nous devinons la fin de l’histoire. Bien sûr, il y a là de la tragédie.
Mais l’on sourit souvent, on retient son souffle, et le spectacle nous conduit jusqu’à plonger, avec Antoine, Gabriel, Dave, Charlotte, dans l’étendue et la profondeur de la Terre océane, sans craindre sa propre émotion.Il faut aller au Théâtre de l’Échangeur de Bagnolet prendre ce bain de tendresse, délicat et revigorant.
Ce n’est pas difficile : vous prenez le métro jusqu’à Galliéni, et en sortant, dos au périphérique, c’est   à deux cent  mètres,  et c’est bien signalé.

 Christine Friedel

 Théâtre de L’échangeur à Bganolet. T: 01 43 62 71 20, jusqu’au 23 octobre.

Vu du pont, mise en scène d’Ivo van Hove

Vu du pont d’Arthur Miller, traduction de Daniel Loyaza, mise en scène d’Ivo van Hove


vdp_2 Arthur Miller (1915-2015)  avait étudié à l’université de Michigan, le théâtre antique grec et l’œuvre d’Henrik Ibsen; on en retrouvera l’influence dans toute son œuvre, que ce soit dans cette pièce-culte Mort d’un commis-voyageur (1959) qui continue à se jouer un peu partout dans le monde, comme entre autres,dans Les Sorcières de Salem, Vu du pont, ou Je me souviens de deux lundis, remarquablement montée (1968) par Christian Dente.

   Ce théâtre est fondé sur une prise directe avec la réalité tout à fait vraisemblable de milieux défavorisés ou de classe moyenne; ses personnages ordinaires, au passé souvent douloureux, ne peuvent rien faire contre leur destin. Leur vocabulaire et leur expression verbale sont des plus limitées et, dépassés par une situation qu’ils ont de plus en plus de mal à maîtriser, expriment avec difficulté leur mal-être. Vivre dans un pays dur et impitoyable aux faibles qui pour lui, « tourne au vrai chaos » et « où on fait de l’argent » mais aussi  dans le huis-clos de leur famille qui a d’autres valeurs, devient alors mission impossible. Arthur Miller montre sans détours l’effondrement du rêve américain, avec cette obsession de la réussite, comme inscrite dans les gênes des  premiers colons qui tourne trop souvent à l’ échec pour des millions de pauvres gens.
  Ce fameux rêve américain se heurte à l’obligation du compromis: «ll y a toujours un homme, dit-il, là-dehors prêt à vendre son âme pour se créer une vie, et justifier qu’il l’a fait pour sa famille, mais c’était plus une question de son honneur et de ce qu’il voulait. »
Bref, les personnages imaginés par Arthur Miller sont sans cesse obligés de faire le grand écart entre une éthique personnelle:  » être soi-même », et les valeurs consuméristes d’une société. C’est leur seule grandeur, leur seule façon de garder leur identité à eux, les pauvres et les humiliés en permanence. Arthur Miller en sait quelque chose, puisqu’il venait d’une famille juive de Pologne et qu’il a dû, très tôt, faire face à un antisémitisme latent.

  Dans son théâtre, comme dans la tragédie grecque, il n’y a aucune issue possible aux contradictions que vivent ses personnages : le commis-voyageur se suicidera pour que sa famille puisse toucher l’assurance-vie. Et Eddie ira au devant d’une mort programmée, autre façon de se suicider….
  Vu du pont, un acte partiellement en vers (1955) fut joué la même année à Broadway. Arthur Miller l’a réécrit en deux actes et en prose en 1956. Traduite et adaptée par Marcel Aymé, la pièce fut montée deux ans plus tard à Paris par Peter Brook, et Sydney Lumet en tira un film en 1962.
  Cela se passe à à Red Hook, un quartier pauvre de Brooklyn. Alfieri, un avocat plus très jeune, qui a toujours vécu là, raconte au public, à la façon d’un chœur antique, une histoire tragique et «sa fin sanglante» contre laquelle il ne put rien faire…
Eddie Carbone, un docker d’origine italienne et sa femme Béatrice ont adopté  Catherine, une nièce orpheline. Il a toujours travaillé très durement pour lui payer des études mais le récent américain qu’il est devenu, resté très macho, veut être respecté comme il le répète très souvent. Comme le dit à la fin Alfieri, « son souvenir évoque une pureté perverse, pas foncièrement bonne mais pure car il s’est permis de se montrer totalement. »
Marco et Rodolpho, deux cousins italiens de Béatrice, ont quitté leur Sicile natale où ils crevaient de faim, ont laissé leur famille, et viennent d’arriver clandestinement par bateau, pour eux aussi avoir une part du gâteau américain.
Eddie, par solidarité, accueille ces émigrés sans papiers; ils trouvent facilement du travail et arrivent assez vite à envoyer de l’argent en Italie, donc tout va bien. Catherine adore son père adoptif mais, abruti de travail, il n’a pas vu le temps passer et la considère encore comme sa petite fille. Alors qu’elle est devenue une jeune et belle femme qui a envie de mordre à la vie! Elle lui annonce qu’elle va quitter son école de secrétariat car elle a trouvé un travail dans une grosse boîte. Cette preuve d’indépendance heurte profondément Eddie qui n’est pas au bout de ses peines : elle lui dira plus tard qu’elle et Rodolpho sont tombés amoureux.
Colère d’Eddie qui, très jaloux, n’aime pas le jeune homme, et le trouve plus que douteux (il est blond et il chante!) ; il s’en méfie surtout parce qu’il le soupçonne de ne pas aimer vraiment Catherine mais de vouloir, grâce au mariage, obtenir la très précieuse nationalité américaine. Eddie veut briser leur liaison, mais Alfieri lui dit qu’il ne peut rien faire pour lui, puisqu’il faut des preuves pour intenter une action en justice.
Les deux jeunes gens avouent à Béatrice et Eddie qu’ils veulent vite se marier. Et quand il surprend Eddie et Catherine à moitié nus, qui viennent de faire l’amour « chez lui », comme il dit, il craque, et dira de façon obsessionnelle qu’on manque de respect envers celui qui a tant fait pour sa nièce. Béatrice  défendra Catherine  et suppliera Eddie d’assister à leur mariage mais il se dit insulté par Marco qui finira par lui cracher dessus.
Essai de réconciliation, mais entre temps, Eddie a dénoncé Rodolfo et Marco aux services de l’immigration dont un des agents viendra les arrêter. Béatrice est exaspérée, et Katie le traite de rat, Marco se jette sur lui et  la tension monte encore d’un cran : les deux cousins ont vite compris ce qu’a fait Eddie.
Bagarre générale et Marco finit par tuer Eddie, mort de n’avoir pas su anticiper, de ne pas avoir su changer, à la fois généreux et enfermé dans son égoïsme d’homme mûr pris aux filets de la fatalité.

   La mise en scène d’Antigone de Sophocle par Ivo van Hove, assez artificielle, ne nous avait pas convaincu mais ici, cette mise en scène déjà montée à Londres l’an passé, est une véritable splendeur comme on en voit rarement en France. Il a rompu avec le réalisme des années 60 et suivantes; « aucune couleur locale » comme il dit, ce qui aurait contribué à dater la pièce, et il a bien fait.
La scénographie de Jan Versweyeld  est exemplaire :  dans une salle tri-frontale en gradins, on observe comme à la façon d’un entomologiste, les personnages enfermés dans une sorte de boîte dont les trois murs vont  monter aux cintres au début du spectacle. Aucun meuble autre qu’une chaise à un court moment. Les personnages s’assoient au besoin sur le petit muret de bois noir qui entoure la scène. Aucune autre issue qu’une entrée sans porte dans le fond.
C’est tout et c’est suffisant, pour cette tragédie qui se déroule en quelques mois, montée avec une rare précision et à quelques mètres de nous, sous les belles lumières qu’a imaginées aussi Jan Versweyeld.
Le plus impressionnant dans cette mise en scène exceptionnelle est sans doute l’accord entre le temps continu et l’espace fermé, ce qui donne vite une dimension tragique aux événements. Les personnages sont souvent là, avant la scène qu’ils doivent jouer, très attentifs, très conscients aussi du dérapage qui se met en place et qu’ils ne pourront éviter. Comme  chez Eschyle, Sophocle ou Euripide, tous les protagonistes sont déjà conscients qu’ils vont subir de plein fouet une catastrophe finale. Que ce soit la vieille reine Atossa dans Les Perses, ou Antigone.
Mais cela ne serait possible sans une direction d’acteurs des plus serrées où rien n’est laissé au hasard, où tout, sans aucune rupture de rythme, semble obéir à un ordre naturel… Aucune criaillerie, aucune gesticulation, aucun surlignage mais, sûrement, en amont, un très efficace travail dramaturgique et scénique, et la remarquable traduction de Daniel Loyaza.
Les comédiens sont tous excellents, et crédibles dès les premières répliques prononcées, avec une grande écoute les uns envers les autres, ce qui donne une unité de jeu comme on en voit peu.  Daniel Berling (Eddie) que l’on n’avait pas vu depuis un moment au théâtre, Alain Fromager (Alfieri) Caroline Proust (Béatrice), Pauline Cheviller (Catherine), Nicolas Avinée (Rodolpho), Laurent Papot (Marco), Pierre Berrieau (Louis), Frédéric Borie (le policier)  jouent avec avec une belle vérité ces personnages au départ un peu falots mais finalement très attachants.

   Dans la salle, nos voisins tiquaient un peu sur l’omni-présent Requiem de Gabriel Fauré (1888) mais bon, comme c’est plutôt en arrière fond-musical, cela passe. Plus gênante, cette pluie de liquide brun presque rouge qui, à la fin, tombe sur les acteurs groupés comme dans une mêlée de rugby et absolument figés. Une belle image  (mais pas très utile et un peu redondante) offerte au public.
   Mais Ivo van Hove a réussi là un spectacle qui reste exceptionnel d’intelligence et de sensibilité jusqu’au dénouement. Aucune date de tournée n’est signalée; nos amis de province devront  donc attendre…


Philippe du Vignal

Odéon-Théâtre de l’Europe, aux Ateliers Berthier, rue André Suarès, Paris 18ème, Métro Porte de Clichy, jusqu’au 21 novembre 2015.  T : 01 44 85 40 40.
Et  Kings of Lear /William Shakespeare, mise en scène d’Ivo van Hove, Théâtre National de Chaillot du 22 au 31 janvier.

 

Ce que le djazz fait à ma djambe !

Ce que le djazz fait à ma djambe ! de Jacques Gamblin, compositions, arrangements, direction musicale et piano de Laurent de Wilde

 

CE-QUE-LE-DJAZZ-FAIT-A-MA-DJAMBE_GiovanniCittadiniCesi_064À la contrebasse, Jérôme Regard, à la batterie, Donald Kontomanou, à la trompette, Alex Tassel, au saxophone, Guillaume Naturel et aux platines, DJ Alea. Ces musiciens habités par leur art, entourent Laurent de Wilde, pianiste de jazz, réunis autour de l’auteur et interprète qui s’amuse ici avec les mots. Laurent de Wilde est passionné par la révolution électronique et le jazz contemporain, un jazz de mutation dont l’album Time For Change est emblématique, en rupture avec les formations acoustiques déjà enregistrées. La métamorphose advient quand il rejoint le groupe d’Ernest Ranglin, père fondateur du reggae jamaïcain, d’où des rencontres multiples avec des univers musicaux variés.
Ce que le djazz fait à ma djambe se joue depuis 2011! Jacques Gamblin arrive en sautant de la salle sur le plateau, souple, libre et facétieux, et se met à
conter au public une belle histoire d’amour à consonance autobiographique, et s’allonge parfois sur le sol pour mieux écouter, comme s’il était seul dans un salon confortable, étendu sur un épais tapis, goûtant l’instant présent.
La quête d’amour est longue et fastidieuse car la belle se refuse aux avances, semant la douleur chez ce fou sympathique en mal d’amour et de consolation. 
Le comédien se souvient de sa professeure de piano qui disait : «Tu n’y arriveras jamais avec ce doigté ! » Il ne recherche plus aujourd’hui une belle pratique du piano, mais un personnage amoureux en quête d’une lady Jazz, la musique qu’on aime et qu’on recèle tous dans des endroits secrets.
 C’est finalement la séduction elle-même que notre conteur sentimental met en scène, dans l’allégorie d’une recherche existentielle absolue qui n’existe pas. On l’approche et elle disparaît aussitôt, glissant entre les mains : pleine de silence au départ, elle est la musique… Elle a déserté l’amoureux des mots qui, frustré, laisse cette partie d’un rêve artistique au compositeur et pianiste Laurent de Wilde accompagné de ses musiciens, mais tous accèdent à une musique idéale qui tombe juste.  
  La poursuite de la femme aimée avance vers une conclusion heureuse, et le traqueur affectif fait une halte dans un club de jazz où il éprouve un sentiment de transe ; c’est un instant précieux et ineffable de grâce que l’on passe sa vie à chercher, en traînant lamentablement sa mélancolie quand, tout à coup, le ciel s’éclaire et la grâce advient, là où elle n’était plus attendue.
Le jazz est à penser comme un coup de foudre, un rapport passionnel qui passe subtilement par la peau, un temps d’amour qui n’a rien à voir avec l’intellect. Ces moments d’exception et d’émotion, à la fois étranges et magnifiques, véhiculent une sensation d’être dedans et dehors à la fois, comme si l’interprète regardait ses doigts vivre sur le clavier, tout en étant pris entièrement par ce qui se passe à l’extérieur.
Les mots syncopés du poète s’accordent avec une justesse rare au piano, à la contrebasse, à la trompette, au saxo, à la batterie et aux platines.
Admirable…

 Véronique Hotte

  Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 31 octobre. T : 01 44 95 98 21

La Vérité sur Pinocchio

 La Vérité sur Pinocchio, d’après Pinocchio de Carlo Collodi, adaptation libre, mise en scène de Didier Galas tout public de sept à cent-sept ans

 

IMG_3756 (300 dpi)Danseur, comédien, conteur, marionnettiste manipulateur et marionnette manipulée, Didier Galas est un bel interprète qui s’accorde des retours en arrière dans l’histoire de cette canaille de bois, vedette italienne, et prend une dizaine de minutes pour interpeller le public. Il interprète la marionnette en quête de père et d’une nature originelle végétale qu’il lui avait forgée pour un destin honorable.
Pinocchio, pantin de bois de jadis, puis petit garçon à la fois velléitaire et volontaire, a grandi avec le temps. Devenu adulte, il œuvre aujourd’hui, ciseaux à la main, dans le salon de coiffure que les Collodi tiennent de père en fils, avec gloire et de modestie, fidélité et garantie du travail bien fait. Le projet final de Didier Galas, quand il fait à présent la barbe à un client, une perruque posée sur la tête silencieuse d’un mannequin qui l’écoute sans lui répondre ?
Il se promet de raconter son accès à la maturité à travers une existence extraordinaire, selon une chronologie à contre-sens, pour le déroulement d’une fable «qui va du bois à la chair», une création à rebours qui cherche les origines et les causes.
 Rien qui ne soit plus légitime pour l’éclaircissement d’une morale ouverte, c’est-à-dire grandir en restant à l’écoute de l’autre (le père), tout en amorçant un mouvement responsable de libération et d’autonomie. Pinocchio adulte prône la reconnaissance de la vérité… à mériter, si l’on en est digne. Le comédien avoue que dire ses quatre vérités, à quiconque ou à soi-même, n’est pas si simple : «Le grillon de la vraie histoire ne s’appelle pas Jeminy Criquet : il n’a pas de nom, parce qu’il n’est qu’un vulgaire grillon. En réalité aussi, dès le quatrième chapitre, il meurt écrasé ! Je suis désolé : la vérité est souvent difficile à entendre. Elle est plus difficile à accepter que les mensonges. »
  Didier Galas réduit en bouillie de sa main un grillon sur le bois de sa maison, placé précisément sur un œil (occhio) ou nœud du bois de pin (pino). Le castelet à hauteur humaine posé sur le plateau, tourne comme un manège, refuge  contre le froid ou abribus à hublot. L’acteur entre, sort et arpente l’espace du dehors avec tous ses dangers, sautant  comme un danseur, avec une série de claquettes, battant des bras et des mains.
Quand le pantin ment, une baguette de bois surgit de l’œil du pin et s’allonge de plus en plus, métaphore emblématique de son nez trop malin. Le narrateur monte même au-dessus de sa guérite, en touchant  les feuillages mouvants de grands arbres verts, et plane, tel un oiseau aux larges ailes dans le bleu du ciel.
Didier Galas joue à proximité de ses jeunes spectateurs, sans jamais s’appesantir sur une idée, mais butinant de l’une à l’autre, pour les mieux cerner.

Véronique Hotte

Théâtre du Fil de l’eau à Pantin (93), le 14 octobre. La Passerelle, Scène Nationale de Saint-Brieuc, du 2 au 4 décembre. Auditorium du Louvre, Paris, le 9 décembre (à confirmer) et Théâtre National Populaire, Villeurbanne, du 16 au 31 décembre.

 

Cheminement-6 par le collectif Tricyclique Dol

Cheminement-6  par le collectif Tricyclique Dol

«Entrez» ! Les spectateurs se retrouvent dans un modeste espace, nommé «sas de compression». Sur un guéridon est posée une image encadrée et éclairée par une liseuse, et au-dessus, pend un fourreau  enroulé. Ils vont rester là quelques minutes; certains, plus curieux, s’approchent et surpris, découvrent sur l’image trois personnages assis autour d’une table ronde identique au guéridon, et peuvent lire: «Ils attendent», comme le public ! Leurs mains tendues comme pour appeler les esprits, l’un porte un casque de spéléologue, l’autre, une sorte de scaphandre qui lui donne une allure de fantôme et le dernier a, en guise de tête, une radio.
Enfin la déambulation commence… Dans le fracas d’une porte coulissante, le public pénètre dans un immense hangar plongé dans le clair-obscur. Plus un bruit mais, au fond à gauche, les spectateurs sont conviés à une première étape. Petit à petit, ce silence monacal, assez  étrange, va laisser place, doucement et, de plus en plus vivement, à une agitation peu ordinaire.
Bienvenue dans un univers surprenant où règne une foule d’objets divers: jouets, animaux mécaniques, objets téléguidés de toute nature, appareils ménagers, meubles, porte-bouteilles, tuyaux, gaines, canalisations, etc… qui vont pendant 55 minutes et d’un espace à l’autre (il y en a quatre) retenir notre souffle, déclencher nos rires et émotions.
Mais, attention, il y a une limite à ne pas franchir !  Chacun de ces mondes singuliers est délimité par des bandes de balisage rouges et blanches et s’anime du sol au murs, des murs à la charpente, de l’intérieur à l’extérieur. Les objets deviennent personnages et semblent jouer des situations humaines. Le calme de l’eau (c’est la première fois que l’eau est utilisée pour une création du collectif Tricycle Dol) nous plonge dans une atmosphère surnaturelle, cérémonielle…
Que va-t-il se passer ?  Le public se le demandera souvent dans ce hangar métamorphosé. «L’espace, la lumière, le mouvement sont mis en valeur» dit un des membres du collectif, et les objets sont agencés ensemble, de façon qu’une première impulsion transforme cette installation en une grande réaction en chaîne». Ici, rythme et sons sont à l’honneur. Le spectacle n’est en rien porteur d’une histoire dont la lecture  est alors intuitive et sensorielle.
L’ensemble des Cheminement-S est inspiré par le travail d’Arthur Good, alias Tom Tit : La Science amusante, Larousse 1892, de celui de Peter Fischli et David Weiss : Der Lauf der Dinge, film en couleurs, (1987), et d’autres…
Avec ces installations, Guillaume de Baudreuil, Ben Farey et Laurent Mesnier, les trois créateurs du Tricyclique Dol, en costume noir et chemise blanche,  ne sont pas à l’abri-comme le public-d’une bonne ou mauvaise surprise ! Un dérèglement mécanique ou électrique risquerait de nous plonger dans le chaos, et la fascination s’envolerait. Oui, c’est magique, étonnant, et nous nous laissons captiver par tant d’habileté, d’intelligence et de poésie mais cela  a demandé cinq semaines de travail sur le site. Et à chaque nouveau lieu, correspond une création, toujours dans des espaces inhabituels.
Dans l’entrepôt où a lieu Cheminement-6, on se laisse charmer  par les prouesses physiques et scientifiques, les sons, le théâtre et les arts plastiques. Le Collectif Tricyclique Dol nous emmène, grands et petits, bien loin au pays des mystères, de l’imaginaire, et de la science !

Elisabeth Naud

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Une autre approche et un entretien avec les concepteurs et réalisateurs de ce spectacle:

Coq-à-l’âne intriguant, le spectacle nous a donné envie de rencontrer ses trois ingénieux concepteurs.

  (c) Tricyclique DolNouvelle chimère plastique, nourrie de matière et de mouvement, Cheminements-S tient à la fois du jeu de chute de dominos, du parti-pris des choses et de la mécanique expérimentale de savants-fous. Cette sixième création in-situ puise aussi dans les films liés à l’enfance (d’où ressurgissent l’attente, les plaisirs simples, les bricolages approximatifs et émerveillés), l’art brut, et la cinétique épurée de Fischli & Weiss (Le Cours des choses affleure ici ou là).
Résultat ? Après un « sas de compression » froid et bruyant où on s’agglutine avec patience, on entre dans un vaste entrepôt carré, divisé en quatre espaces, où un incroyable assemblage de type marabout-bouts de ficelles va se mettre en branle.
Cela commence par les circonvolutions d’un pendule d’où surgit la magie de la réaction en chaîne. Tout se meut et s’entraîne! Un petit camion en plastique rempli de sable fait rouler un balai, un canard en bois vogue sur un sommier à spirales, des feux d’artifices se répondent en écho, un bateau en papier navigue sur une rigole, des sucres fondent, une boule de pétanque dévale une gouttière, un lapin frénétique s’égare au milieu d’un réseau de tapettes à souris, un rond de fumée enlace un ballon rouge…
 Au rythme des dispositifs, le temps se suspend, ou soudain s’accélère.  C’est une véritable célébration du silence, du zen, de l’entre-deux, de la marge (on pense à L’Eloge de la faiblesse  d’Alexandre Jollien).
  Parfois l’engrenage se grippe : avec des gestes bienveillants, un facilitateur, en costume sombre, remet la brebis égarée dans le droit chemin. Cette poésie de l’objet récalcitrant et du trajet aléatoire rappelle Charlie Chaplin, Buster Keaton et les gags des cartoons…
Au-delà de ce ravissement pour le micro-événement et l’effet-papillon, surviennent rapidement des histoires que le spectateur se raconte. Et c’est là tout l’intérêt de ce bringuebalant spectacle qui peut devenir métaphore d’à peu près tout ce qui bouge : la vie (ses cycles, ses bifurcations, ses accidents), le temps (ses lenteurs, ses accélérations, ses fulgurances), le rythme social avec ses histoires d’amour (climax, rupture, chemins qui se séparent) et ses carcans administratifs ou professionnels.

  C’est le processus de création artistique qui s’exhibe ainsi avec ses phases de vide, de chaos et d’ordre. L’esprit peut vagabonder en toute liberté,  tant  cette machine à narration carbure aux rencontres et aux rebonds, se nourrit de l’incroyable pulsion vitale de la motricité, jusqu’au fracas final d’un lourd anneau de métal qui prend la forme du symbole de l’infini…
Elle  s’ouvre aux interprétations comme le test de Rorschach. Révélatrice des idées, des obsessions singulières : chacun filtre ce qu’il voit. «Cela ne parle que de mort », dit une spectatrice obnubilée par la chute. Une autre y voit un bel hommage au travail de l’usine que son père a enduré. Et qui n’a ni imaginaire  ni névrose voit seulement ici un engrenage plus ou moins plaisant. La matière-objets, comme la matière-mots qu’évoque Stéphane Mallarmé, construit du silence, et par là, aménage des blancs où on peut  s’investir. Des ouvertures vers l’inconnu. Et cette démarche laisse une grande part de cheminement-écriture créative, à son public.

  Ses trois  «metteurs en espace»  ont chacun un parcours  particulier : Guillaume De Baudreuil, ancien étudiant en histoire médiévale sur les machines de guerre, objecteur de conscience au Cirque Plume, et titulaire d’un CAP de menuiserie ; Ben Farey , lui est d’abord facteur d’orgue après une école d’ingénieur en mécanique, et Laurent Mesnier, ancien étudiant aux Beaux-Arts…

-Pour vous, comment commence l’aventure?

 -Guillaume : Autodidactes, mais tous trois assez branchés sur  la construction, on s’est rencontré dans le spectacle vivant où l’on fabriquait des trucs pour les autres, avec la même approche de la matière, avec une sensibilité assez proche pour la machinerie et l’ art cinétique.
  Nous avons conçu  ensemble un projet de manège forain, Le Manège à Jipé. On aime fabriquer ! Et nous avons trouvé un langage commun avec une référence à l’art brut : Pierre Avezard (1909-1992)  dit Petit-Pierre, vacher et bûcheron dans le Loiret,  sourd-muet et borgne de naissance qui créa un manège, actionné par un petit moteur  et un système de courroies. Manège sauvé par le couple Bourbonnais  et exposé la Fabuloserie.
 Ça nous a servi de ciment: comment l’inadéquation au monde pousse-t-elle à se rapprocher de la matière et à construire quelque chose ? Cela aurait pu être le palais idéal du Facteur Cheval. La compagnie s’est montée autour de cette forme de théâtre de rue  identifiable.

Puis vient Cheminements?

 -Oui, notre deuxième projet a débuté en 2003, grâce à Pierre et Quentin, anciens directeurs du Festival de Chalon.  C’était une quête de simplicité. On s’est demandé quel spectacle pourrait comporter de la matière, sans comédien et sans construction, avec une idée de base : la réaction en chaîne. Avec l’espoir que les gens projetteraient la suite de ce qui se passait sous leurs yeux, mordraient à l’hameçon, et se créeraient une narration. avec, parfois, des attentes déçues.
   C’est une rythmique : on s’attache à l’aspect sonore, visuel, esthétique des choses. Ce sont des micro-histoires qu’on peut se faire chacun de son côté et qu’on met ensuite en commun.

-Laurent et Guillaume: D’abord, on s’approprie l’architecture du bâtiment (forme, dimensions, sol, charpente, escaliers, trappes) qui propose ou impose des choses. Les plaques d’égout par exemple, sont importantes. Cela régit l’espace de circulation du public,  et celui de narration.
 Ensuite arrivent les contraintes qu’on apporte mais qui sont aussi liées à l’espace. Par exemple, les gros rouleaux de Ben doivent se trouver sur un terrain plat, au lointain. En fait, on remplit les trous peu à peu… Dès qu’on investit le bâtiment, on met notre gros tas de merdes au milieu. On connaît notre début, le pendule, et notre fin, l’anneau, seuls éléments fixes. Il y a ensuite des enchaînements fixes qu’on aime bien, qu’on figure avec des petites vignettes sur notre maquette. Enfin, on cherche les transitions qui, parfois, prennent davantage d’importance que ces vignettes.
Pendant ces cinq semaines de création, on  a retravaille des séquences, ou on en exploite de nouvelles chacun de notre côté. Avec nos préoccupations du moment, avec ce qu’on a envie de travailler. Ou alors, on se lance des défis très personnels. Par exemple, Laurent qui voulait absolument caser une paire de tongs.
Ici, on s’est rajouté de grosses propositions : un bâtiment carré et des zones non chronologiques, ce qui  fait tourner le public.

Le bassin  d’eau est un élément nouveau aussi : c’était une partie du bâtiment très sale, et par ailleurs, on voulait un élément fort avec lequel jouer. Ça aurait pu être du sable, de la neige… Les spectateurs fidèles préfèrent tel ou tel cheminement qui est unique.

 -Le ratage apparaît comme une des données essentielles de Cheminements.

-Laurent: Au départ, on ne pensait pas à l’échec pourtant intéressant  dans un  spectacle vivant. On préfère la non-construction. Autrement dit, on sait fabriquer une bonne catapulte, avec un ski, du scotch de déménagement, un parpaing pour  mettre le ski en équilibre et un poids pour le faire basculer. Mais pour trouver l’endroit exact de l’impact, il y a une recherche d’équilibre, de compréhension de l’objet, presque enfantine.  Plus proche de la prouesse de cirque que de la machinerie.
On vit différemment les échecs. Cela dépend du type de ratage… Hier,  j’ai tout raté, mais avant-hier, je n’ai eu qu’une seule intervention. J’espérais donc secrètement qu’à la représentation suivante il n’y en aurait aucune. C’est une espèce de tao, de quête de la non-intervention.

Pourtant, on sait que ce n’est pas atteignable. Et si tout marchait de bout en bout, on perdrait une énorme partie de l’intérêt. Et pourtant, chaque jour, on s’y atèle à nouveau pour qu’il y ait  LE soir où tout marcherait parfaitement.

-Ben: Il y a de très beaux ratages, et d’autres moins intéressants. On ne sait jamais comment ça va  se passer. Un enchainement de ratages peut enlever de la beauté, et alors, ça nous plombe. Cette quête de la perfection nous tient, c’est drôle.

-Laurent: On connaît le rythme qu’on recherche et on sent quand ça passe, malgré tout. Mais, quand il y a trois ratages d’affilée, on se dit : « à quoi a servi ma journée ? ». De plus, parfois, on ne sait pas du tout comment fonctionnent les trucs des autres. Alors qu’on intervient parfois dans leur secteur…

-Guillaume: On a une règle de conduite, relancer plutôt le geste d’avant. Douceur, tranquillité, et par des gestes, montrer qu’il manquait un cheveu pour que ça réussisse. D’où l’intérêt de nos interventions qui révèlent que tout tient à presque rien.
La fragilité, nous avons appris à l’exploiter comme jeu, même si nous ne sommes pas comédiens. Dans le projet initial, il n’y avait aucune présence ni intervention humaine.

 -Quelles histoires vous racontez-vous?

-Ben: Mon envie de départ, c’était plutôt une multitude de lapins kamikazes. Une attaque de lapins.

-Guillaume: Alors que pour moi, le lapin, c’est plutôt Sacré Graal des Monty Python. Il a un côté un peu féroce, une gueule effrayante, avec des yeux rouges type myxomatose, c’est la petite bête qui déclenche le gros machin.

-Laurent: Pour moi, les tapettes, j’étais sur les frontières et l’immigration, les limites, la protection de l’espace. Et puis, trois films importants, Le Ballon rouge d’Albert Lamorisse, bien sûr. Le Tambour de Volker Schlöndorff. Et les dialogues entre Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg dans A bout de souffle, où, la plupart du temps, il ne lui raconte que des conneries. Quand il lui fait une vraie confidence, un avion passe. Sur ce modèle, j’avais envie que les gens se racontent leur propre histoire sur les quelques mots perçus. Et puis, le mythe de Sisyphe…

 Stéphanie Ruffier

 

Théâtre Les 2 Scènes, Entrepôt Ginko Mobilités, 43 rue de Trey, Besançon, jusqu’au 31 octobre, 20h. T: 03 81 87 85 85, jusqu’au 31 octobre à 20h.

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