Léonce et Léna

Léonce et Léna de Georg Büchner, adaptation et mise en scène de Grégoire Callies
 

Leonce-et-Lena_2.-Ms-Gregoire-Callies-©-Victor-Tonelli-ArtcomArtLéonce, prince du royaume de Popo, refuse d’épouser Léna, princesse du royaume de Pipi, qui ne veut pas se marier avec un inconnu. Chacun fuit de son côté. Lui, en compagnie de Valério, un aventurier philosophe ; elle, avec sa servante. Le hasard les fait se rencontrer dans une auberge, en Italie, et ils tombent amoureux. Tout est bien qui finit bien. Ils se marient, Léonce devient roi et Valério ministre.
 La pièce de Büchner, située dans un royaume d’opérette, avec ses personnages stéréotypés, réduits à leurs fonctions, traite d’un monde arbitraire où les hommes sont les jouets du hasard. Si bien qu’elle convient parfaitement à la marionnette.
Les charmantes petites figurines à gaine, habilement manipulées par Grégoire Callies et Marie Vitez,  se déploient dans un décor de conte de fées. Il en sort de partout, à croire que les deux comédiens ont plus de quatre mains.
  La boîte à jouer, conçue par Jean-Baptiste Manessier est étonnante d’astuce et de beauté. Elle se déplie en largeur, pour créer de vastes paysages ; elle s’ouvre, découvrant les dessous du théâtre (ou du monde !) où triment des homoncules attelés à des rouages grinçants.
Dans le ciel, monte la lune et les étoiles, romantiques à souhait pour la rencontre des amoureux, devant la vieille auberge, aux escaliers en colimaçon, qui descend des cintres. Dans cet espace miniature, les petites poupées ont un rien d’irréel qui amplifie la poésie du texte.
La légèreté, que confère aussi les déplacements et les voix des marionnettes, n’occulte pas regard aigu que l’auteur porte sur une société déliquescente où les riches oisifs s’ennuient et les souverains sont tyranniques et inconséquents, comme le roi de Popo, représenté en poussah absurde, réduit à ses «attributs», prêt à célébrer la noce de son fils en effigie, puisque c’est le jour inscrit dans le protocole.
Dans cette Allemagne de roitelets décadents, Léonce cède à la mélancolie : «Je suis si jeune et le monde est si vieux, je pourrais m’asseoir et pleurer»,  dit-il. Ce que confirme Valério : «Il était si vieux sous ses boucles blondes, le printemps dans les yeux et l’hiver dans le cœur», et  sa maîtresse Rosetta le lui reproche : «Tes lèvres sont mornes à force de bailler. Tu m’aimes par ennui.»
Mais, comme tout est possible dans le monde fantaisiste de Georg Büchner, Valério conclut  la pièce par une déclaration libertaire: «Et je deviens ministre d’état, et je promulgue ce décret, qu’on mette sous tutelle celui qui a des ampoules aux mains, qu’on condamne aux assises celui qui tombe malade à force de travail, qu’on déclare dément et socialement dangereux, celui qui se vante de gagner son pain à la sueur de son front. Et nous nous coucherons à l’ombre, et nous prierons le bon dieu qu’il nous  envoie  des  figues,  des melons et  des  macaronis,  des  gorges  mélodieuses,  des corps classiques et une religion commode.»
Après un début un peu confus, Léonce et Léna trouve tout son sens dans cette adaptation assez fidèle. Et l’on se laisse emporter avec plaisir dans l’univers loufoque de Georg Büchner que ne trahissent pas les marionnettes.

 

Mireille Davidovici

 

Théâtre de l’Atalante, 10 Place Charles Dullin, 75018 Paris
T. 01 46 06 11 90 Jusqu’au 10  octobre


Archive pour octobre, 2015

Les Francophonies en Limousin 2015 / suite et fin Les créations théâtrales

Les créations théâtrales aux Francophonies en Limousin 2015, suite et fin:

 L’Acte inconnu de Valère Novarina, mise en scène de Valère Novarina et Céline Schaeffer

cab2e84b565946f1ac35fabe603c85a6La rencontre de l’auteur français avec Haïti, à l’invitation de Guy-Régis Junior, pour travailler avec sa compagnie NOUS Théâtre, a été décisive. « Ce sont les acteurs qui ont choisi L’Acte inconnu, dit-il, et pour Limoges, j’en ai créé une réduction pour six  comédiens (…) C’est une petite équipe de «combat» qui s’est mobilisée, pour ce travail extrêmement audacieux, car on a deux semaines en Haïti, une semaine à Limoges.»
L’Acte inconnu (éditions P.O.L- 2007), créé au Festival d’Avignon dans la Cour d’honneur en 2007, trouve, avec les acteurs haïtiens, et malgré des conditions précaires, un souffle neuf.
«Ils allaient tout de suite chercher la vie dans notre langue commune», dit l’auteur, à propos des répétitions. Ils se sont approprié le texte, ont refait les chansons à leur façon, et Finder Dorisca, à l’accordéon, a composé une nouvelle musique. »
Le verbe de Valère Novarina sonne, comme s’il était dit dans une nouvelle langue, illustrant bien la formule : «L’homme est un alphabet capturé vivant.» Les corps, les voix, les gestes, tout est différent: on se sent à la fois dépaysé et dans une plus grande proximité avec son univers . La simplicité de la scénographie, avec des panneaux mobiles peints par  lui, et des accessoires de fortune,  contribue à l’épure, comme cette distribution réduite.
On retrouve cependant le joyeux ballet de mouvements perpétuels qui constituent le déploiement de la parole dans l’espace. Une parole à rebondissements.
Selon Valère Novarina, «la parole est un geste». Entrent et tournent: Le Bonhomme Nihil, Le Coureur de Hop, Jean qui corde, Raymond de la matière, L’Ouvrier du Drame, La Machine à dire beaucoup, Le Chantre, La Dame de pique, l’Homme nu, La Femme spirale, Le Déséquilibriste, L’Esprit, Autrui…
Le mélange d’accidents de cirque, devinettes, maximes, marionnettes, proférations, prend ici toute son ampleur. Le clown devient griot (le virevoltant Edouard Baptiste). Et le vide, anagramme approximatif de dieu, résonne à la recherche du sens. Car c’est bien dans l’espace vide que le verbe peut circuler, s’exprimer…
Et, quand l’un des protagonistes demande : «Depuis combien de temps sommes-nous ensemble dans cette boîte humaine ? », on s’aperçoit qu’on n’a pas vu passer le temps.
Le spectacle sera repris au festival des Quatre Chemins de Port-au-Prince, en novembre prochain.

Pulvérisés d’Alexandra Badea, mise en scène de Frédéric Fisbach

528f9610df54572e02dbade0a5fc8809«Tu ouvres les yeux, agression de l’environnement. Rien ne t’appartient ici, tu es pulvérisé dans l’espace », dit l’un des quatre personnages qui s’adressent à eux-mêmes à la deuxième personne, mais ce « tu » est à la fois individuel et collectif.
Quatre salariés travaillant à l’étranger pour les sous-traitants d’une entreprise
multinationale française qui vend des «box multimédia» : une ouvrière chinoise vit l’humiliation quotidienne à l’usine ; un superviseur sénégalais de plateau d’appels  dénonce la cruauté du système; un responsable français assurance-qualité  voit sa vie gâchée par son travail; à Bucarest, une ingénieure d’études et développement craque…
A tous les niveaux de la hiérarchie et de la production, la pression de l’entreprise est aliénante, broie les êtres jusqu’au plus intime de leur existence. Les façonne et les détruit.
Pul
vérisés a obtenu le Grand Prix de littérature dramatique 2012, saluant l’habileté de sa construction, l’acuité de son propos, traduit par une forte  écriture.
Plutôt que d’attribuer le texte à quatre comédiens, Frédéric Fisbach l’a distribué à un français, un acteur et une actrice roumains); ce qui accentue l’effet choral et la dépersonnalisation des personnages. Ils sont, dit-il,  «des soldats inconnus pris dans les dommages collatéraux d’une guerre économique mondiale».
Un chœur d’amateurs démultiplie la portée collective du vécu des protagonistes, et crée un lien entre plateau et spectateurs. L’alternance de voix en direct, et enregistrées, de présence des corps sur le plateau nu et d’images vidéo, produit un effet de présence-absence, de déréalisation et d’incarnation de paroles, plus que d’individualités.
Le public est totalement pulvérisé lui aussi, et doit rassembler les morceaux du puzzle pour pouvoir reconstituer le moi de chaque personnage ainsi plongé dans l’anonymat. Mais on peut se demander ce qu’apportent au projet les interventions des amateurs! Approximatives et peu claires, elles dénaturent le côté clinique du spectacle, et si la mise en scène, à trop vouloir émietter une dramaturgie déjà éclatée, n’égare pas le public.
La pièce sera reprise dans une version roumaine, au festival Temps d’image à Cluj (voir Théâtre du Blog, Bucarest sur scène)

Après la peur, road-trip théâtral, conception de Sarah Berthiaume, Gilles Poulain Denis, Armel Roussel, direction artistique d’Armel Roussel

Douze auteurs francophones (belges, français, suisses, québécois ou congolais…) ont eu pour mission d’écrire une partition de trente minutes proposant des trajets dans la ville, en minibus ou à pied. A partir de là, un dispositif impressionnant a été mis en place, afin d’offrir à chaque spectateur, trois ou quatre de ces voyages…
A l’entrée, on est invité à choisir sa «chambre» parmi les douze proposées. Puis, munis de leurs tickets numérotés, guidés par un comédien, les spectateurs s’éparpillent par petits groupes, qui, à pied, qui, à bord d’un minibus, qui,  dans   les  coulisses, loges, et cuisine du théâtre…,  pour un petit spectacle ambulant ou in-situ. Dehors, c’est un ballet permanent de mini-bus emportant ou déversant leur cargaison de passagers.
A chaque fin de parcours, on choisit un nouveau numéro, et l’on embarque pour de nouvelles aventures. Il y en a de tous les genres, et pour tous les goûts : intrigue policière, récit de vie, fantasmagories… et des surprises nous attendent au tournant.
On ne peut pas voir chacun de ces spectacles, mais, de groupe en groupe, on se raconte, on se conseille sur les parcours à choisir. On entend dire que Comme je descendais des fleuves impassibles de Dany Boudreault vaut le coup. Les places s’arrachent pour Queen Kong de Selma Alaoui, Démocratie de Joël Maillard ou Caméra cachée de Jean-Baptiste Calame.
Cette homme, de Sarah Berthiaume, déambulation au clair de lune dans le quartier pavillonnaire ravit les marcheurs… Et, au terme de deux heures de pérégrinations, chacun sort, plus ou moins satisfait de ses choix, mais est entré en dialogue avec ces compagnons de voyage et les comédiens. Car la plupart des propositions sont interactives, conçues pour faire participer le public.
Un voyage ludique, où les textes apparaissent comme des prétextes à ces échanges…

Mireille Davidovici

Les Francophonies en Limousin T. 05 44 23 93 51 ; www.lesfrancophonies.fr jusqu’au 3 octobre

Reality

Reality, de et avec Daria Deflorian, Antonio Tagliarini, à partir du reportage de Mariusz Szczygieł, spectacle en italien, surtitré en français 

 

_mg_1600Daria Deflorian et Antonio Tagliarini improvisent devant nous, tout en les commentant, diverses façons de mourir au théâtre.
Une vieille dame est  foudroyée en pleine rue par une crise cardiaque… Cette scène burlesque est déjà un clin d’œil au public, qui montre comment le théâtre se fabrique.
Jugeant l’idée trop compliquée et inadéquate, ils abandonnent cette tentative réaliste, pour entrer dans vif du sujet : représenter la vie de cette femme, à partir des 748 carnets qu’elle a laissés à la postérité.
Pendant cinquante-sept ans, Janina Turek, habitante de Cracovie, y a noté tous ses faits et gestes. En cachette. Qu’est-ce qui se cache derrière ce qu’elle écrit ? Qui est-elle ? Est-ce là le propos du spectacle ?
A partir du jour où son mari a été arrêté en 1943, par la Gestapo, (elle avait alors 22 ans) elle consigne les moindres événements du quotidien, y compris la composition de ses repas. Elle les classent par catégories : visites annoncées, visites non annoncées, événements spéciaux, lectures, sorties au cinéma, etc., en les numérotant. Ainsi, elle a reçu, dans son existence, 39. 196 coups de téléphone, croisé et salué 23. 397 personnes, lu 3.700 livres, joué 1.500 fois au bridge, été 110 fois au théâtre…
Cette étrange histoire a été rendue publique par un journaliste polonais Mariusz Szczygieł : il en a fait le sujet d’un reportage intitulé Réalité, publié dans une anthologie : De Minsk à Manhattan, Reportages polonais. Le texte, traduit en allemand a ensuite passé les frontières.
Janina Turek traverse un demi-siècle d’une histoire polonaise mouvementée (invasion allemande, nazisme, occupation russe, état d’urgence décrété par Jaruzelski et arrivée des chars de l’armée polonaise,  puis Solidarnosc, et avènement de la démocratie). Mais elle n’exprime aucun point de vue. Elle livre des faits bruts, sans commentaires. Elle se contente de les enregistrer, par dates, sans affect.
Pas plus qu’elle ne s’épanche sur l’arrestation de son mari, le chagrin de son divorce et enfin la solitude de la vieillesse. Quelle est la réalité de sa vie derrière ces listes ? Peut être faut-il la déduire des 3.000 cartes postales qu’elle s’est envoyées, avec, au dos, des petits mots griffonnés où elle se dit «je».
Les comédiens tentent de combler le vide laissé entre les lignes. Ils inventent aussi des anecdotes à l’aide d’accessoires : une tasse à café brisée contre le mur, un matin de tristesse où on ne peut rien avaler au petit déjeuner ; un crayon trouvé dans un pot de fleurs pendant la visite de Fidel Castro, qui l’aurait empêchée de voir le héros du défilé. Un fauteuil défoncé, une télécommande et on visualise la vieille dame devant son poste de télévision.
En jouant et en dialoguant, ils évoquent ce vécu ordinaire, imaginent ses réactions ; ils la montrent vieille et esseulée, comme le laissent supposer la diminution des appels téléphoniques, des visites, des cadeaux qu’elle reçoit, des gens qu’elle croise et salue…
Ces notes sèches et abondantes déclenchent une investigation quasi-archéologique dans des tranches de vie brutes, et fournissent aux acteurs une riche matière à jouer et à broder. Parcourir avec eux ce journal si peu intime nous conduit à deviner une autre réalité, au-delà des faits. Cette quête, conduite avec malice et vivacité par les deux complices, nous entraîne par effraction dans la vie secrète d’une Polonaise ordinaire, et nous offre un spectacle réjouissant.

 Mireille Davidovici

 Théâtre de la Colline, jusqu’au 27 septembre. T. 01 44 62 52 52 ; www.colline.fr

Andreas

Andreas, texte et mise en scène de Jonathan Châtel, d’après la première partie du Chemin de Damas d’August Strindberg

 

andreas-1Il faudrait raconter avec précision la vie d’August Strindberg, au moment où il écrit Le Chemin de Damas, son «autobiographie dramatique», ce qui déborderait largement le calibre d’une critique. Essayons quand même : l’auteur sort d’une crise terrible qu’il raconte dans Inferno, et se sent capable de revenir à son travail de dramaturge. Il imagine une grande fresque pleine de fantaisie, au sens d’imagination, d’échappées dans le rêve, la légende, l’inconscient… Il pense à son Voyage de Pierre L’Heureux, dont le succès public l’avait heureusement surpris, il pense aussi à Faust et à son voyage mystique, dont la première partie du Chemin de Damas est peut-être plus proche…
Celui qui part sur ce chemin, donc, Strindberg l’appelle l’Inconnu et Jonathan Châtel l’a baptisé Andreas, l’homme par excellence, d’après andréa en grec ancien, et les trois hommes qu’il rencontre en route, figures nées, sans doute, de l’imagination, de l’âme de cet inconnu.
Sa quête, son chemin ? Une nouvelle foi, une renaissance. Et les figures qui lui apparaissent sont celles que projette son rêve. La femme et la mère sont des visions, consolatrices, accusatrices aussi, qui doivent le prendre par la main et le mener plus haut. On reconnaît là les rapports compliqués d’August Strindberg avec les femmes : il a besoin d’elle, les adore et le redoute, voit en elle de terribles prédatrices et de précieuses compagnes, en une éternelle guerre des cerveaux et des sexes.
Avec ce matériau complexe, Jonathan Châtel crée un spectacle d’une pureté exemplaire, abstrait et physique. Pierre Baux, successivement mendiant, docteur et vieillard, donne des moments de théâtre exceptionnels. Nathalie Richard et Pauline Acquart sont justes et touchantes, d’une sobriété parfaite. Thierry Raynaud a sans doute une tâche plus lourde : il est le fou, l’ivrogne insupportable qui s’adresse au public en lui demandant quelque chose, quoi ? D’un autre August Strindberg, une spectatrice avait dit : «je ne supporte pas, c’est trop comme dans la vie». Avec son corps christique, cet inconnu, cet Andreas, est à la fois «trop comme dans la vie», et trop loin de la vie.
Malgré tous ces atouts et la belle scénographie de Gaspard Pinta, quelque chose du propos ne passe pas. Il était sans doute juste de gommer toute anecdote et d’aller à l’essentiel, mais le chemin manque de repères, de balises, si minimes soit-elles. On reste respectueux, on admire, on est touché par moments, mais l’ensemble reste opaque.

 Christine Friedel

 Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, jusqu’au 15 octobre,

Frida Kahlo, petit cerf

Frida Kahlo petit Cerf  de May Bouhada, mise en scène de  Mylène Bonnet

 

Kalho Frida - The little deer - 1946Sur l’un de ses tableaux, elle s’est représentée en petit cerf transpercé de flèches. Un corps d’animal martyr, à figure humaine, façon Saint-Sébastien. Le martyre de Frida Kahlo, ici, à l’article de la mort et qui  souffre comme jamais. La douleur la tenaille, et elle cherche en vain son flacon de morphine. Elle enrage. Dans son délire, l’animal lui apparaît et tente de la soulager.
 «Il ne s’agit pas d’un montage de textes écrits de la plume de Frida Kahlo ou de témoignages, précise May Bouhada : il s’agit d’une divagation. »
Ce joli texte, poignant et poétique, nous entraîne dans l’univers pictural et mental de la peintre, en la personne de cette biche, incarnée  par Frédérique Michel. May Bouhada campe, elle,  une Frida inattendue : elle n’a pas l’alllure idéalisée que l’artiste s’est composé à travers ses peintures et ses photos : c’est une boule de colère brute, sans apprêt. Qui tranche avec la délicatesse évanescente de la biche. La peintre se trouve ainsi confrontée à son autoportrait blessé.

  Les deux actrices offrent une représentation pour le moins contrastée du même personnage : un drôle de couple. Dans l’espace réduit du Théâtre de la Boutonnière, la scénographie subtile et simplissime de Frédérique Michel donne à cette rêverie toute son ampleur et contribue au charme du spectacle.diapositive_frida_kahlo_petit_cerf_la_boutonniere_2015

 Mireille Davidovici

 Théâtre de la Boutonnière, 25 rue Popincourt- 75011 Paris . T. 01 43 55 05 32, jusqu’au 17 octobre.

Ne me touchez pas

Ne me touchez pas, texte librement inspiré des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos, mise en scène d’Anne Théron

 

NMTP1©JeanLouisFernandez053_2048Le travail d’Anne Théron, écrivaine, metteuse en scène et cinéaste, déjà remarquée avec  une première version théâtrale de La Religieuse de Diderot en 1997, puis avec une seconde en 2004, avait déjà frappé les esprits de sa singularité.
Aujourd’hui, artiste associée au Théâtre National de Strasbourg et à son École, dirigés par Stanislas Nordey, aux côtés de Julien Gosselin, Thomas Jolly, Lazare, Christine Letailleur et Blandine Savetier,  elle a créé L’Argent de Christophe Tarkos, en 2013.
Ne me touchez pas respire un même bonheur à s’emparer d’une langue somptueuse, ciselée et ordonnancée à l’excès, la langue du siècle des Lumières pour la faire résonner et la malmener dans la fulgurance d’une modernité heurtée: usage de l’anglais, images crues griffant la bienséance, vocabulaire du cinéma.
«Vous croassez, Madame, tandis que votre plumage s’effrite», dit le séducteur froid, et de son côté, la maîtresse évoque sa rivale si difficile à séduire, déambulant, «la main entre les cuisses», la caméra la suivant en longs travellings.
L’auteure-metteuse en scène se penche à nouveau sur le XVIII ème siècle, avec  Les Liaisons dangereuses et sur la fin du XX ème avec Quartett d’Heiner Muller, une réécriture de ce roman épistolaire, emblématique d’une génération engagée.
Pour Anne Théron, Les Liaisons dangereuses, écrites par un homme et Quartett par un autre, n’en finissent pas de poser, en gloire obligée, la mort féminine, «deux femmes anéanties par le désir d’un homme, jusqu’à y laisser leur peau… »
La pièce d’Anne Théron interroge, en ce début du XXIème siècle, le désir et le devenir des femmes qui, finalement, n’en mourront plus. L’ironie du discours distille toutes les significations du fameux: «Ne me touchez pas», si  prétendument pudique et féminin, face aux sollicitations viriles souvent brutales.

  Valmont est une machine de guerre, dont la langue s’articule autour des exploits de la conquête, mais le guerrier est en bout de course. «Ne me touchez pas», l’interdiction qu’il attribue à Madame de Tourvel, une jeune incorruptible qu’il s’est juré de conquérir, reflète son incapacité à aimer, en dévoilant sa peur d’être ébranlé, bouleversé ou ému, sans rien tenir : «Cessez de mépriser vos proies, Monsieur, vous me prenez pour une dinde ou toute autre femelle à plumes incapable de distinguer vos manœuvres d’approche…vous rêvez de me fouler aux pieds. Lâchez ma main… ne me touchez pas. »
Le discours amoureux ne se penche pas ici sur la description du sentiment et préfère s’attacher à l’anatomie corporelle potentielle en passe d’assouvir le désir masculin. La liberté féminine, l’autonomie, est possible, au prix d’une solitude personnelle. 1789 est l’époque de la séparation des pouvoirs, de la contestation du roi et de Dieu, d’une autre pensée, d’un autre monde, l’évanouissement du Grand horloger. Il est alors urgent de repenser des relations sentimentales plus sincères, hors du jeu du pouvoir.
Merteuil et Valmont, accomplissent ici un ultime face-à-face dans l’épuisement du désir, en présence  de la Voix, figure lucide et analytique. La scénographie de Barbara Kraft participe de cette atmosphère de décadence, d’un monde à bout de souffle qui s’effondre: miroirs anciens de galerie, arcades intérieures avec lambris aux  teintes chaudes, sol carrelé et  presque abandonné,  joli fauteuil bleu XVIIIème,  baignoire ample et  accueillante, qui tient lieu d’ottomane à laquelle fait allusion le texte.

Le plateau, manière Enki Bilal, avec cette salle de bains de privilégiés, suggère le délaissement du temps qui passe et la disparition des êtres voués à la mort. Sur le mur de fond, côté cloître intérieur, se dessine le faux-semblant d’une échappée de couloir filmé, intégré dans la scénographie, où s’épanouissent les rêves et les songes, répondant aux images du texte, mais pas forcément.
Des silhouettes, des ombres, comme extraites d’un passé et d’une mémoire universelle – enfant, chien, poule, couple d’amoureux, fantôme noir et imposant de la mère de Valmont – évoluent dans le lointain, tel un tableau entêtant avec ténèbres et obscurité brumeuses. Les costumes somptueux pourraient évoquer ceux de Marie-Antoinette de Sofia Coppola: bas blancs, jupon-panier, robe de soie colorée et perruque poudreuse.
A l’ambiance éloquente de ce songe toujours vivant, extrait du vif des imaginaires et de l’Histoire, s’ajoutent les motifs mélodiques et les dissonances à la guitare électrique de la musique de l’Ouest américain à la Neil Young – façon Dead Man de Jim Jarmush – par Jean-Baptiste et Jérémie Droulers.
Laurent Sauvage incarne le séducteur fatigué et dévasté, miné par son propre talent.  Marie-Laure Crochant en Merteuil et Tourvel, est juste, rebelle à la fois enfantine et de belle maturité. La Voix,  (Julie Moulier) diffuse toute la distance requise pour l’observation suggestive de ce couple maudit, maléfique et éternel.
Dépaysement et plaisir complets pour le public : avec des aveux cyniques d’une affection contrariée chez  l’homme comme la femme, des histoires d’amour qui finissent mal, une quête vaine d’autrui  quand on est pris dans le filet inextricable des relations de pouvoir, des sentiments forts et d’un amour sans joie, jusqu’à ce que la mort achève son œuvre de désagrégation.

On rêve à l’infini du désir existentiel et vital qui habite l’être, un trésor si peu manipulable…

 Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg jusqu’au 9 octobre. La Filature-Scène nationale de Mulhouse les 13 et 14 octobre. La Passerelle-Scène nationale de Saint-Brieuc, les 4 et 5 novembre. TU-Nantes  du 9 au 13 novembre (relâche le 11).La Halle aux grains – Scène nationale de Blois le 6 janvier. Gallia Théâtre de Saintes le 12 janvier.Théâtres en Dracénie à Draguignan le 15 janvier. MC2 de Grenoble du 19 au 23 janvier. Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine du 26 au 29 janvier.
Le texte de la pièce est édité  aux  Solitaires Intempestifs

 

Pauvreté, richesse, homme et bête

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Pauvreté, richesse, homme et bête d’Hans Henny Jahnn, traduction d’Huguette Duvoisin et René Radrizzani, mise en scène de Pascal Kirsch

   À la source de la pièce d’Hans Henny Jahnn, romancier, dramaturge allemand mais aussi excellent facteur d’orgue, et viscéralement anti-nazi (1894-1959),  il y a l’homme, l’humain. Dans son travail, dans la nature, avec les saisons et les animaux, dans ses histoires d’amour, il vit sous les yeux des autres, malmené par les on-dit, poussé et aveuglé par son désir, et illuminé par les mythes et légendes.
 Il était une fois une jeune fille pauvre et un riche fermier, et il y  avait, entre eux une belle histoire d’amour. Mais… Mais, au village, ça ne passe pas. Insinuations, mensonges, railleries, vengeances : un pauvre enfant bâtard naît et meurt d’un viol, la jeune mère, accusée d’infanticide, fait de la prison, le fermier épouse la solide fermière qui le convoitait, et voilà.
Seulement, Jahnn est plus profond que cela, il connaît la richesse, le poids de vérité des contes et légendes. Il ne va pas «arranger les choses», les fermer, il écoute la complexité humaine. Il va ouvrir des zones d’ombre et des rais de lumière dans le monde dur qu’il a choisi. Il va convoquer les paysages, un cheval enchanté, les enfants, pour rappeler qu’on peut être un peu plus grand que soi-même.
Pascal Kisch a pris ce texte à bras le corps avec toute la force, tout l’amour qu’il mérite. Et d’abord en confiant la scénographie à Marguerite Bordat : un jeu de tables qui s’emboîtent et se séparent agrandit ou ferme l’espace, fait glisser, en une narration continue, d’un intérieur aux montagnes, elles-mêmes figurées par de très belles maquettes de rochers et de hameaux poudrés de neige.

 Il y a une vraie poésie, et de l’enfance, dans ce bouleversement des échelles, avec, au loin, la présence obsédante d’un merveilleux cheval blanc. Pour autant, la mise en scène et la direction d’acteurs n’a rien de naïf ni de mièvre : les duretés de la langue, de la vie, sont interprétées avec une précision musicale rare.
Hauteur, intensité des voix, dialogue avec la guitare électrique de Richard Comte, tout est réglé avec une parfaite justesse qui n’a rien de formel, au contraire : c’est ce travail qui donne au texte, à la partition, sa plénitude symphonique.
Jans Henny Jahnn sait ce qu’est la tragédie (Médée, Pasteur Ephraïm Magnus) : elle naît des passions, des frustrations, de l’âme humaine tiraillée entre Eros et Thanatos. Sa psychologie est celle d’un philosophe, non du cliché. Et, si son théâtre apporte une consolation, ce n’est pas par l’illusion ou la rêverie, c’est en nous faisant écouter aussi l’inépuisable pulsion de vie. Il y a de l’amour qui circule, sans fin…
Quel rapport avec la qualité de la mise en scène de Pascal Kirsch ? Il est évident : c’est l’attention à la vérité du geste, inséparable de la vérité du monde. Pauvreté, richesse, homme et bête nous ramène sans nostalgie ni prétention à une terre qu’on a oubliée, et cela loin des effets de mode.

Un très beau moment de théâtre qui vous remet les pieds sur terre, donc, la tête sur les épaules, et le cœur, sinon au ventre, du moins à sa place.

 Christine Friedel

 Nous  confirmons absolument la remarquable qualité de ce spectacle que nous avions vu en juin au Studio-Théâtre de Vitry mais dont nous n’avions pas eu le temps de vous parler avant la vague de festivals. Il a changé de lieu (Régis Hébette a bien eu raison de prendre le relais au Théâtre de l’Echangeur) et s’est encore bonifié, ce qui n’est pas toujours le cas dans les reprises, et il n’a rien perdu ici de ses très exceptionnelles qualités.
Auteur allemand ignoré du public français, mal connu et peu joué chez nous, (Médée à la Colline),  acteurs qui ne sont pas des vedettes de cinéma, metteur en scène qui a encore peu produit… Et pourtant quelle réalisation! Un texte passionnant que l’on écoute pendant presque trois heures sans aucune lassitude, à la langue formidable, d’une force et d’une rare  poésie, une mise en scène d’une grande finesse mais aussi d’une solidité, d’une maîtrise à toute épreuve, et d’une précision assez rare par les temps qui courent, qui oscille entre réalisme et merveilleux, sans jamais tomber dans le surlignage, des acteurs à la gestuelle comme à la diction remarquables, et  tout de suite très crédibles dans ces personnages de paysans norvégiens, et qui ne sont jamais dans le sur-jeu, une scénographie passionnante (Marguerite Bordat) comme on voit rarement, et que Claude Lévi-Srauss, lui qui parlait avec passion des modèles réduits, aurait beaucoup aimé, une intelligente utilisation de la vidéo: le cheval en fond de scène paraît plus vrai que nature! Les images de l’autre petit écran paraissent  moins convaincantes mais c’est bien la seule réserve. Et la musique de Makoto Sato, et Richard Comte qui l’interprète aussi, est en parfaite osmose avec le texte, elle « agace » au meilleur sens du terme, et nous tient constamment en éveil.

Encore une fois, il est très rare-et c’est ce qui fait la force de ce spectacle-de voir une telle synthèse de talents mis au service d’un texte. Avec beaucoup d’humilité, d’intelligence et de sensibilité.
On ne vous le dira pas deux fois : courez, courez vite voir ce spectacle dans la belle salle de l’Echangeur. Il faut espérer que ce spectacle pourra être vu par un très large public. Il le mérite amplement.

Philippe du Vignal

 Théâtre de l’Echangeur, 59 Avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet. Métro Gallieni (pas d’affolement, le théâtre est à cinq minutes).
T : 01 43 62 71 20, jusqu’au 8 octobre.

 

 

 

Moins deux

Moins deux , texte et mise en scène de Samuel Benchetrit

  Moins 2 2015 Laurencine Lot-thumb-500x767-58332 Jean-Louis Trintignant et Roger Dumas avaient joué cette petite pièce il y a une dizaine d’années. Deux hommes, plus jeunes du tout, qu’incarnent cette fois Guy Bedos et Philippe Magnan, sont    allongés sur  leur lit avec un goutte-à-goutte, dans la même chambre d’un service de réanimation, comme un grand panneau lumineux nous l’indique au cas où on n’aurait pas compris.
Paul Blanchot et Jules Tourtin, d’abord un peu agressifs entre eux,  en viennent à se faire leurs confidences. Même si, dans ce genre de service, les pauvres patients sont dans l’incapacité de parler et où on n’entend guère que les pas feutrés des infirmières et les bips des machines qui transmettent encore la vie…Passons!
Paul a eu autrefois une fille qu’il n’a jamais vue, parce que sa mère enceinte est partie sans laisser d’adresse avant d’accoucher; quant à Jules, il a deux enfants qui ne viennent pas le voir ici, car il est impensable qu’ils ratent l’étape du tour de France à la télé… Ambiance…

  Un médecin vient les voir, et leur annonce haut et fort, et à tous les deux ensemble, au mépris de toute déontologie, que leurs petites maladies sont en fait de graves cancers, et que leur durée de vie ne va, pour Paul, pas au-delà d’une semaine et pour Jules, de quinze jours. Ce qui n’a pas l’air de les troubler plus que cela…
Ils décident alors, n’ayant plus rien à perdre, de quitter ensemble l’hôpital en pyjama bleu rayé presque identiques, et d’aller se promener. Au fait, qui pourra un jour nous expliquer pourquoi les pyjamas pour homme sont toujours rayés! Jules emmène même avec lui son goutte-à-goutte sur roulettes. On voit tout de suite que nous somme en pleine vraisemblance!

  Les deux vieux amochés vont en rencontrer d’autres, comme cette jeune femme enceinte qui cherche un hôpital pour accoucher et qui les supplie d’aller trouver son compagnon qui l’abandonnée, et de le persuader de  la rejoindre..  Puis leur petite promenade les mène au bord d’un canal où un homme désespéré a voulu en finir en se jetant à l’eau…
Revenus à l’hôpital, Jules veut à tout prix retrouver la fille de Paul!!! Et, miracle des miracles, le service de renseignements, qu’il appelle depuis une cabine publique, retrouve le numéro de cette Lou! Si, si c’est vrai. On lui répond qu’elle est au théâtre. Intrigués ils se rendent sur la scène du dit théâtre, et la voient,  jouant Sonia dans la fameuse et dernière scène d’Oncle Vania de Tchekhov. Paul se présente alors et lui révèle qu’il est son père…

  La jeune comédienne est évidemment très émue par cette rencontre inimaginable. Mais la représentation continue tout de même, si, si c’est vrai!!! et cela tombe bien, c’est aussi la fin de la pièce de Tchekhov:  » Nous verrons tout le mal terrestre, toutes nos souffrances noyées dans la miséricorde qui va emplir l’univers tout entier et la vie deviendra douce, tendre, bonne, comme une caresse. tu n’as pas connu de joie dans ta vie mais patiente un peu, patiente… nous nous reposerons. »
 Samuel Benchetrit, on le voit, ne fait pas dans la dentelle et nous propose une sorte de conte, après tout pourquoi pas? mais  le dit conte manque singulièrement de poésie; il est évidemment impossible de croire à un tel tissu d’invraisemblances, alors que le scénario se veut des plus réalistes… Cherchez l’erreur!
Et, comme la direction d’acteurs et la mise en scène sont aussi en réanimation, on s’ennuie vite. Comme semble s’ennuyer Guy Bedos qu’on entend à peine au début, et qui ne fait pas preuve d’une énergie débordante: il semble s’être trompé de spectacle, comme s’il regrettait de s’être embarqué dans l’aventure.

On l’a vu, il y a peu, plus virulent quand il parlait de son procès -finalement gagné-contre Nadine Morano qu’il avait, sur scène, traité de conne. Philippe Magnan, lui, s’en sort mieux et semble avoir plus d’énergie pour défendre quand même cette piécette, dont les dialogues faiblards, sont comme écrits, vite fait, sur un coin de table. Il y a peut-être juste un petit moment d’émotion, c’est vrai, quand Paul retrouve sa Lou. Manuel Durand et Audrey Looten, dans les autres rôles,  font le boulot  et s’en sortent.
 Les raisons de vous envoyer voir ce chef-d’œuvre qui a heureusement le mérite d’être court (70minutes)? On ne voit pas bien, d’autant que les places ne sont pas données: de 17 à 48€ (sic) et  de 15 à 38€ jusqu’au 11 octobre. (On ne voudrait pas être radin mais cela fait quand même cher de la minute!).
Et le public dans tout cela? Plutôt âgé et pas très nombreux, il a applaudi mollement… On le comprend.

Philippe du Vignal

Théâtre Hébertot 78 bis Boulevard des Batignolles 75017 Paris : 01 43 87 23 23

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