Te haré invencible con mi derrota

Te haré invencible con mi derrota (« je te rendrai invincible avec ma défaite »), texte et mise en scène d’Angélica Liddell /Atra Bilis Teatro

 

« Pourquoi ? » Angélica Liddell, seule en scène, littéralement exsangue, somme Dieu de s’expliquer sur la présence du mal dans le monde. Maladie, souffrance, mort… pourquoi ? Initialement crée en 2009, ce solo rare (son sujet comme l’implication physique qu’il requiert, ne supportent guère la répétition), intériorise le défi que la philosophie pose légitimement à la théologie.
Incarné, hurlé, expulsé douloureusement du corps, il le rend spectaculaire. Car c’est bien dans la catégorie spectacle  que le festival Actoral classe cet étonnant objet scénique, théâtre-limite à la frontière du genre performatif et du réel.
Rendant hommage à la violoncelliste Jacqueline du Pré, décédée d’une sclérose en plaques à 42 ans, l’actrice madrilène part à la rencontre de celle qui semble une âme-sœur, avec po
liddell par susana paivaur  viatique : « Pourquoi moi, je suis toujours vivante, alors que Jacqueline, non. » Entre sculpture et broderie, elle élève une sépulture à la musicienne.
Mais là où la deploratio antique puise dans les mots sa force de suggestion, ici, c’est le corps de la performeuse qui sert de matériau. La chair se fait tombeau poétique.
Sur le plateau dénudé, un espace en triptyque. Au pied d’une chaise vide, une ligne centrale de cinq violoncelles est bordée, à jardin, par un avatar de paradis perdu, arbre-crème et pré carré de pains ronds, et à cour par un enfer où tout brûle ; arme à feu, chalumeau, micro-ondes.
« Pourquoi tant de douleurs, si Dieu ne donne pas aux humains la force de les supporter ? » La proposition radicale d’Angélica Liddell qui donne à voir la souffrance, nous invite pourtant à la supporter, dans les deux sens du terme, accepter et soutenir. Dans la grande tradition des mortifications méditerranéennes (on pense au catenacciu portant sa croix et ses chaînes sur son chemin de croix, ainsi qu’à cet autre rituel corse, le voceru, chant chargé de colère), le corps supplicié entre en lamentations. Aiguilles, rasoir, tessons de bouteille… Le public dit averti est pourtant mis à rude épreuve. Elle sollicite notre regard, ce qui fait redouter le pire, mais Angélica Liddell ne joue pas la surenchère.
Figure christique de plus en plus vacillante,  en robe blanche, elle déroule sa pelote avec méthode, poumons encombrés, démarche enivrée (elle vide une bouteille de whisky, dont une partie sur ses blessures).. Comme l’autrichien Hermann Nitsch qui pratiquait des rituels sanglants qualifiés de «prières sur le mode esthétique », elle semble prendre à la lettre la théorie aristotélicienne de la catharsis.
Ici aussi, la musique retentissante (le violoncelle de Jackie ) est une expérience existentielle pour rejoindre le primitif. Elle nourrit l’extase. Il s’agit finalement pour elle, de parvenir à éliminer la fascination morbide pour Jackie en même temps que la tentation du suicide.
Si cette exhibition de la douleur qui  puise dans des épreuves intimes, pourra toucher les âmes sensibles, elle ne fera guère frémir les admirateurs du marquis de Sade, ni les familiers de la performance artistique. On se souvient des dérapages semi-contrôlées du « trompe-la-mort » Chris Burden, des entailles que Gina Pane* s’infligeait. En utilisant déjà les symboles chrétiens du sang, du feu, du lait,  elle proposait une réflexion similaire sur l’effet purificateur de la douleur ritualisée. Marina Abramovic, bien sûr, fait aussi de son corps un matériau artistique de questionnement de la violence. Ici, les craintes et les fantasmes les plus cruels du spectateur-voyeur sont démentis par des formes d’agressivité de plus en plus symboliques.
La qualité paradoxale de la proposition d’Angélica Liddell tient à l’absence d’escalade dans la cruauté, quitte à perdre en rythme et en efficacité dramaturgique. Nous sommes dans une esthétique pointilliste, de l’ordre de l’acupuncture. La majeure partie du public est d’ailleurs située trop loin, et il faut l’artifice d’un mouchoir blanc pour qu’apparaisse le sang des stigmates. Une jauge plus réduite créerait sans doute plus d’intimité.
Mais est-ce nécessaire ? Nous sommes face à une représentation, une image. S’agit-il moins de compatir que de prendre de la distance ? Le dispositif, en particulier la somptueuse et très esthétisante mise en lumière, semble veiller à distinguer regardants et regardée. L’absence de salut final, pourtant, brouille les pistes. Et le spectateur  est comme invité  à aller voir une autre facette de l’artiste,après avoir  digéré ce geste ambigu et iconoclaste,.
L’ensemble adopte la lenteur, parfois complaisante, des étapes du deuil. Restent quelques belles images comme cette main qui fond sous la flamme du chalumeau, puissante évocation de la peau qui brûle sous l’effet de la sclérose en plaques, cette tunique de Nessus. Et cette femme-violoncelle tirant les fils de son angoisse…
Ce travail ravira donc ceux qui aiment l’univers de la créatrice d’Atra Bilis,  et qui veulent remonter à sa source. Mais il décevra les autres. Il porte en germe la tentation de l’autofiction, la genèse d’une recherche sur l’intimité sans filtre, une relation à la scène souvent primaire, teintée de sadomasochisme.  Le spectacle cherche sa formule. Si les créations suivantes (El Año de Ricardo, You are my destiny), ont su se dégager de cette gangue brute, créer une savante mise en fiction, Te haré invencible con mi derrota nous place au seuil d’une œuvre et d’une forme artistique, et distille le plaisir de la découverte d’une colère encore archaïque.

Stéphanie Ruffier

 

A Genève, du 19 au 23 janvier 2016.
* sur l’histoire de la performance: La Performance : du futurisme à nos jours, de Rose Lee Goldberg,Thames & Hudson, 1988.


Archive pour octobre, 2015

Sérénades

Sérénades, théâtre musical, livret d’Arnaud Cathrine, avec la collaboration de Ninon Brétécher et Anna Mouglalis, musique de Vincent Artaud, mise en scène de Ninon Brétécher

 

IMG_3663Dans sa forme la plus ancienne qui survit aujourd’hui, la sérénade est une composition jouée sous les fenêtres d’une dame  pour l’honorer, la divertir et la séduire. Le spectacle confidentiel se donne en soirée, selon l’origine de son nom, avec la forme réduite d’un concert donné la nuit en extérieur. L’instrumentarium de la sérénade comprend des vents auxquels se joignent contrebasse et alto qui permettent de «peser » dans le jeu, surtout en plein air.
À travers le livret d’Arnaud Cathrine,  le compositeur et musicien Vincent Artaud joue de la basse électrique; ici, la situation classique est inversée puisque c’est la dame-objet de séduction, en général-qui s’oblige, en toute humilité et impudeur, à débiter ses Sérénades sous la fenêtre éclairée ou bien voilée, à un homme qu’elle dit avoir croisé dans l’escalier.
Pour Arnaud Cathrine, la forme musicale et poétique de la sérénade reste une déclaration d’amour : « l’un prend le risque de se déclarer à l’autre. S’en suit, dans le meilleur des cas, une histoire d’amour. » Ninon Brétécher saisit l’occasion d’une performance amoureuse pour accorder toute sa dimension morale et physique à la peine d’amour, la rupture de cœur, l’abandon sentimental et le chagrin, un instant existentiel qui détruit l’être.
En Colombie, l’éconduit(e) peut, après le temps du despecho (la maladie d’amour) reconquérir l’aimé(e) en recourant aux musiciens, aux paroles et chansons, à la mélodie, seuls capables de toucher les bourreaux de cœur indifférents. Comment séduire, exercer un charme ou un attrait puissant ?
Anna Mouglalis interprète le rôle prémédité d’une séductrice active et vindicative, incarne la femme rêvée, audacieuse et battante, d’où s’exhale un charme puissant, «une de ces créatures qui entraînent, qui enivrent, qui ensorcellent, et qui ne vous disent ni pourquoi, ni comment, écrivait Gobineau.
Au fond du plateau, un bel arbre de la création trône, les branches dessinées depuis le tronc, et porte les fleurs blanches et vives des arbres fruitiers au printemps.
Anna Mouglalis,  erre sur le plateau dans l’ombre des fumigènes, répète avec les mêmes pas arpentés une danse de quémandeuse obstinée, se jette à terre, bras en croix, façon Georges Bernanos. Comment attirer, captiver et fasciner l’être aimé qui refuse de se montrer à la fenêtre et que l’on geint en bas ?
Gaston Bachelard, dans L’Eau et les Rêves, disait «Le visage humain est avant tout l’instrument qui sert à séduire. En se mirant, l’homme prépare, aiguise, fourbit ce visage, ce regard, tous les outils de la séduction. » L’actrice déclame et lance sa sérénade au micro H F, égrainant reproches et supplications d’amoureuse ardente. Avec une voix posée, profonde et gouailleuse, elle assure le goujat qu’elle ne se donnera pas la mort, éloignée du dépit et des images à la Roméo et Juliette.
Anne Mouglalis scrute excessivement la même fenêtre éclairée dans les hauteurs, soumettant ses beaux yeux bleus, à une douche lumineuse cruelle. Tendue, elle ne se risque pas à jeter le moindre coup d’œil alentour ni à voyager d’un regard libre dans l’espace scénique. Elle ne retrouvera son naturel qu’au moment des saluts, et on respire avec elle…

 Véronique Hotte

 Le Monfort Théâtre, du 6 au 10 octobre.

Catherine et Christian (fin de partie)

 C&C_InVitro_1705_©sabine bouffelleCatherine et Christian (fin de partie), création collective, mise en scène de Julie Deliquet

La nouvelle création du collectif In Vitro,  est un épilogue qui complète sa trilogie  qui va des années 1970 jusqu’aux années 1990, Derniers Remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce , La Noce de Bertolt Brecht  et Nous sommes seuls maintenant, montée il y a deux ans. Avec ce quatrième volet, Julie Deliquet préfère l’idée d’ouverture d’une nouvelle ère, à celle de clôture de la précédente.
Parents nés autour de 1950, Catherine Eckerlé et Christian Drillaud qui apparaissent en vidéo au début du spectacle, parlent avec  sincérité, humour et gaieté, de leur mort respective…  entrevue lointainement.
Lors des répétitions, ils ont été présents physiquement présents sur le plateau.
Mais on ne les verra pas  ces personnages dans In Vivo, puisqu’ils sont décédés, l’un ou l’autre, en alternance. Quand l’image vidéo des parents vivants disparaît, advient alors brutalement le présent immédiat, et le deuil silencieux. Sont seulement là leurs quatre garçons et leurs compagnes, suivi d’un trio de filles, accompagnées de leur conjoint respectif et de leurs beaux-frères, des quarantenaires, personnages filiaux inventés mais bien de leur temps, que le spectateur observe à vue.
Les scènes s’échangent d’une fratrie à l’autre, comme les acteurs qui passent d’un rôle à l’autre -, dans des transitions fluides et subtiles, à travers un personnage extérieur à la famille. La serveuse légère de restaurant devient, sans qu’on s’y attende, la plus jeune des trois sœurs, une actrice sensible. Une petite amie de passage du benjamin des quatre frères se métamorphose malgré elle en témoin privilégié d’une scène conflictuelle pleine de violence verbale, ou bien encore la compagne du fils resté au pays qui se fait, plus tard, l’aide à domicile de la mère malade.
Dans la salle d’un restaurant de province, le public est convié à une réunion familiale après des obsèques. Ces instants fragiles et de qualité se voudraient apaisants mais voguent entre douleur et douceur des retrouvailles, et les souvenirs amers de mal-être de l’aîné ou du benjamin. Sur fond de jalousies mais aussi de convivialité et de partage heureux d’une enfance éternelle. Spontanéité,  calcul du comportement social: on retrouve ici le film de Patrice Chéreau, Ceux qui m’aiment prendront le train (1998),  Remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce et d’autres textes du même auteur, ou encore bien sûr, Les trois Sœurs d’Anton Tchekhov. L’univers décrit, universel et atemporel, est celui des relations fraternelles et sororales, issues d’un rapport obligé au père et à la mère. La même émotion, forte et vivante, est perceptible dans chacun des personnages, aux sentiments à la fois chers et cruels.
Fils et filles, compagnes et compagnons, parfois extérieurs aux crises vécues, membres nouveaux de familles recomposées: tous tentent d’assumer le jeu d’un passage accompli vers la maturité, dans la mise à distance nécessaire de leurs origines, qui rivaient définitivement leur barque rêveuse, au seul quai parental. Un spectacle collectif débordant de vie et d’humilité, parmi les tables nappées de blanc du  restaurant, et une desserte aux nombreux verres à pied et bouteilles de vin…

 Véronique Hotte

Ce que l’on a aimé dans ce spectacle, c’est le début. Mais la suite nous laissé sur notre faim: on ne s’ennuie pas vraiment mais un peu quand même… Malgré la présence des bons acteurs que l’on avait déjà vus chez Julie Deliquet. Tout est clair et savoureux, mais après, c’est aussi un peu comme dans le film de Patrice Chéreau, il faut s’accrocher sérieusement pour savoir qui est qui, et désolé, et le temps ne passe pas bien vite….
Très franchement ce qui se raconte sur le plateau n’est pas très passionnant, (on nous rétorquera sans doute que chez Tchekhov, non plus mais il y a dans Les trois Sœurs comme dans ses autres pièces, tout un sous-texte génial qui, ici, fait cruellement défaut, sauf à de trop rares occasions, et quand on commence à s’y retrouver dans tous ces personnages qui se ressemblent, hop! il faut passer à la séquence suivante.
Alors on regarde mais sans grande envie… Malgré la belle scénographie de Charlotte Maurel  et une direction d’acteurs solide. Mais cette dramaturgie, aussi brouillonne que prétentieuse, fout tout en l’air… Dommage!
En fait, tout se passe ici comme si Julie Deliquet avait voulu s’amuser à brouiller les pistes.Et il serait sans doute grand temps que la jeune metteuse en scène abandonne le thème des réunions de famille qui devient la tarte à la crème du jeune théâtre contemporain, aussi bien que cette méthode d’impros préalables à la construction de ses spectacles et qu’elle passe enfin à  autre chose…
A suivre mais pour Catherine et Christian, le compte n’y est pas tout à fait!

Philippe du Vignal

 

Théâtre Gérard Philipe/Festival d’automne à Paris, jusqu’au 16 octobre. www.theatregerardphilipe.com  T: 01 53 45 17 17
Théâtre Romain Rolland de Villejuif, du 3 au 7 novembre. La Ferme du Buisson, scène nationale de Marne-la-Vallée, les 21 et 22 novembre. Théâtre Paul Eluard de Choisy-le-Roi, scène conventionnée, le 27 novembre.

Neuf Petites Filles (Push and pull)

Neuf Petites Filles (Push and pull) de Sandrine Roche, mise en scène de Philippe Labaune.

théatre peties filllesSur scène, neuf petites filles, souvent plus perverses que chipies d’ailleurs, jouent et se battent. Elles imitent l’univers de leurs parents qu’elles ont épiés. Elles en ont capté les réactions les plus laides, les remarques les moins généreuses, les travers les plus étriqués. On décèle un relent de racisme nourri par les rancœurs, les frustrations qui peuvent habiter une classe moyenne rêvant  de maisons avec piscine, de 4×4…… Tout y passe : les femmes de ménage voleuses et des paresseuses, les salariés qui escroquent leur patron, les épouses volages, les maris qui  trompent leurs femmes avec leurs secrétaires, surtout si elles sont jeunes !! Elles passent leur temps à interpréter les scènes de ces vies dont elles ont pu être les témoins. Parallèlement elles jouent, comme les enfants peuvent jouer, mais dans leurs jeux, toujours cruels, il doit y avoir un dominant, plus ou moins bourreau, et  sa victime.
Aucune de ces petites filles n’est personnalisée; les scènes s’enchaînent comme les mouvements d’une œuvre musicale à une, deux, trois…..jusqu’à neuf voix. Dans le même temps se joue la partition pour les corps, Push and Pull, comme l’indique le sous-titre de la pièce, une véritable chorégraphie qui se termine par une gestuelle agressive.
Philippe Labaune a  été séduit par le texte, quand il l’a découvert à un comité de lecture des Journées des auteurs en 2011. Il s’en est littéralement emparé et a peaufiné sa mise en scène avec les comédiens du Théâtre du Verseau, au fur et à mesure des spectacles qu’il a donnés. Il a choisi de mêler comédiens et comédiennes comme si la théorie du genre n’existait pas. Pour pouvoir, aisément, adapter son spectacle aux différents salles qui l’accueillent, il a délimité un espace de jeu avec des tubes fluo et l’a parsemé de poupées en celluloïd.
Les acteurs se préparent, bien évidemment, sur les côtés. Avec une vitalité débordante, il sait faire exister neuf petites filles insolentes, turbulentes, imprévisibles, bruyantes qui font aussi preuve d’un travail corporel très maîtrisé, assez proche de celui d’acrobates : on se pousse, on se tire, on se débat, on se donne des coups de pieds, on s’entasse, on s’emmêle pour ne plus faire qu’une masse compacte au sol…. Et c’est assez jubilatoire !

Elyane Gérôme

Spectacle vu le 3 octobre au Croiseur, 4 rue Barret  Lyon  7ème. Du 20 au 24 octobre,  à Gare au Théâtre, 13 rue Sémard Vitry sur Seine. T: 01 55 53 22 22

Le Chat, d’après Simenon

Le Chat, d’après le roman de Georges Simenon, adaptation de Blandine Stintzy et Christian Lyon, mise en scène de Didier Long.

le chat 065Il faut de l’audace pour porter au théâtre ce roman (1967), qui fut, en 1971, adapté au cinéma par Pierre Granier-Deferre, avec Simone Signoret et Jean Gabin, pour incarner des monstres de la réalité quotidienne. On garde des images fortes de ce vieux couple qui, ne pouvant plus s’aimer, se déteste, s’empoisonne la vie, au sens propre du terme. Il la soupçonne d’avoir empoisonné son chat, le seul être qui lui permettait de penser qu’il valait quelque chose… Mais Blandine Stintzy et Christian Lyon, eux, ont choisi de s’en tenir fidèlement au texte : un huis clos entre une femme et un homme vieillissants qui décident, par intérêt, d’unir leurs solitudes.  Lui, Émile, ouvrier, veuf depuis peu, aime encore la rigolade, voire la gaudriole ; il vit avec son chat, Joseph, auquel il porte une tendresse incommensurable. Elle, Marguerite, veuve depuis longtemps, issue de la petite bourgeoisie cul-béni, a rêvé d’une vie où il y aurait eu un peu d’amour, de l’argent, de la musique… Isolée dans le quartier où elle est née, qui est voué aujourd’hui à la démolition, elle refuse de vendre sa maison au promoteur. Elle se sent menacée et trouve en Émile, toujours prêt à rendre service, une bouée de sauvetage. Comme la dame a des principes (on ne peut vivre ensemble sans être mariés), ils s’épousent, pour le pire plus que pour le meilleur. La pièce décrit cette descente aux enfers dans le huis-clos d’une cuisine en formica et d’un bout de salon. On a bousculé la chronologie du roman de Georges Simenon, si bien que ce récit de la haine ordinaire devient plus chaotique et que les moyens utilisés par le couple pour se détruire surprennent, à chaque fois, le public. Le metteur en scène s’est montré discret, faisant visiblement confiance à ses comédiens et à su trouver le bon rythme, avec des scènes courtes, qui s’enchaînent. Myriam Boyer incarne une Marguerite mesquine, calculatrice à souhait et qui laisse  apparaître, subtilement, les petites manies qui rythment la vie si creuse de cette femme…. Mais pourquoi s’est-elle, à ce point, identifiée à Simone Signoret, en reprenant sa coiffure, sa démarche, jusqu’à certaines de ses intonations ? C’est décevant! Jean Benguigui fait d’Émile un personnage attachant, très humain, plein de contradictions, avec, encore, des envies. Il sait émouvoir dans ses moments de désespoir mais peut aussi être violent et cruel. Quel plaisir d’assister à ce duel, même si le pessimisme de Georges Simenon est terrible !

Elyane Gérôme

Théâtre Tête d’Or, 60 avenue de Saxe, 69003 Lyon T. 04 78 62 96 73, jusqu’au 14 novembre. Puis en tournée,  jusqu’au 31 décembre

Suite n°2, Encyclopédie de la parole

 Suite n°2, conception Encyclopédie de la parole, composition et mise en scène Joris Lacoste – Festival d’Automne

 

joris_lacoste_suite2_7090_photo_florian_leducL’Encyclopédie de la parole, que nourrit un groupe de compositeurs, performeurs, chanteurs, poètes et metteurs en scène, explore l’oralité dans tous ses états, oralité dont  Joris Lacoste crée une nouvelle suite chorale.
C‘est un spectacle de théâtre vivant, pleinement verbal, sonore, musical et gestuel, un concert de paroles ordonnancées, actives et performantes, dont la partition repose sur un quintette qui travaille  sur des situations contrastées, sur l’articulation des mots composant un texte-patchwork, et enfin sur l’aspect sonore et musical de la langue «qui se confond avec les plan des affects et des intensités ».

Vladimir Kudryavtsev, Emmanuelle Lafon, Nuno Lucas, Barbara Matijevic et Olivier Normand  sont de talentueux instrumentistes du verbe, et forment un orchestre de paroles en seize langues différentes, dont l’accomplissement est une action en soi. Ainsi vogue-t-on de déclarations de guerre à celles d’amour (mais tout aussi violentes), d’ agressions verbales à des mots-baumes qui font du bien. Tout cela entre promesses, prières et supplications, ou intimidations, admonestations, menaces et rejets.
Ces paroles qui ont été effectivement prononcées quelque part dans le monde,  sont  recomposées par Joris Lacoste et harmonisées par le compositeur Pierre-Yves Macé. Ce sont des interviews de témoins ou d’acteurs d’événements, des paroles quotidiennes enregistrées,  des extraits de téléréalité comme Big Brother 8 à Los Angeles en 2007. Mais aussi des bribes d’émissions diffusées sur les radios, écrans, les I-phones et tablettes, rencontres politiques ou sportives bruyantes, des manifestations d’étudiants, ou des rassemblements, comme celui de la foule, à Noël dans une grande ville chinoise, jugulée par les invectives répétées des agents de sécurité : « Reculez !» 
  On peut entendre aussi des appels téléphoniques sentimentaux qui tombent sur le silence indifférent d’un répondeur,ou bien d’autres appels tout aussi significatifs, comme cette requête d’une Colombienne  auprès du service clientèle d’une société de téléphonie défaillante. Son collaborateur impuissant tente de calmer cette interlocutrice en colère.
Mais aussi des discours solennels radiotélévisés comme celui, infini et ennuyeux du ministre de l’Économie portugais, ou celui d’un apparatchik russe qui déroule le compte-rendu indigeste d’un procès, ou bien encore celui du président américain George Bush appelant en 2003 à la guerre en Irak. Citons aussi l’appel à la guerre sainte d’un jeune djihadiste australien en 2014, ou bien encore le message vindicatif d’un citoyen syrien irrité à Bachar Al-assad à Homs en 2012.
On recense encore une séance d’hypnose collective, le chant entêtant d’un mantra indien, une séance de prêche dans le stade d’une grande ville sud-africaine, les bribes décousues mais pleines de sens d’une femme discourant dans le métro parisien, les coups secs des balles de tennis entre joueuses d’un grand match, puis le dernier échange d’un pilote avec une tour de contrôle, avant le silence tragique de son avion qui va s’abîmer dans l’Atlantique. De toutes ces paroles reconstituées et réappropriées, ne surgissent que la douleur et des cris de colère dues au stress subi ou à la tension qu’on s’inflige, envahissantes et tenaces, individuelles et collectives.
Ces sensations de soumission et de contrainte viennent de forces qui broient l’être jusqu’à la confusion. La vie semble être une succession d’obstacles à éviter, de barrières à faire voler, sans ralentir jamais sa course effrénée. Ce souffle, déclamatoire et politique, nous invite à pénétrer nos consciences existentielles qui se révèlent comme égarées dans un monde violent et de grande solitude.

 Véronique Hotte

 T2G – Théâtre de Gennevilliers – Festival d’Automne, jusqu’au 11 octobre. Tél : 01 41 32 26 26.

Journal d’une apparition

 Journal d’une apparition, d’après Robert Desnos, adaptation et mise en scène de Gabriel Dufay

 

Journal d'une apparition 04@Vladimir VatsevLa nuit enveloppante, les insomnies agacées, l’impossibilité de trouver le repos ou le sommeil, la fameuse et redoutable angoisse existentielle, tels sont les chemins préparatoires à la réception de visions, de fantômes et de « surprises » pour le veilleur Robert Desnos, rédacteur du Journal d’une apparition, en 1926 et 1927.
L’œuvre entre en résonance avec deux recueils contemporains de poèmes, À la mystérieuse et Les Ténèbres, une époque où le poète découvre Méliès, Louis Feuillade, Musidora, Nosferatu, Fantômas et les fantômes de l’orée du cinéma.
La mise en scène de Gabriel Dufay du spectacle inspiré par Desnos en 2015, qui multiplie, en jouant du théâtre d’ombres, les allusions aux spectres, aux « rêves de la nuit transposés sur l’écran », à la figure populaire et enfantine avant l’heure de Fantômette, correspond au soixante-dixième anniversaire de la mort du poète dans les camps de Terezin.
Yvonne George est l’inaccessible sur laquelle le poète a jeté son dévolu, l’aimant sans retour des années durant jusqu’à la mort de la chanteuse de cabaret, en 1930. La disparue est remplacée plus tard par Youki Foujita, reine du Montparnasse des années 30, qui devient sa compagne. L’amour semble payé de retour, enfin. Pour l’acteur et metteur en scène Gabriel Dufay, admirateur du poète et veilleur auquel il s’identifie sur le plateau, « Yvonne et Youki sont les deux branches d’une même étoile ou les deux bras d’une même sirène, entre amour idéalisé et amour accompli. » Du Journal d’une apparition en passant par À la mystérieuse et Les Ténèbres, se poursuit de Yvonne à Youki la même correspondance à l’aimée.
Les ombres, les réminiscences de ces deux belles mystérieuses filent la matière poétique des déclarations, envolées lyriques et incantations oratoires de l’amoureux.
La belle désigne aussi la figure emblématique de l’amour, celui de la révolte contre les haines et la tyrannie, de l’engagement pour « la vérité » et la passion d’écrire.
Le public est invité à pénétrer dans la chambre de l’insomniaque où celui-ci repose sur un lit de fer que recouvrent des draps blancs tandis que d’autres draps blancs dessinent les murs sur l’un desquels une fenêtre autorise la contemplation lunaire.
Derrière les tentures immaculées – le jeu de l’ombre et la lumière-, une silhouette féminine dessine sa présence sur les parois de l’imaginaire – une même apparition mouvante en combinaison tandis que le faux dormeur enfile le masque de Fantômas.
La balance penche franchement du côté de l’onirisme, du rêve enchanteur et du songe charmant plutôt que du réalisme, du raisonnement et du contrôle de soi.
Gabriel Dufay est Robert Desnos, dégaine et bagout d’une époque, panache et esbroufe désuets, interprétant la folie créatrice d’images fidèles au mythe de l’amour.
Le comédien habité parle la poésie, comme il irait acheter le journal ; le spectateur le suit et l’entend, attiré par cet idéalisme naïf et heureux accordé au pouvoir du verbe. La parole poétique décline sur la scène ses merveilles, au gré de l’espoir et du désir, sous les notes de piano du musicien Antoine Bataille et à travers la danse de la comédienne Pauline Masson, qui chante joliment à l’occasion, si l’on fait abstraction d’une représentation quelque peu dépréciative et banale de femme-objet glamour.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre National de Chaillot, du 2 au 17 octobre. Tél : 01 53 65 30 00

De l’autre côté de la route

De l’autre côté de la route de Clément Koch, mise en scène de Didier Caron

 

de l'autre côtéClément Koch avait été révélé au théâtre par Sunderland, dont un film, sorti en 2015, a été tiré.  De l’autre côté de la route est la deuxième pièce de cet auteur.
Après Moins deux de  Samuel Benchetrit, (voir Le Théâtre du Blog) où on a droit à une aventure en  fin de vie de deux pépés, il y a des semaines où le théâtre parisien n’a rien de folichon… Ici en effet,  rebelote: tout se passe dans une chambre de maison médicalisée quelque part en Suisse, très propre et sans doute un peu plus coquette que les autres, mais qui est quand même une maison de retraite, avec son lot habituel de gens âgés, voire très âgés, en proie à la plus grande solitude  et qui s’ennuient, mangent des pâtes de fruits comme dit l’auteur, et à qui pas grand monde ne vient rendre visite.  
  Ils sont encore en vie, mais pas très loin de l’autre côté de la route, selon le titre de la pièce…, là où est le cimetière! “C’est pratique”, comme dit cyniquement Eva Makoski, une grande physicienne, pensionnaire de cette maison depuis un moment qui a longtemps travaillé pour Lexo, une grande boîte de médicaments et  qui a raté le Nobel de peu.. Encore verte mais souvent dépressive, elle a une manie, celle de mourir étendue sur son lit plusieurs fois la semaine, comme pour exorciser sa prochaine disparition.
Elle a eu une fille qui est décédée à cause de médicaments, et dont elle garde la photo près de son lit: on comprendra plus tard que cette fille est aussi celle, illégitime comme on dit, de son ex-patron… Seule, une de ses voisines de chambre gentille vieille dame un peu collante, passe souvent la voir.

 Il y aussi une jeune employée africaine de la maison, tout à fait charmante mais pas commode et qui appelle un chat un chat. Elle rappelle à Eva qu’Hortense, une jeune journaliste a rendez-vous avec elle et l’attend à la réception depuis déjà deux heures! Elle consent enfin à ce qu’on fasse enfin monter cette Hortense  à l’allure très stricte (lunettes et chignon). Elle se présente comme journaliste d’une chaîne de télé numérique, chargée de réaliser un entretien filmé  sur son exceptionnelle carrière de chercheuse.
 En fait, comme elle le lui avouera plus tard, elle se sert de cette fausse identité, pour essayer d’en savoir plus sur les pratiques de  ce Lexo, un laboratoire pharmaceutique dont un des médicaments, qui a de forts effets secondaires, l’a rendue stérile. Il y a de la tension dans l’air, les deux femmes se montrent souvent très agressives, en particulier Eva Makowski qui n’a pas de mots assez durs envers les jeunes journalistes.
Pourtant, elles sympathisent malgré la supercherie d’Hortense dont Eva reconnait la personnalité et la force de caractère. Elle lui propose même de l’aider à dévoiler le scandale des pratiques plus que douteuses de son ancien employeur qui n’hésitait pas sur le choix des moyens  pour faire gagner de l’argent à ses actionnaires chéris… Cela tombe bien, puisque justement, Pierre, l’ex-directeur et amant d’Eva, va passer la voir.
Une implacable machine de guerre est aussitôt mise en place par Eva qui a sûrement des comptes à régler et qui remet d’abord à Hortense un document accablant concernant les pratiques de Lexo; elles installent la caméra, bien cachée entre deux livres sur un rayonnage qui permettra d’avoir un enregistrement des manœuvres du directeur.
 Entre temps, Hortense revient en séductrice: bien maquillée, cheveux longs, mini-jupe de cuir noir, talons hauts, et corsage très ouvert… Eva et Hortense offrent à boire à Pierre un cocktail alcool fort/Viagra pour faire monter la pression. Tout se passe comme prévu par les deux femmes: séduit, il essayera, mais en vain, de l’acheter contre un paquet d’argent mais, impitoyable, Hortense fera monter les enchères jusqu’à plus de vingt millions d’euros, au bénéfice d’une association de victimes…
  Pierre, assez estomaqué par l’audace d’Hortense, refuse à nouveau mais est bien obligé de s’incliner, à cause du très habile chantage de la vieille voisine et amie d’Eva, qui menace alors de révéler à l’épouse de Pierre l’existence de cette fille qu’il a eu avec Eva et qu’il lui a soigneusement cachée…
  Et cela donne quoi? Au début, l’intrigue patine avec cette histoire d’euthanasie qui tente Eva, et la pièce a vraiment du mal à démarrer, d’autant que Clément Koch n’hésite pas à truffer ses dialogues, trop bavards, de mots d’auteur faciles. Puis les choses se mettent en place.
  Les ficelles sont parfois un peu grosses  (chez Eugène Labiche et Georges Feydeau aussi!) mais l’intrigue est solidement construite. Didier Caron dirige très bien Maiike Jansen, Laurence Pierre (méconnaissable quand elle revient en séductrice), Dany Laurent, que l’on a vue souvent chez Jacques Mauclair, et qui incarne de façon magistrale cette incroyable petite taupe à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession!), Mamouna Guey et Gérard Maro, le seul homme de cette distribution  féminine (ce qui est des plus rares dans les théâtres classique et contemporain, et fait toujours du bien).
Ils sont tous les cinq très justes, et donnent de leurs personnages une version  crédible, sans criailleries et sans en faire des tonnes, si bien qu’on entre volontiers dans cette habile histoire de chantage qui nous surprend agréablement. Le chantage, sous différentes formes, est un vieux ressort du théâtre français, et même s’il y a quelques longueurs au début, on se laisse volontiers prendre, à condition de ne pas trop en demander, à cette histoire tragi-comique…
 Comme nous le disait finement Robert Abirached qui fut longtemps aux côtés de Jack Lang quand il était ministre de la Culture, le théâtre privé, malgré de sérieux ennuis financiers, et  qui reste cher donc peu accessible aux jeunes gens absents de cette salle, est en train de récupérer des parts de marché aux dépens du théâtre public… En redonnant, par exemple, leur place à des auteurs des années cinquante un peu oubliés comme Barillet et Grédy (toujours vivants) avec Fleur de cactus au Théâtre Antoine…

 Philippe du Vignal

 Théâtre Michel 38 rue des Mathurins Paris 8 ème.

20.000 lieues sous les mers

20.000 lieues sous les mers,  adaptation et mise en scène de Christian Hecq et Valérie Lesort

  Nous avons tous lu, enfants, avec émerveillement,  le célèbre roman de Jules Verne (1828-1905), publié d’abord en feuilleton de 1869 à 70, dans Le Magasin d’éducation et de recréation. Il avait déjà écrit, influencé par Alexandre Dumas père et fils dont il était l’ami, mais aussi par Edgar Allan Poe et Victor Hugo, Cinq semaines en ballon, Voyage au centre de la Terre, et De la Terre à la lune. Ce sont ces Voyages extraordinaires (62 romans et 18 nouvelles!) qui le rendirent célèbre en France, puis à l’étranger, avec des dizaines de traductions. Mais on sait moins que Jules Verne, à ses débuts, avait aussi écrit des tragédies et des livrets d’opérette, et qu’il avait, lui aussi, adapté, avec Adolphe d’Ennery, son roman pour la scène. 20150925182820-64f21125-me  Un monstre marin a été repéré par plusieurs navires à travers le monde, et une expédition est organisée sur l’Abraham Lincoln, une  frégate américaine,  pour l’anéantir. Avec, à son bord, le Français Pierre Aronnax, professeur au Muséum de Paris, et Conseil, son fidèle domestique.  Mais d’immenses trombes d’eau s’abattent sur la frégate, et Aronnax, Conseil et Ned Land, un harponneur canadien de baleines, se retrouvent  sur le dos d’un sous-marin, le Nautilus… C’est alors que  Némo, son capitaine les recueille mais les retient prisonniers (avec beaucoup d’égards!), puis les entraîne dans un véritable tour du monde sous l’eau: des îles Marquises aux terres australes… Les trois hommes essayent de s’enfuir quand il aborde la terre de « sauvages » dont l’un parvient à pénétrer dans le sous-marin. Le Nautilus, après un long périple s’échouera mais c’est la lune qui que l’on voit dans le ciel avec ses cratères qui, en changeant les marées, lui permettra de continuer sa route. Il repartira jusqu’au naufrage final… Christian Hecq et Valérie Lesort le recréent et le mettent en scène avec Christian Gonon ( Ned Land), Christian Hecq (Nemo), Nicolas Lormeau, (le professeur Aronnax),  Jérémy Lopez (Conseil), Louis Arène ( Filippos, le second de Nemo) et Elliot Jenicot (le Sauvage) qui animent aussi  les marionnettes. Tous absolument impeccables, et très crédibles dans les personnages de cette incroyable épopée: le récit (juste quelques phrases) est assuré avec une certaine distance et beaucoup d’humour par Cécile Brune. “ C’est Eric Ruf, (le nouvel administrateur de la Comédie-Française) qui a proposé, dit Christian Hecq,  que les comédiens soient aussi manipulateurs,  et je suis heureux de leur transmettre ma passion pour l’art de la marionnette. J’y retrouve le plaisir d’une forme expérimentale, dit celui qui  a longtemps travaillé avec Philippe Genty (voir Le Théâtre du Blog). On retrouve ici l’intérieur du célèbre Nautilus, ce luxueux sous-marin commandé par le capitaine Némo, tel que l’imagine Eric Ruf: salon avec boiseries, rayons de livres, gros canapé de cuir, nombreux tuyaux et robinets, élévateur  avec un fauteuil d’où Némo donne des ordres au porte-voix)et surtout un très grand hublot ovale qui permet de voir de belles et effrayantes méduses, des poissons qui viennent buter, tout étonnés, contre le verre du hublot, ou se  livrent à une danse nuptiale; l’un passe agressif, armé d’une gueule aux dents acérées.   Il y  aura plus tard aussi des scaphandriers qui ramassent des lingots d’or provenant d’un naufrage et qui les placent dans des coffres. Avec un léger mais remarquable bruitage de bruits de mer et de machines  du Nautilus.  Il y a aussi les bras d’un gigantesque poulpe qui, par des échelles, pénètrent dans le salon du capitaine Némo et un gros œil de baleine qui nous regarde par le hublot, quand le Nautilus a fait naufrage…  Et, à l’extrême fin, des bouts de planche flottent sur la mer : c’est un autre moment de la plus grande poésie que l’on ne vous le dévoilera pas. 20150925183019-cdb2182e-me Mais,  absolument magique, et qui a suscité une véritable ovation du public, c’est le cauchemar du professeur attaqué par un poulpe et par une araignée géante qui s’abat sur le canapé. Très menaçante, elle a la tête du capitaine Nemo. Normal, puisque c’est Christian Hecq qui la manipule! Il y a là comme la quintessence de l’art de la marionnette et du jeu d’acteur. Pas de vidéo facile, ni d’images racoleuses; ce qui fascine ici,  c’est la synthèse parfaitement réussie entre un artisanat porté à son plus haut niveau,  mis au service du poétique et de l’imaginaire, et une interprétation  des plus intelligentes du célèbre roman.   Cette exceptionnelle merveille de création plastique (due à Valérie Lesort) d’animation, de scénographie (Eric Ruf), et de mise en scène (Christian  Hecq et Valérie Lesort) est, bien entendu, le résultat d’un gros travail en amont avec une dizaine de collaborateurs. Les trois complices auront réussi un beau coup, avec une synthèse parfaite, sans aucun à-coup, entre une double interprétation des plus solides (jeu d’acteurs qui donnent aussi corps aux  marionnettes, ce qui suppose une maîtrise absolue du plateau et une excellent entraînement pour passer de l’un à l’autre), et la  recréation picturale et sonore de l’univers marin  imaginé par Jules Verne. Avec une idée géniale: l’univers solide, en bois et en fer, confiné, très étroit de la cabine/salon de Némo (celui des humains) enfermé dans ce Nautilus donnant, en fond de scène, sur un univers aqueux, immense et très profond (celui des poissons et autres habitants de la mer). Ici, rien de superflu (aucune longueur  ou bavardage oral ou visuel (cela dure juste quatre vingts-dix minutes) et rien de racoleur. Il suffit au spectateur d’avoir gardé son âme d’enfant pour se laisser embarquer dans ce voyage hors-normes… C’est un moment de splendide théâtre avec un texte étonnant, où Jules Verne , en grand précurseur qu’il était, parle d’écologie, défend l’identité  et l’intelligence des “sauvages”, s’en prend à la chasse à la baleine mais respecte la pêche, etc… Il y a longtemps que l’on n’avait pas vu un spectacle d’une telle beauté et d’une telle force à la Comédie-Française; il faut remercier Eric Ruf  d’avoir aidé à la naissance de ce travail d’équipe. Un seul bémol: la salle du Vieux-Colombier n’est pas très grande et mieux vaut donc très vite réserver vos places!  

Philippe du Vignal

 Théâtre du Vieux-Colombier, Paris.

 

Le Pont d’Ismail Kadaré

Diapositive1Le Pont d’ Ismail Kadaré, traduction de Jusuf Vrioni, adaptation et mise en espace de Simon Pitaqaj

Ismaïl Kadaré, né en 1936, poète et romancier albanais,  a toujours eu une attitude subversive instinctive,  envers son grand frère soviétique  mais envers aussi le dictateur de son pays, Enver Hosha. Kadaré et il a créé une littérature d’opposition, évoquant ainsi, dans Le Pont aux trois arches, un étrange Empire ottoman sur le point de s’accaparer la région.
L’œuvre de l’écrivain est la garante de la
mémoire du peuple albanais – ses racines, son histoire, ses croyances, sa culture. Dans Le Pont, librement adapté par Simon Pitaqaj, né au Kosovo, le Moine, un double emblématique et empathique du narrateur, évoque la construction d’un pont de pierre sur la maudite rivière Ouyane, en remplacement de l’ancien bac.
Or, le chantier menacé par de mystérieux étrangers, esprits des eaux, selon la croyance populaire, ou agent de la société des Bacs et Radeaux, et subit des sabotages. Les rumeurs naissent, tandis que le puissant voisin ottoman se rapproche. Apparaît, en même temps que les bâtisseurs, un mystérieux personnage, le Glaneur, un envoyé de l’Empire voisin qui détourne les légendes à son profit.
Le traître qui ne dit pas son nom interroge le Moine sur les anciennes légendes du pays, les vieilles ballades balkaniques qui éclairent à la fois l’identité profonde du pays, son culte de la parole donnée – la bessa-, et la situation profondément instable, mouvante et changeante de la région.
Ce pont, facilitant à terme les invasions ultérieures, signifie symboliquement un passage entre le monde des vivants et celui des morts, telle l’histoire du château construit par les trois frères, dont l’épouse du dernier, enfermée dans les fondations, est la victime sacrificielle. Quant à la construction du pont, un homme ordinaire, Murrash Zenebische a été emmuré sous la première arche, après avoir accepté les termes du contrat du sacrifice, préservant les siens du besoin : «Les terrestres avaient découvert que les aquatiques payaient quelqu’un pour démolir la nuit une partie du pont… Partout les rhapsodes chantaient sa mort…Nous étions tous éclaboussés par le sang qui en avait jailli, et les cris d’horreur qu’il aurait dû susciter étaient déjà consumés. » Le moine, poète et visionnaire, a l’impression de voir sous un bain de lune «des plaines entières inondées de sang et des montagnes réduites en cendres… les hordes turques qui rabotaient le monde pour y étendre l’espace islamique… les feux et leurs cendres, et les restes calcinés des hommes et des chroniques».
Main basse est définitivement faite sur une musique, des danses, des costumes,  mais pas sur une langue insaisissable. Le pont est une métaphore du chemin vers le salut, le symbole d’une initiation, une transition entre deux moments intérieurs, du côté où l’on est, jusqu’au lieu de l’interdit ou du mystère à découvrir,  puisqu’il est destiné au passage, à l’ouverture, à l’autre, et au monde dans une digne circulation existentielle.
Pour interpréter les deux camps ennemis qui s’opposent, dans un premier temps, et pour lesquels il faudra bien, avec le temps encore, passer outre les différences, s’affrontent d’un bout du pont à l’autre, deux belles figures de la scène. Arben Bajraktaraj, visage de guerrier expressif et taillé dans le roc, verbe heurté, incarne le Glaneur de légendes et d’épopées, le collecteur d’images culturelles populaires. De l’autre coté de la rive, se tient le Moine sage et éloquent, Redjep Mitrovitsa,  qui dit le texte avec un beau rythme ample, prêt à l’envol, limpide comme un cours d’eau.
Une lecture entêtante dont les images poétiques gagnent l’attention et les cœurs.

Véronique Hotte

Maison des Métallos, lecture du samedi 3 octobre.

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