Hamlet/Trangression/Opéra rock

Hamlet Transgression/ Opéra rock, d’après Heiner Müller, William Shakespeare, Franz Schubert, mise en scène de Jacques David

 

Hamlet transgression«Je ne suis pas Hamlet. Je ne joue plus de rôle, mes mots n’ont plus rien à me dire, mon drame n’a plus lieu», annonce fermement Dominique Jacquet élégante dans son smoking noir. En réalité, elle est « L’interprète d’Hamlet », tel qu’Heiner Müller l’a imaginé dans son Hamlet Machine, c’est-à-dire un rôle interchangeable, à travers lequel l’auteur allemand interroge les figures mythiques du théâtre ; ici, on entendra tour à tour Hamlet, Electre, Ophélie, Claudius…
Plantée devant un micro, elle aussi de noir vêtue, façon Nina Hagen, la chanteuse Laurence Malherbe lance, d’une voix puissante, en allemand, des paroles métalliques qui entrent en résonance avec la dureté du texte d’Heiner Müller; elle interprète des lieder de Winterreise dans l’arrangement jazz de Laurent David.

La version hard rock de cette musique, qui distord, sans les trahir, les lignes mélodiques de Schubert, tranche avec la profonde mélancolie des paroles de Wilhelm Müller, l’auteur des poèmes de Voyage d’hiver, dont certaines s’inscrivent sur le mur, à jardin : «Etranger je suis venu, étranger je repars ». C’est de ce même contraste, entre nostalgie et ironie, que joue Dominique Jacquet: «J’étais Hamlet. Je me tenais sur le rivage et je parlais avec le ressac BLABLA, dans le dos les ruines de l’Europe ».
La jeune soprano, qui a enregistré un disque: Schubert Transgression, sait chanter le jazz, sa voix qui peut avoir un magnifique timbre mezzo, s’harmonise avec celle plus grave de l’actrice. «Simples figures porteuses de nos émotions, de nos drames quotidiens, de nos vies actuelles », comme les envisage le metteur en scène, la musicienne et l’actrice font de ces deux transgressions croisées non pas une trahison, mais un objet contemporain et intriguant. Le traitement, par Christophe Séchet, des voix et de la musique, mêle son direct et différé, amplifié, réverbéré ou pas. Cela renforce l’aspect éclaté et fragmentaire du spectacle, le réduisant à des bribes de mots et des éclats de voix : ceux qui nous parviennent de ces fictions d’antan pour mieux nous parler d’aujourd’hui. Le bla-bla de notre vieil Occident fatigué.
Le spectacle met en commun les recherches musicales de Laurence Malherbe pour son projet Excursus (sortie imminente à l’automne 2015) et la démarche dramaturgique exigeante du Théâtre de l’Erre autour d’Hamlet. Ainsi naît une pièce de quarante minutes, montée en une semaine et conçue comme une maquette qui ne demande qu’à s’étoffer. Un chantier à suivre…

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu à Lilas en scène, le 10 octobre. Schubert Transgression est sorti chez Cristal Classic en 2012.


Archive pour octobre, 2015

Nord de Virginie Barreteau

Festival Novart à Bordeaux

Nord, texte et mise en scène de Virginie Barreteau

  Le spectacle est le deuxième volet du diptyque Nordique(s), avec Ö, premier volet, projet suédois, la dernière pièce de Daniel Blanchard mise en musique par Olivier Galinou. Cela se passe dans le Nord de l’Europe au brouillard  et au gel permanents en hiver où habite une famille très pauvre de pêcheurs qui habite près d’une petite ville, éloignée de tout sinon d’une boutique qui vend l’essentiel pour se nourrir… à condition d’avoir de l’argent.
 La mère Toren, assise sur un tonneau en plastique décarcasse des morceaux de viande pendant toute la pièce; le père alcoolique, Anck. vient par moments lui réclamer de l’argent pour acheter une bouteille,  Yön leur fils,  lui en réclame aussi sans arrêt pour s’offrir une casquette.  La mère, bien entendu, refuse catégoriquement et leur dit d’aller relever les filets. Elle évoque aussi souvent la chasse aux outardes, sorte d’échassiers, qui doit leur permettre d’améliorer leur pauvre ordinaire, quand ils arrivent à les vendre.
Rina la fille, se laisse caresser par Torp, le patron de la boutique qui lui offrira la dite casquette à la grande fureur de son frère. Quant à Sils, l’autre fille, mariée à Torp, on l’apercevra seulement à la fin comme un fantôme dans une lumière des plus crépusculaires: elle est partie on ne sait où; on l’a cherché partout mais on n’a retrouvé d’elle que quelques vêtements dans l’eau…
  Sur scène, juste deux châssis blancs en angle sur un sol également blanc et une faible lumière pour cette plongée dans un univers où règne l’isolement, la misère, l’ennui et la violence y compris et surtout entre proches parents. Le seul rempart étant encore la mère, seule capable de faire preuve de l’autorité suffisante pour remettre d’équerre son mari et ses enfants.
 “Les états de la matière, l’eau, la glace et la fonte font écho aux états de mort et de naissance, dit Virginie Barreteau. La forme fond se dématérialise, faisant lien avec la dissolution de Sils. Il s’agit d’incarnation et de désincarnation, comme le rappelle constamment cette carcasse que la mère dépiaute par terre.” On veut bien mais passées les dix premières minutes, on ne voit pas bien où l’on va…
La faute à quoi? D’abord à un texte où on a le plus grand mal à entrer et dont les personnages ne sont guère passionnants: oui, “la parole est brute” sans doute mais le rythme n’est pas soutenu, comme le prétend un peu vite la note d’intention.
Pour notre confrère  et ami Jean-Pierre Han qui a vu les précédentes pièces de Virginie Barreteau, jeune auteure et comédienne bordelaise, elles sont dotées selon lui “d’une écriture singulière en cours d’évolution”.
  Peut-être mais, ici du moins, à part quelques légers frémissements, Nord distille un terrible ennui pendant 80 minutes, même si on sent par moments dans cette pièce une lointaine parenté avec l’écrivain norvégien Jon Fosse qui possède aussi une écriture  minimale et répétitive, mais qui est, elle, d’une redoutable efficacité.
 Sans doute la mise en scène, beaucoup trop statique, n’arrange pas les choses. Et on se demande bien pourquoi  Virginie Barreteau éclaire-t-elle si peu le plateau, en particulier pendant l’interminable monologue de Sils? Si c’est pour traduire, l’obscurité des jours d’hiver nordiques, c’est réussi!  Mais elle oublie que l’on est au théâtre et que ce genre de traduction scénique un peu trop facile est voué à un échec évident.
   Côté distribution, seule Flore Taguiev  (Toren la mère) réussit à s’imposer vraiment mais on entend très mal Lola Felouzis qui joue Rina et Sils, et dont la diction est aux abonnés absents. Ce qui est vraiment ennuyeux, quand un monologue dure une dizaine de minutes… Par quel mystère, ce spectacle fait-il partie de la programmation de Novart qui est quand même, et heureusement, d’un autre niveau?.

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué du 6 au 9 octobre au Glob Théâtre à Bordeaux. T: 05 56 69 85 13.

La Belle au bois dormant

bella addormentata - Jacopo Tissi e Nicoletta Manni ph Brescia e Amisano Teatro alla Scala K65A2226 x

 

La Belle au bois dormant, musique de Piotr Illich Tchaikovski, chorégraphie de Marius Petipa, mise en scène et corrections chorégraphiques d’Alexei Ratmansky

 

Il fut un temps où tout ce qui ressemblait à la tradition, devait être balayé, oublié ; il fallait du neuf, de l’inédit! Mais aujourd’hui, la mémoire outragée prend sa revanche : on ne compte plus les opérations archéologiques dans le domaine artistique, à commencer par la musique et la danse baroques.
  L’ancien directeur artistique du ballet Bolchoï et aujourd’hui artiste en résidence à l’American Ballet Theatre, a voulu mettre en scène ce joyau du ballet classique, tel qu’il apparut à sa création par Marius Petipa au théâtre Maryinsky en 1890. Chose peu aisée pour un art où la transmission se fait rarement par l’écrit, même si des systèmes de notation existent, comme celui de Stepanov, utilisé à l’époque.
C’est à partir de cette écriture du mouvement, et de la correspondance entre Marius Petipa et Piotr Illich Tchaikovski qu’Alexei Ratmansky a pu se rapprocher au plus près de l’original. Les somptueux décors et costumes sont ceux que Léon Bakst avaient créés pour les Ballets russes de Serguei Diaghilev; il avait, en 1921, ressuscité ce chef d’œuvre mémorable…  qui l’avait ruiné pour plusieurs années.
A part quelques coupures (notamment quand la notation chorégraphique manquait), le style du grand ballet académique porté par Marius Petipa (auteur d’une centaine de ballets dont Le Lac des cygnes et Casse-Noisette) semble avoir été restitué, et c’est une belle surprise. Avec de nombreuses découvertes, à commencer par des doubles pirouettes sans soutien du partenaire, des sauts et équilibres sur pointes, un  brio et une vivacité dans l’exécution des pas, sans doute inspirés d’étoiles italiennes célèbres à l’époque pour leurs «pointes d’acier». Mais pas question de mettre la jambe à l’oreille, comme cela se fait couramment aujourd’hui : les élongations et l’ouverture n’apparaîtront que beaucoup plus tard, avec George Balanchine en particulier.
Le corps de ballet, les solistes et premiers danseurs de la Scala ont participé avec un grand professionnalisme à cette restitution, et les danseuses, avec leur vigoureuse attaque des pointes, n’ont pas démérité la réputation de leurs devancières. Les sauts moelleux de Nicoletta Manni (la fée Lilas), ceux élastiques d’Angelo Greco (l’Oiseau bleu), le lyrisme de Vittoria Valerio (la princesse Fiorina) et le jeu de Massimo Murru en fée Carabosse ont été particulièrement appréciés.
Et Svetlana Zakharova fut, comme d’habitude, une Belle à la technique impeccable, avec, à ses côtés, un Prince plus que charmant et inattendu: le jeune Jacopo Tissi formé à l’école de la Scala dont il sortit l’an passé, fut aussitôt engagé pour une saison à l’Opéra de Vienne, dirigé par Manuel Legris, ancienne étoile de l’Opéra de Paris, et est revenu à la Scala cet été. Il avait étudié le rôle du Prince mais la défection de la vedette invitée et l’urgente nécessité de son remplacement permirent à Jacopo Tissi de se retrouver aux cotés de la Zakharova !

Malgré les difficultés du rôle –un travail de batterie particulièrement rapide- qu’il a traversées comme il pouvait, sa prestation fut saluée avec enthousiasme. D’un lyrisme délicat, dénué de toute sentimentalité excessive, et doté d’un corps longiligne à la José Martinez, Jacopo Tissi est déjà considéré par certains comme le successeur de Roberto Bolle, considéré comme la vedette absolue par les  balletomanes italiens … et autres.

 Sonia Schoonejans

 Teatro Alla Scala  de Milan les 20, 22 et 23 octobre.

 

Le Dibbouk

Le Dibbouk ou Entre deux mondes de Shalom An-ski, adaptation de Louise Moaty et Benjamin Lazar d’après la traduction du russe de Polina Petrouchina, mise en scène de Benjamin Lazar

 Dibbouk©-Pascal-Gély Ce drame en trois actes, créé à Vilna en 1917, s’inspire du thème  du dibbouk, un esprit qui entre dans le corps d’un vivant pour le posséder, à la suite d’une erreur ou d’une mauvaise action. Shalom An-ski, un ethnographe  qui s’était documenté sur les contes des juifs hassidiques, écrivit d’abord la pièce en russe mais Constantin Stanislavski lui conseilla de la réécrire en yddish pour qu’elle puisse être interprétée par des acteurs d’un théâtre juif.
  Nissan et Sender, deux excellents amis, font le serment que, si leurs épouses, enceintes au même moment, donnent alors naissance à une fille et à un garçon, ils les marieraient. Mais Nissan meurt avant la naissance de son fils. Et Sender oublie vite  sa promesse et cherche un riche fiancé pour sa fille, donc trahit le serment. Les jeunes gens, nouveaux Roméo et Juliette, qui ont grandi séparément, ignorent tout de ce serment. Hanan, étudiant très pauvre, va d’école juive en école juive, et la belle Léa, dont la mère est morte en lui donnant naissance, se résigne à un mariage de raison.
Mais à Braïnitz, Hanan rencontre par hasard Léa et tombe amoureux de  la jeune fille qui reconnaît aussitôt en lui son véritable fiancé.  Mais son avare de père ne veut pas de cette union. Malgré la parole donnée! Désespéré, Hanan tenter d’obtenir l’or par des formules cabalistiques mais se révèle incapable d’en maîtriser les puissances et subit le châtiment réservé à celui qui en fait mauvais usage : il tombe foudroyé…
 Privée de son corps et même de son nom, l’âme du mort reste captive de cette passion inassouvie, et est condamnée à flotter « entre deux mondes ».
Léa devra épouser le fiancé  qu’elle n’aime pas mais se rend au cimetière pour inviter Hannan à ses noces. Le dibbouk se saisit alors de  son corps et Léa porte désormais deux âmes en elle et,  au moment du mariage, c’est la voix de Hanan qu’on entendra hurler son refus du mariage.
 Malgré les séances d’exorcisme d’un rabbin, il ne se produit rien, puis le juge réussit à obtenir la séparation des deux âmes mais Léa rejoindra Hannan dans la mort, au moment où  commence la musique de ses noces.
 La pièce est devenue une œuvre culte du théâtre yiddish et a été créée en France par Gaston Baty en 1928, et plus récemment par Krzysztof Warlikowski et Daniel Mesguich.  Nous l’avions vue il y a une vingtaine d’années en Pologne, superbement interprétée et chantée, et malgré la barrière de la langue, le conte était d’une clarté limpide, et il était impossible de résister à tant de beauté…
Benjamin Lazar et Louise Moaty ont,  eux, adapté la pièce en y ajoutant un prologue autour de tables couvertes de livres où les acteurs reprennent les questions posée par Shalom An-Ski quand il  recueillait les  contes hassidiques. « Le judaïsme, dit le metteur en scène, a un rapport très ouvert à la lettre qui est toujours un rapport d’interrogation, de remise en cause de discussion. Enfin ce prologue donne des clés de compréhension. »
 Mais était-il vraiment besoin de nous infliger cette explication de texte assez pénible de termes juifs qui n’en finit pas de finir avant que la pièce ne commence. D’autant plus que la lumière est sinistre et très réduite.
Puis on a droit à cette adaptation, pas franchement convaincante où les personnages parlent beaucoup mais où il n’ y a pas comme de véritable dialogue. On est dans l’évocation, l’invocation, et non dans la représentation, dit  le metteur en scène. Et c’est bien là le grave défaut de ce spectacle d’une lenteur accablante et qui distille un ennui pesant dans une salle à moitié vide, et qui ne fait pas théâtre.  Sauf dans les dernières scènes comme si Benjamin Lazar prenait enfin conscience que le meilleur moyen de servir la pièce n’était pas de faire joujou avec elle mais de lui être fidèle… Sans compliquer inutilement les choses.
 Mal et/ou peu dirigés, les comédiens évoluent dans un décor des plus simples : quelques tables de bois avec des livres, sous un éclairage réduit à quelques projecteurs et à des plafonniers à tubes fluo blancs; sauf Nicolas Vial qui arrive à tirer son épingle du jeu, ils ont bien du mal à rendre leurs personnages crédibles. Il faut se pincer pour ne pas rire quand la pauvre fiancée (Louise Moaty) possédée roule des yeux ! En fait de la pièce, on a droit à une suite de tableaux  successifs et mis en scène de façon très statique. Et comme si cela ne suffisait pas, il y a parfois des dialogues en yddish et en hébreu (de façon à donner une couleur plus locale ?), traduits par Benjamin Lazar au micro.
Enfin on peut se consoler en écoutant les très beaux chants a capella ou accompagnés par  Martin Bauer à la viole de gambe, par Patrick Wibart au serpent et par Nahom Kuya au cymbalum, et composés par Aurélien Dumont.

 Mais cela reste un bien mauvais spectacle de deux heures trente qui n’arrive jamais à décoller. Pourtant Shalom An-sky a su créer un conte théâtral exceptionnel de beauté et d’intelligence;  et d’une force évidente sur le pouvoir de la parole donnée, sur les rapports entre l’amour et l’argent, sur  le mariage entre riches et pauvres, et surtout sur  les relations troubles qu’entretiennent les vivants avec les morts.
 Mais dommage, ici on aperçoit seulement par moments la pièce, et comme la vie est courte: on ne conseillera donc à personne d’aller voir cette mise en scène!

Philippe du Vignal

 Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis jusqu’au 17 octobre

Lorenzaccio

Le Festival Nov’Arts à Bordeaux:

 La douzième édition de ce festival de trois semaines, dont nous vous reparlerons,  est dirigé par Sylvie Violan. Il comprend quelque trente propositions à la fois nationales, régionales voire étrangères de théâtre, de danse, de cirque mais aussi d’arts plastiques. Dans une sorte de patchwork artistique.
Mais en 2016, dit Alain Juppé, « Le festival sera coproduit avec la ville de Saint-Médard-en-Jalles pour installer un nouveau festival international, et participer ainsi  à la construction de l’identité métropolitaine, et contribuer à son rayonnement national et européen. »

Lorenzaccio d’Alfred de Musset, mise en scène de Catherine Marnas

   Lorenzaccio_05.10.2015_461Ce drame en cinq actes, publié  en 1834 dans le premier tome d’Un Spectacle dans un fauteuil, fut écrit par Alfred de Musset à 23 ans, et inspiré Une conspiration en 1537 de George Sand qui lui en avait confié le manuscrit.
 L’action se déroule effectivement à Florence à cette même époque. Lorenzo de Médicis, dix-neuf ans, se voue à la restauration de la République. Mais son lointain cousin, le très dangereux et cynique duc Alexandre de Médicis règne à Florence en tyran, avec l’appui de Charles-Quint et du pape…Lorenzo deviendra vite son familier et son compagnon de débauche. Comme le dit Paul de Musset, il ui sert d’entremetteur près des femmes tant religieuses que laïques
Les Florentins l’appellent Lorenzaccio, prénom au suffixe méprisant. Il  est aussi cynique que blasé : « Ce que vous nous dites là est parfaitement vrai, et parfaitement faux comme tout au monde ». Corrompu et pervers, c’est aussi un idéaliste courageux inspiré par Brutus, le héros romain qu’il admire. Pour libérer Florence d’Alexandre et rompre avec l’immobilisme politique, il se veut être  le sauveur de la République de Florence,et éliminer Alexandre, puisque les grandes familles de la ville, soumises et lâches, ne font rien.

Lorenzo réussira à tuer Alexandre mais son acte n’aura aucune suite et la République ne sera pas rétablie. Ce meurtre le laisse très amer, encore plus nihiliste que jamais, et finalement déçu quant à l’influence d’un homme seul comme lui  face à une classe politique bien en place. Vieux refrain!  « Je jette, dit-il, à pile ou face le sort de l’humanité sur la tombe d’Alexandre. »
 Et quelques jours après avoir tué le Duc, il se laissera finalement assassiner après avoir appris la mort de sa mère. Mais, seul espoir possible, son geste désespéré et suicidaire aura (peut-être? ) valeur d’exemple : il y aura un avant Lorenzo et un après Lorenzo ! Vidé de son acte, Lorenzaccio se trouve vidé de lui-même,, écrivait le philosophe Gabriel Marcel en 1945, et il il n’existe plus, puisqu’il n’a plus envie d’exister. On vous épargnera les méandres de ce scénario assez passionnant mais très compliqué avec nombre d’intrigues parallèles.
La situation que connaît la ville de Florence a des points communs avec l’époque de Louis-Philippe et l’échec de la révolution de juillet 1830.  «J’ai plongé, j’ai vu les gens tels qu’il sont », dit son double Alfred de Musset. Jeunesse déçue, crise économique sévère, appauvrissement généralisé mais aussi puissance des financiers et richesse flamboyante et vulgaire de quelques-uns.
Bref, l’histoire bégaye une fois de plus, et la nôtre a aussi des points communs avec ces deux situations politiques, comme si on n’arrivait pas à modifier le présent pour accéder plus de démocratie et de justice. Il y a déjà chez  le Lorenzo d’Alfred de Musset un siècle avant, des accents  de personnage de Jean-Paul Sartre ou d’Albert Camus  qui écrivait  dans ses Carnets:  » Vertige de se perdre et de tout nier,de ne ressembler à rien, de briser à jamais ce qui nous définit, d’orrfir à ce présent la solitude et le néant, de retrouver une plate-forme unique où les destins peuvent se recommencer »

  Lorenzaccio ne fut pas joué du vivant d’Alfred de Musset. Mais en 1863, son frère Paul en fit une adaptation pour le théâtre de l’Odéon, que la censure impériale refusa au motif : « La discussion du droit d’assassiner un souverain dont les crimes et les iniquités crient vengeance, le meurtre même du prince par un de ses parents, type de dégradation et d’abrutissement, paraissent un spectacle dangereux à montrer au public. »
En 1896, première de ce drame avec Sarah Berhnardt qui joue Lorenzo, et le rôle sera ensuite repris par d’autres actrices, dont Renée Falconetti, (la Jeanne d’Arc de Dreyer), avant d’être enfin joué par un homme: Jean Marchat en 1933 au Grand Théâtre de… Bordeaux.
Cette pièce longue, à l’intrigue compliquée et difficile à monter, a pourtant et justement fasciné, par l’intelligence de ses thèmes, nombre de metteurs en scène, comme Gaston Baty qui, en 1945, confia de nouveau le personnage de Lorenzo à une actrice: Marguerite Jamois. Puis Gérard Philipe en joua le rôle-titre et la mit en scène au festival d’Avignon 1952.
S’emparèrent entre autres  de ce drame romantique, Franco Zefirelli, Georges Lavaudant avec Philippe Léotard, Otomar Krejca avec la troupe du mythique Za Branou tchèque. Mais les cinq actes semblent n’avoir jamais été joués intégralement : il y faudrait une bonne dizaine d’heures, et de très nombreux comédiens et figurants… 
Catherine Marnas qui dirige depuis presque deux ans le Théâtre national de Bordeaux s’est à son tour lancée dans l’aventure. Avec beaucoup de générosité dans cette proposition, et un parti-pris intelligent: casser les codes et faire bouger les lignes pseudo-historiques de  la pièce.
S
ur la très grande scène du Théâtre Antoine Vitez, autrefois auditorium du Conservatoire, plus de décors ni de costumes suggérant la Florence du XVIème siècle, sinon par allusions. Juste une haute bande de tissu rouge à la verticale, et un long praticable muni de quelques marches côté cour et côté jardin, mais trop éclairé, de sorte que cela pollue visuellement la scène, et que l’on ne discerne pas toujours bien le visage des comédiens. Enfin c’est facilement réparable.
Derrière un rideau à lamelles plastiques translucides comme on en voit dans les dépôts de marchandises : c’est une belle idée, puisque l’on devine derrière ce rideau certaines de scène violentes et/ou érotiques. Il y a aussi un grand canapé à gros coussins de huit places, endroit idéal pour les scènes plus intimes…

Musique rock, jets de pétales rouges un peu partout sur le plateau. Lorenzo est en collant vert fluo, les autres personnages en costumes contemporains, augmentés de quelques détails/citations de vêtements civils ou religieux. Ainsi, le cardinal est en complet noir avec juste une petite cape rouge, et la marquise, en slip, soutien-gorge et bas noirs. Pourquoi pas? Mais, désolé, ces anachronismes sont un peu faciles et il y a quand même un certain manque d’unité dans cette série de costumes approximatifs .
  Mais très bon point aussi pour ce spectacle, au début un peu confus : la distribution est particulièrement homogène et soignée, et Catherine Marnas dirige bien ses comédiens dont la plupart ont déjà participé à ses précédents spectacles. Entre autres, Vincent Dissez (Lorenzo), Julien Duval (le Duc), Frank Manzoni (Philippe Strozzi), Bénédicte Simon, (la Marquise), Frédéric Constant (le cardinal Cibo). Et il y a de belles scènes, notamment entre  Lorenzo et le Duc, entre le cardinal  et la Marquise.
  Mais nombre de choses  demanderaient à être revues. D’abord  ces costumes assez disparates et un peu faciles, et un éclairage des plus approximatifs qui ne favorise en rien les acteurs qui restent souvent dans la pénombre. Et, pour une fois, des micros HF seraient les bienvenus, l’acoustique de cette salle est en effet particulièrement  déficiente, on entend très mal les comédiens. Donc quand on entend mal, on comprend aussi mal le texte qui n’est déjà pas toujours très clair quand il a subi les inévitables coupes, et les deux lycéennes près de  nous q avouaient ne pas piger pas grand-chose à cette cette aventure historico-individuelle, où la violence psychologique et érotique est un des ressorts de la pièce. Dommage !
 Par exemple, on sent mal l’homosexualité de Lorenzo en filigrane de la pièce qu’Alfred de Musset lui-même avait déjà un peu gommé. Pourtant à l’acte III, il y a ces mots très clairs de  Lorenzaccio : « pour devenir son ami, et acquérir sa confiance, il fallait baiser sur ses lèvres épaisses tous les restes de ses orgies. » Ce que sur quoi, Georges Lavaudant comme Jean-Pierre Vincent en 2000 avaient eux insisté; par exemple quand Alexandre mord Lorenzaccio au doigt, marque d’une alliance sanglante et sexuelle évidente.
 En fait, Alfred de Musset met l’accent sur ces relations érotiques entre ces personnages : « J’ai rencontré cette Louise la nuit dernière, au bal des Nasi, dit Julien Salviati, elle a, ma foi, une jolie jambe, et nous devons coucher ensemble au premier jour. »
Même chose quand le cardinal essaye d’arracher des confidences à sa belle-sœur la marquise. « Un confesseur, lui dit-il, doit tout savoir qu’il peut tout diriger. » Et elle finit par craquer et avouer qu’elle a fait l’amour avec Alexandre: « Ah ! pourquoi y a-t-il, dans tout cela, un aimant, un charme inexplicable qui m’attire ?’ 
C’est tout cet univers de relations érotique et politiques qu’on aurait souhaité mieux entendre dans la mise en scène de Catherine Mornas qui est d’une grande honnêteté mais qui apparaît parfois un peu timorée malgré encore une fois une bonne direction d’acteurs.Il faudrait aussi qu’elle réussisse à donner d’urgence plus de rythme à l’ensemble, et qu’elle en élimine radicalement les longueurs et les chutes de rythme; le spectacle dépasse largement les deux heures annoncées, et l’attention du public se dissipe alors nettement sur la fin.
La salle Antoine Vitez, c’est vrai, même si elle rappelle celle du Théâtre national de Chaillot et malgré un beau plateau n’est pas, côté acoustique, un cadeau pour les comédiens! En fait, tout se passe comme s’il y avait comme un léger décalage entre les intentions dramaturgiques de Catherine Marnas et ce qui se passe sur la scène. Mais bon, c’était la première de ce spectacle qui est donc encore brut de décoffrage, mais qui devrait se bonifier dans les autres salles où il passera.


Philippe du Vignal

Théâtre National de Bordeaux et d’Aquitaine jusqu’au 22 octobre. T : 05 56 33 36 80.

Belle d’hier

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Belle d’hier, dramaturgie et mise en scène de Phia Ménard et Jean-Luc Beaujault, sur une idée originale de Phia Ménard

 

On gardera longtemps en mémoire l’image de ces vingt immenses mannequins, en longs manteaux à capuchon, figés dans leurs atours et leurs gestes éloquents. Ils sont portés précautionneusement en scène par des agents anonymes, en combinaison grise de cosmonautes : ils les tirent un à un de trois chambres froides d’où s’échappent de  grandes nappes de vapeur d’eau.
Tels les soldats d’une armée morte, la horde fantomatique envahit la scène et demeure immobile dans le vrombissement lancinant d’un lointain moteur, puis, petit à petit, parcourus par d’imperceptibles frémissements, les grandes poupées rétrécissent et s’écroulent lentement, les unes après les autres, sur elles-mêmes.
Ces princesses de chiffons, maintenues en forme par la magie de la glace, fondent en eau. Après cet lent dégel, haro sur les mannequins ! Ils seront lavés, dépecés, épluchés, mis en pièces par nos cinq cosmonautes, changés en ballerines énergiques qui, telles des lavandières d’antan, vont leur faire subir un traitement de choc… Avec des gestes machinaux, formant une chaîne ininterrompue, elles déplient, aplatissent, rincent et suspendent les tissus sur de longues perches descendues des cintres.
Pataugeant dans l’eau qui ruisselle, elles s’acharnent à leurs taches répétitives, dans un tempo infernal… Avant de se débarrasser, elles aussi, leurs propres oripeaux. Phia Ménard, après ses pièces de glace, entame ici un nouveau cycle : les pièces de l’eau et de la vapeur. Dans Belle d’hier, ce sont les trois états de l’eau qui interviennent. Elle a imaginé une chorégraphie rythmée, alternant mouvements lents et gestes saccadés, réglée comme une mécanique, et placée sous le signe de métamorphoses successives : les poupées deviennent chiffons, les porteurs de combinaisons asexués se muent en fringantes jeunes filles, la glace se fait eau avant de se sublimer dans un ardent nuage de vapeur, enfer où les cinq femmes s’évanouissent en beauté.
Un spectacle d’un grande force poétique qui réveille des souvenirs littéraires et évoque des mythologies anciennes et modernes. A découvrir, voir et revoir.

 Mireille Davidovici

 

 Théâtre de la Ville, Paris, jusqu’au 9 octobre. Et  du 3 au 6 novembre, Le Lieu Unique scène nationale de Nantes ; les 18 et 19 novembre, le Théâtre/Scène nationale de Saint-Nazaire ; les 24 et 25 novembre, Espace Malraux scène nationale de Chambéry ; les 3 et 4 décembre, Le Cratère scène nationale d’Alès ; les 13 et 14 janvier  Le Carré/Scène nationale de Château-Gontier; les 21 et 22 janvier, Théâtre de Cornouailles/Scène nationale de Quimper.

 

I mean heaven (On peut dire paradis)

I mean heaven (On peut dire paradis), installation conçue par Skappa & associés. 04-skappa1

Ah ! Le septième ciel… Pour qui rêve d’y accéder, le Théâtre de la Criée offre actuellement une ascension qui mêle les rouages du rêve à ceux d’un patient pèlerinage.
Emerveillement ! La compagnie dirigée par Isabelle Hervouët et Paolo Cardona est devenue experte en organisation de voyages aussi sensoriels qu’intellectuels.
Pratiquant depuis quinze ans un travail délicat de  fildefériste, elle a conçu ce parcours in situ comme une ingénieuse déambulation plastique et théâtrale.

Première création du projet  Les Paradis  qui s’étendra jusqu’en 2018, cette visite est une gourmandise hors du temps, dont les saveurs se dégustent deux par deux, en cheminant. Jouant avec la sonorité du célèbre refrain de Chick to chick,  le titre: I’m in heaven  souligne malicieusement la subjectivité de la notion de paradis.
Aussi, dès le début du chemin, balisé par des lampes de type « servantes » et des potelets, entend-on diverses voix nous murmurer leur conception du bonheur: « Retrouver son chemin après s’être perdu», «Boire le soleil», «Se donner le temps», «Un repas préparé pour moi», «La chapelle Sixtine»… Chacun a sa définition du moment d’éternité.
A moins que ça ne soit les conditions et les plaisirs de la création artistique elle-même qui soient ainsi implicitement décrites.
Les premières étapes du voyage pourraient ressembler à un enfer moderne avec sa file d’attente labyrinthique dotée de haut-parleurs, sa salle d’attente immaculée où l’on remplit un formulaire administratif, son étrange ascenseur …
Mais le ton est si cotonneux, si intimiste, si bienveillant (on vous demande si vous avez croqué récemment la pomme, on prend soin que de vous faire patienter derrière la ligne :« ne pas trépasser », on vous appelle par votre prénom…) qu’on se laisse transporter.
Que découvre le visiteur ? Le paradis des artistes, bien sûr.
Et ça tombe à point car le Théâtre National de Marseille a été fraîchement rénové. Mille petites idées ingénieuses nous invitent à déambuler dans cet étonnant labyrinthe de couloirs et de passages dérobés. La terrasse est l’occasion de mirer le ciel, sous un parapluie translucide doté d’un casque audio.
Une plasticienne songeuse cherche à reproduire ses teintes mouvantes sur une bâche. Plus loin, les loges apparaissent comme un milieu brumeux et muséal, figé sous le plastique. Le ciel de chaussons bleus et blancs d’hôpital est-il là pour nous rappeler les inquiétudes du monde du spectacle, les risques d’aseptisation et de fossilisation qui le guettent ?
Ne dévoilons pas toutes les surprises méta-théâtrales de cette délicate déambulation qui joue sur la visite de lieux cachés ou interdits. Car c’est bien là que se niche le plaisir, derrière la porte: Privé.
Acrobates, sculpteurs, poètes, les passeurs vêtus aux couleurs de la maison, avec costume sombre et petite cravate de cuir, rendent hommage à la transdisciplinarité. Sont-ils toujours comédiens ?
Certains, un peu fonctionnaires, comme cette chanteuse distraite, ne dégagent pas le mystère et la présence puissante et insolite attendus dans de tels lieux. Chaque seuil à franchir, chaque jardin à visiter devrait offrir une halte bienheureuse. On se sent parfois un peu pressé mais certains personnages sont heureusement très convaincants et impliqués comme  la guide d’un subtil et féérique cabinet de curiosités botaniques, le technicien qui nous incite à plonger dans le grand bain et le concierge qui nous rend nos âmes.
Que de micro-surprises fantaisistes, que de bricolages de génie, que de clins d’œil! On entraperçoit, par exemple, le plateau du spectacle d’Angélica Liddell. Autant de ricochets dans le cœur du visiteur. Est privilégiée une poésie simple tant tactile (plongée d’une main dans un bocal de pépins de pomme) que visuelle (observation d’une parade nuptiale de lampes articulées). Atmosphère à la Amélie Poulain.
Les cartels qui décrivent de petites sculptures surréalistes sous loupe sont sonores et oniriques à souhait : «Globulaire, tragopogon…» (du moment qu’on ne se retourne pas sur la triste réalité d’un méchant panneau «amiante sous la peinture grise résinée»). Le monde souterrain du technicien est aussi (en)chanté. Tel Alexandre le Bienheureux dans le film d’Yves Robert, il apparaît comme un flegmatique tireur de ficelles. Une allégorie de Dieu lui-même.
Et le paradis, alors ? (c’est aussi l’autre nom du poulailler).
On pourrait s’attendre à un final sur le gril au-dessus de la scène. C’est ailleurs qu’on connaîtra une extase glorieuse, quasi mystique. Un vrai moment de joie. Pour peu que le visiteur s’implique… Mais chut !
C’est sous un rideau de pluie fine que s’achèvera le retour au réel.
Peu importe, Fred Astaire et Ginger Rogers guident encore nos pas. Et puis les portes du paradis ne resteront pas closes longtemps. Skappa &Associés proposera bientôt au jeune public, à partir de trois ans, de répondre à la question: Comment prendre racine ? en compagnie d’un comédien seul en scène.
Quant à la troisième et dernière forme du cycle Paradis, elle mêlera trois adultes et deux enfants pour exaucer nos rêves de réconciliation humaniste. Au terme de résidences au Liban, en Égypte et en Chine, tel Candide, elle nous révélera comment cultiver ensemble notre jardin.

Stéphanie Ruffier

Tout public, à partir de 5 ans. Jusqu’au 10 octobre, Théâtre de la Criée de Marseille. T: 04-96-17-80-34

Merlin, Cycle I- Table ronde

Merlin, Cycle I-Table Ronde d’après Merlin ou la Terre dévastée de Tankred Dorst

 merlinTankred Dorst, (89 ans) s’était d’abord et surtout fait connaître en Allemagne, comme dramaturge du metteur en scène Peter Zadek (1926-2009) dans les années soixante/soixante-dix. Tous deux ont traversé la deuxième guerre mondiale et ses tragédies (l’exil en Angleterre pour  Peter Zadek quand Hitler prend le pouvoir en 1933, la Wermacht et la prison pour Tankred Dorst). Ils ont ensuite mené au théâtre, une réflexion et un travail où se mêlent la fable et la question des utopies et du politique.
La jeune compagnie En Eaux Troubles réunit un metteur en scène, douze comédiens, deux éclairagistes, un compositeur, un décorateur, une costumière, un créateur sonore, tous issus d’écoles comme l’E S A D à Paris , l’E R A C, les cours Florent et Claude Mathieu, et le C F P T S… Il se sont lancés dans un théâtre jubilatoire et brut, à l’esthétique épurée.

  Avant le début du spectacle, un homme est déjà présent, assis  en fond de scène, en habit noir,comme sa chevelure et son bouc. Il ne fait aucun cas de notre arrivée et tapote fiévreusement sur son téléphone mobile. Juste au-dessus, un écran de surtitrage affiche l’obligation d’éteindre son portable. On comprend déjà que les règles ne seront pas toujours respectées.
  Les spectateurs sont apostrophés par un jeune homme en haillons qui demande l’aumône en hurlant et en s’excusant, puis qui nous présente sa sœur excessivement enceinte ! On la croirait sortie du Père Noël est une ordure.
Ne sachant pas qui est le père de son enfant, ils se mettent à le chercher dans le public. Un acteur complice s’insurge et joue son rôle de grincheux : tout cela est aussi bon enfant qu’un peu agaçant… Soudain, au milieu des cris, la fille accouche devant nous. Tous les autres comédiens envahissent alors  le plateau.
C’est le chaos de la création, celle de la nature cette fois. Toute la troupe bouge, vit, se transforme; on voit le minéral, les eaux, les forêts… Enfin, un homme naît, seul, nu, et devant nous, son évolution vers l’âge adulte en accéléré. Le père se déclare enfin, il s’agit du sombre personnage du début qui se dévoile : il est Satan, le Diable…
Puis nous entrons dans la Légende de la Table ronde, revue par Tankred Dorst . Avec le roi Arthur, Guenièvre, Lancelot, Perceval… «L’Histoire s’écrit,  dit-il, elle s’invente en se racontant». Alternance du jeu des corps et de la pensée: l’écriture scénique est fluide, énergique et  judicieuse.
  Le spectacle dure près de quatre heures. Avec une première partie, claire et linéaire dans sa narration mais aussi dans ses effets. Avec huit héros, elle raconte la genèse de La Table Ronde et pose sa philosophie. La deuxième partie, plus complexe et plus sombre, montre la chute des idoles, et révèle l’échec d’un idéal rêvé par les hommes et détruit par ces mêmes hommes.
Fautes et failles se révèlent : c’est le temps de la terre brûlée, et celui de nouvelles générations qui veulent s’affranchir du poids de l’Histoire et de leurs aînés. Le scénario bascule: effets de fumigènes: la lumière s’écrit autrement, plus ciselée, et  l’ombre et les ténèbres s’invitent.  
 Mais il y a quelques faiblesses dans la distribution. La deuxième partie demanderait plus de maturité. Conscients, les acteurs se justifient de leurs choix: le texte de Tankred Dorst, disent-ils, est composé d’une centaine de tableaux, et il faudrait une douzaine d’heures pour le jouer dans sa totalité… Leurs aînés justement s’y sont frottés ! Ici, on a l’impression  d’une mosaïque un peu hétéroclite, aux  morceaux obligés (la Fée Morgane, le bâtard d’Arthur, la quête de Perceval…). Mais personne ne démérite et l’engagement de tous ne faiblit pas.
Cette jeune compagnie abrite bien des talents: et ce travail est foisonnant de recherches, avec une occupation de l’espace, des effets, un son et une musique remarquables. Et l’acteur choisi pour  jouer Merlin, n’est pas blanc !

 Gérard Cherqui

Cinq représentations ont eu lieu fin septembre 2015, accueillies par le Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes.

 

C’est la vie

C’est la vie  de Peter Turrini, traduction de Silvia Berutti-Ronelt et Jean-Claude Berutti, mise en scène de Claude Brozzoni

 

c_est_la_vie-filage_602_Peter Turrini, figure majeure de la dramaturgie autrichienne, a, dans les années soixante-dix, bousculé les lignes de la scène germanophone. La Chasse aux rats suscita, en 1967, un grand scandale à Vienne et à Munich, ainsi que Tuer le cochon en 1971. Il découvre sa vocation d’écrivain dès son plus jeune âge, comme il nous en fait la confidence dans C’est la vie, texte écrit pour la compagnie Brozzoni, qui a monté en France cinq de ses pièces.
Peter Turrini a imaginé un monologue sous forme de revue, où se mêleraient récits, confidences, poèmes, chants. Dans cet esprit, la scénographie propose un dispositif de cabaret expressionniste, avec petites lumières clignotantes, projecteurs sur pied, et micros vintage.
« Quand on vient au monde, on ne sait pas si l’on sera heureux ou malheureux », ainsi commence C’est la vie. En effet, l’existence de l’écrivain se partage entre bonheur et tristesse : «L’enfance est un royaume affreux, les mains qui te caressent, te frappent, la bouche qui te console, t’engueule, les oreilles qui t’écoutent, comprennent tout de travers… » Le gamin, trop gros, trop bon élève, trop curieux, est la risée de ses congénères, les petits paysans de Carinthie ; adolescent il a du mal avec les filles ; plus tard, après bien des pérégrinations, il sera un artiste sans le sou mais, toujours, il trouvera son salut dans la lecture, et surtout dans l’écriture où il «s’invente en souriant ».
L’Autriche rurale de l’immédiat après-guerre, qui accueille Peter Turrini le vingt-six  septembre 1944 offre un bien sinistre visage ; enfant, il sera témoin de drames de la dénazification, sans bien en comprendre les causes. Et une ambiance délétère règnera encore dans le pays pendant de nombreuses années. Plus tard, il deviendra un artiste «  engagé ». Pendant toutes ces années, son imagination et la poésie lui fourniront des échappatoires.
Il fallait une comédien de la stature de Jean-Quentin Châtelain pour créer et prendre en charge cette autobiographie théâtrale, écrite comme un oratorio. Le comédien s’approprie totalement le texte et le décline dans toutes ses nuances : conteur naïf, il sait se faire ironique, et peut se montrer fort en gueule, vitupérer, aussi bien que faire preuve de douceur. Il use de retenue dans le lyrisme, et évite la grossièreté dans les propos plus truculents.
Claude Gomez et Grégory Dargent qui ont aussi composé la musique, donnent le tempo sur leur guitares électriques, synthétiseurs monophoniques et analogiques, et accordéon. Ils mêlent leurs voix à celle du comédien, quand la boîte à rythme cède le pas à de jolies ritournelles répétitives.

Ce petit cabaret des mots pourrait se passer de certaines images vidéo projetées sur une toile enchâssée à cour, car elles sont redondantes. Le texte se suffit à lui-même, surtout aussi bien servi par Jean-Quentin Châtelain et les musiciens.

 Mireille Davidovici

Bonlieu/Scène nationale d’ Annecy  T. 04 50 33 44 11 jusqu’au 15 octobre.
Le 16 octobre, Théâtre de Bourg-en-Bresse; du 28 au 30 octobre, à L’Ancre de Charleroi. Le 13 novembre, au Piano’cktail à Bouguenais ; du 17 novembre au 13 décembre, Théâtre du Rond-Point, Paris ; le 19 janvier, Maison des Arts, Thonon-Evian ; le 26 janvier,Théâtre du Briançonnais, Briançon. Et du 2 au 13 février, Théâtre Saint-Gervais à Genève.

 

 

Le texte est publié chez Actes Sud-Papiers

Intrigue et amour

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Intrigue et amour, de Friedrich Schiller, mise en scène d’Yves Beaunesne

 

C’est une bonne idée de monter aujourd’hui cette pièce qui révolutionna l’Allemagne, juste avant la Révolution Française de 1789, et ce spectacle avait été créé au Théâtre du Peuple de Bussang en juillet dernier.
Intrigue et amour oppose
violemment  un peuple intègre et soumis à des puissants corrompus et pervers, et de l’autre, une jeunesse intègre, exigeante, soumise elle à des parents dominateurs, pour le bien ou pour le mal.
 Il est évidemment tentant de voir dans le jeune Schiller (il a vingt-quatre ans, quand il écrit Kabale und Liebe) un prophète de la situation actuelle, avec ces «baby boomers» qui ne veulent rien lâcher, face à une jeunesse précarisée. Là s’arrête la comparaison, car les révoltes sont tout autres.
L
a pure et innocente Louise, fille d’un modeste musicien, tombe amoureuse de Ferdinand, et réciproquement. Tout irait bien, si celui-ci n’était le fils du Président von Walter, lui-même séide d’un Prince qu’on ne verra jamais. Leur mariage est donc hors de question.
 D’où le piège, l’intrigue où est enfermée Louise, le chantage exercé sur elle par l’intermédiaire de son père adoré, emprisonné pour crime de lèse-majesté, nous dirions maintenant pour délit d’opinion. Face à la perversité des dominants et d’un Iago germanique, et face aux contradictions d’une Milady moins méchante que celle d’ Alexandre Dumas mais très racinienne (plutôt tuer celui qu’on aime que de le laisser à une autre), l’amour ne pourra triompher que dans l’apothéose de la mort. Dans la tragédie, ce sont les pères qui tuent leurs enfants, plus ou moins indirectement…
Il y avait donc là de quoi faire. Malheureusement, Yves Beaunesne s’est trompé de chemin. Aujourd’hui nous ne marchons plus qu’à la dérision ! Et il a donc grossi le trait, appuyé la caricature, enfermé les comédiens dans une distance qui n’est plus de la distance, mais un geste de connivence.  Du genre : plus on appuie sur le rire, plus c’est gros, plus ça passe. Eh bien, non, cela ne passe pas..malgré quelques instants de bon rire de sympathie, avec la salutaire insolence du vieux musicien, par exemple.

Certes, Yves Beaunesne a le mérite de rendre lisible cette intrigue tordue (dont on vous fait grâce), malgré une scénographie volontairement brouillonne. Ces bouts de rideau qui pendent, ces échelles qu’on monte et qu’on descend arbitrairement, ces châssis qui tombent (sans danger) à côté des comédiens, ça nous raconte quoi ? Que le théâtre est mort ?
 Certes, Ferdinand (Thomas Condemine) a un bel instant politique quand son père lui reproche de souiller, par amour pour une petite-bourgeoise, l’épée qu’il a reçue du Prince : « Non pas du Prince, mais de l’État par sa main ». Il y a aussi de jolis et modestes moments de musique donnés en direct par les comédiens. Mais les éclaircies sont brèves. Intrigue et amour est une pièce satirique : on peut en juger par les noms donnés aux traîtres ou aux fantoches comme wurm  (ver) et kalb (veau), mais la satire demande la force de la conviction.
Un indice : souvent, on n‘entend pas les acteurs ; même la voix de Jean-Claude Drouot (le Président), qui pourtant joue au premier degré (il a raison !) pour pouvoir passer au second, se perd quelquefois dans l’indécision.

Voilà, c’est beaucoup de travail pour une occasion manquée.

 Christine Friedel

 Théâtre 71 à Malakoff. T: 01 55 48 91 00, jusqu’au 16 octobre.

 

 

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