L’Aquarium d’hier à demain

Photo de répétition

Photo de répétition

 

 

L’Aquarium d’hier à demain, texte et mise en scène de François Rancillac

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   Ils sont jeunes et dégagent une énergie toute neuve, à l’image des personnages qu’ils vont interpréter. Sur le plateau nu de la petite salle, avec quatorze chaises pour tout décor, leurs vêtements pour tout costume, les comédiens frais émoulus de l‘ESAD (Ecole supérieure d’art dramatique de Paris) nous content, deux heures et demi durant, les aventures du Théâtre de l’Aquarium.

En ouverture, sagement assis, ils se posent une série de questions comme «Pourquoi ce nom ?» Réponse : l’Aquarium est le sobriquet donné au hall d’entrée de l’Ecole Normale Supérieure, rue d’Ulm,  dont était issu Jacques Nichet, alors étudiant en lettres. Ils lancent des dates, des faits, pour situer l’action, puis très vite, des individus émergent du groupe d’acteurs : ils se nomment, et là, commence l’épopée d’une troupe, née en janvier 1965, sous la houlette de Nichet.
Dans le cadre de la manifestation : L’Aquarium a 50 ans et toutes ses dents, François Rancillac, assisté de Juliette Giudicelli, a pioché dans les volumineuses archives du théâtre, pour concocter un parcours savamment architecturé. Il a aussi interviewé une quinzaine de fondateurs : leurs paroles rendent la pièce très vivante et lui évite d’être un catalogue d’événements : elle est jalonnée de scènes, de confrontations, d’affrontements, d’actions… Bref, on ne s’ennuie pas.
« Me replonger dans le passé, cela m’aide à mieux imaginer un avenir cohérent pour cette maison », dit l’actuel directeur des lieux, au moment où ont lieu des pourparlers houleux avec le ministère de la culture pour qu’il puisse conserver cet outil de travail (voir l’article de Christine Friedel et Philippe  du Vignal dans Le Théâtre du Blog).
Jouant le pari du collectif, comme les protagonistes de cette fresque, le metteur en scène fait tourner les rôles, chaque comédien ou comédienne jouant alternativement Jacques Nichet (reconnaissable à ses lunettes cerclées de noir), Thierry Bezace, Thierry Bosc,  Jean-Louis Benoit, Bernard Faivre, et bien d’autres, puisqu’ils  ont été jusqu’à vingt permanents…

Un traitement  particulier est réservé au personnage de l’administrateur, celui qui trouve les sous… Par sa bouche, s’expriment les problèmes-toujours actuels-de l’économie du spectacle vivant : nécessaires concessions à faire au système, gratuité des actions militantes, hiérarchie des salaires, statut d’intermittent et  passage obligé par la case chômage. L’éternelle question de l’artiste face à l’argent….
On se trouve bientôt plongé au cœur des événements de mai 1968 : les barricades, l’occupation de l’Odéon, le militantisme. Et quid de la Révolution ? Marx, Trotski,Mao sont convoqués ainsi que des sociologues, philosophes, et économistes. Tous les questionnements-là aussi toujours actuels- qui préoccupaient les intellectuels engagés, et plus spécifiquement, le théâtre de l’époque.
Comment représenter la classe ouvrière au théâtre ? Comment soutenir les luttes ? Comment s’opposer à la spéculation immobilière et aux expulsions et combattre le pouvoir des banques… ?
Les réponses se trouvent d’abord dans l’autogestion de cette troupe universitaire qui se professionnalise en 1970 : on voit concrètement, sur le plateau comment s’opérait le partage des tâches manuelles et artistiques et on assiste, amusés, à leur vie démocratique lors d’interminables assemblées générales dans la cuisine enfumée. Et cela ne va pas de soi, comme en témoignent  altercations,  moqueries,contradictions qui opposent ici les jeunes comédiens.
Nous assistons avec bonheur au récit de leur arrivée à la Cartoucherie, en 1972. Certains, qui n’avaient même jamais planté un clou,  se mettent à  déblayer les gravats, à gâcher du plâtre. Jacques Nichet n’est pas très à l’aise quand il manipule une échelle…
On découvre sa méthode pour créer un théâtre politique et documentaire; on voit aussi comment s’élaborent des spectacles. Ainsi sont nés, après de longues enquêtes sur le terrain, de multiples lectures et des mois d’improvisations : L’Héritier (inspirés des Héritiers de Bourdieu et Passeron), Marchands de villeGob ou le journal d’un homme normal, Tu ne voleras point, Un Conseil de classe très ordinaire… et bien d’autres succès de la compagnie.
Avec cette histoire du Théâtre de l’Aquarium,  ce sont les années soixante-dix qui défilent, ponctuées par les discours de Charles de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing (qui chante horriblement faux) et François Mitterrand, dont l’élection marque la fin d’une période d’effervescence, riche en créations et porteuse de rêves.
On glisse ensuite un peu vite sur la suite, la transformation du collectif en triumvirat, les départs successifs, vécus comme une désertion, de Jacques Nichet pour Montpellier, de Didier Bezace pour Aubervilliers et enfin, en 2001, de Jean-Louis Benoît pour Marseille… Leur succède Julie Brochen, montrée comme un personnage BCBG, sage et appliquée puis François Rancillac.
Quand le noir se fait, on entend un «C’est fini ? ». Mais c’est une fausse fin : la scène se rallume : clin d’œil à la situation actuelle. Non, ce n’est pas fini, espérons-le ! » Ce spectacle évite toutes les chausse-trappes du genre  et il y a une belle inventivité du scénario, une qualité de la direction d’acteurs et de la mise en scène  à l’écart de toute hagiographie, commémoration respectueuse ou reconstitution compassée.

Instructif pour ceux qui n’ont pas connu les débuts de la troupe, touchant pour les témoins de cette histoire, toujours pertinent et drôle, le spectacle recrée l’esprit de l’Aquarium. Tout en ouvrant sur demain. Un brin nostalgique, il propose une utopie pour l’avenir, un avenir pour l’utopie.
On aimerait que cette pièce soit reprise et tourne un peu partout pour témoigner d’un pan de l’histoire du théâtre très fortement liée à l’histoire politique et sociale française. Pour mieux «se souvenir de l’avenir», dirait Louis Aragon. Ce soir-là, étaient présents,  entre autres, Jacques Nichet, Didier Bezace, Jean-Louis Benoit. Ce fut l’occasion de les revoir sur scène, après le spectacle, avec quelques-uns de leurs compagnons de route, et d’entendre leurs réactions, à la fois amusées et émues.

Ils saluèrent le travail de François Rancillac et des comédiens. «Jacques était souvent joli, à travers  la jeune  comédienne qui le jouait», plaisanta Didier Bezace. «Quand je repense aux années soixante-dix, c’était formidable, extraordinaire ! », dit Jean-Louis Benoit.
 Quant à Jacques Nichet, il  évoqua son départ en se référant aux conteurs africains qui terminent ainsi leur récit: «Mon conte est terminé, j’en reste là; quelqu’un viendra le reprendre et le re-racontera.» Ils expliquèrent ensuite, comment, au départ de Jean-Louis Benoit, l’existence de l’Aquarium fut alors menacée… Comme elle l’est encore aujourd’hui…

 Mireille Davidovici

Théâtre de l’Aquarium, jusqu’au 8 novembre. (c’est gratuit !) T. 01 43 74 99 61. theatredelaquarium.com A ne pas manquer, la belle exposition dans la grande salle.
A lire La Cartoucherie, une aventure théâtrale, de Joël Cramesnil (éditions de L’Amandier, 2004), dont se sont inspirés François Rancillac et Juliette Giudicelli.

 


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