Iris, d’après le roman inachevé de Jean-Patrick Manchette

Iris , d’après le roman inachevé de Jean-Patrick Manchette, mise en scène de Mirabelle Rousseau

 21482-iris_4_muriel_malguy-1-320x320« J’ai voulu être cinéaste pour gagner de l’argent, et j’ai écrit des scénarios, j’ai fait des traductions et finalement, j’ai fait des romans dans l’espérance que je pourrais les transformer moi-même en film », avouait Jean-Patrick Manchette (1942-1995), dans une lettre inédite.
  Le maître du néo-polar français, proche de la mouvance situationniste des années 1960, était aussi un cinéphile passionné. Son roman inachevé, Iris, intègre deux composantes : la question du terrorisme  et une histoire rocambolesque d’acteur minable, engagé comme doublure d’un mystérieux nabab paranoïaque retranché dans une île-bunker.
 Maurer ou Liberzon, selon la version du roman choisie, manquera d’être assassiné, à la place du millionnaire, par un sniper, lors d’un défilé officiel, tandis que la starlette qui l’accompagne y trouvera la mort. Quant à son style et sa construction, Iris  emprunte largement au septième art. Le collectif  T.O.C. ( Théâtre Obsessionnel Compulsif) a puisé dans de nombreuses archives, pour bâtir sa dernière création,  et a épluché  toute l’œuvre, y compris les inédits, et surtout, toutes les versions du polar dont Jean-Patrick Manchette n’aura finalement écrit que la première bobine.
Prenant l’auteur au mot, Mirabelle Rousseau et son équipe ont procédé à une véritable enquête, exhumant tous les brouillons d’Iris et procédant à une reconstitution, séquence par séquence, des combinaisons proposées par les différents états du manuscrit, et dans les notes d’intention de l’écrivain.
La scénographie démultiplie les espaces de jeu: à l’avant-scène, le réalisateur et ses assistants se démènent dans une sorte de salle de répétition mais aussi de montage où un film serait préparé, ou en post-production. Derrière, les scènes sont jouées dans un décor de carton-pâte crûment éclairé, ou en ombres chinoises.
Nous partons, avec les acteurs, pour une aventure littéraire que le théâtre met en abyme, en faisant appel au cinéma : certains scènes simulent un tournage, d’autres se présentent comme des lectures du scénario, ou des bouts d’essai enregistrés au magnétoscope. D’autres encore, filmées, sont projetées sur grand écran. Ainsi, une longue séquence réalisée façon polar par Marie Vermillard, introduit le spectacle; nous sommes entraînés dans un labyrinthe où, loin de s’éclaircir, les situations s’embrouillent et  nous sommes amenés à forger nous-mêmes nos propres déductions. Mais Iris est aussi le résultat du travail dramaturgique fin et exigeant de  Muriel Malguy.

  Mirabelle Rousseau trouve des solutions originales pour adapter une œuvre romanesque au théâtre. Elle en bouscule l’ordre chronologique, et symbolise tous les allers-retours, reprises, remords d’écriture, avec des flash-back et des sauts en avant. Par exemple, tout au début, Le Réalisateur commente le film de l’attentat final, qu’il regarde sur un petit écran, pour peaufiner son montage.
Cette même séquence sera improvisée en direct, à la fin. Les acteurs, partie prenante de cette recherche esthétique, passent d’un jeu cinématographique, à une interprétation plus théâtrale avec une grande aisance. Dans cet écheveau complexe, se dessine en creux le portrait de Jean-Patrick Manchette. Il en remonte un parfum des années quatre-vingt où il a entrepris puis abandonné son livre.
Le T.O.C., fidèle à sa démarche de travail en cours, implique toujours le public dans son processus de création: il voit les acteurs en train de mener leur enquête et, en quelque sorte, y participe. Ce travail passionnant, très maîtrisé, ravira, à condition qu’ils se laissent embarquer les amateurs de polar comme les amoureux du cinéma : les films des années soixante y sont évoqués avec nostalgie…

Mireille Davidovici

Nouveau théâtre de Montreuil T: 01-48-70-48-90 jusqu’au 19 novembre, www.nouveau-theatre-de-montreuil.com
Centre culturel Le Figuier blanc, Argenteuil, les 26 et 27 novembre et Théâtre Antoine Vitez d’Aix-en-Provence le 1er décembre.
Trois des versions d’Iris, parmi une dizaine, sont publiées dans la collection Quarto, Gallimard, 2005. Lire aussi  Chronique de Cinéma, de Jean-Patrick Manchette, Payot-Rivages, 2015.


Archive pour 7 novembre, 2015

Eugénie

Eugénie, texte et mise en scène de Côme de Bellescize

   Eugénie_répétition (2)Il y a deux ans, ce jeune auteur et metteur en scène avait créé Amédée (voir Le Théâtre du Blog) où il contait l’histoire tragique de Vincent Humbert,  ce jeune pompier qui, à la suite d’un accident de la route en 2000, était devenu tétraplégique et aveugle mais il était encore lucide et avait demandé à sa mère de lui injecter une dose de médicament mortel, avec l’aide du docteur Chaussoy. Ils avaient donc été poursuivis en justice. Avant un non-lieu en 2006.
  Eugénie est aussi un sujet de société  qui a trait à la vie et à la mort réelles et/ou fantasmées. Sarah et Sam ne peuvent avoir d’enfant. Après de vains essais, la jeune femme arrive à être enceinte grâce à une thérapie médicamenteuse. Mais le médecin qui suit la jeune femme prévient le couple que le bébé peut avoir de graves malformations.
Et cette petite Eugénie, tant désirée va les faire entrer dans un univers des plus fantasmatiques où Sam, vendeur de photocopieuses, voit tout d’un coup une machine défectueuse transformer des Mondrian en Pollock. Il y aura aussi un interrogatoire de police  et nombre de scènes qui  sont la traduction onirique de faits réels des plus angoissants. Avant la naissance d’une petite  Eugénie parfaitement normale…
“La question du handicap, dit Côme de Bellescize, me permet de travailler sur deux formes de violence. Une violence sociale, celle de la standardisation et de la force normative de notre société, et une violence primitive: la figure monstrueuse portant en elle une dimension tragique qui découvre des mécanismes impitoyables qui se dissimulent parfois derrière une violence exacerbée.”

  A la lecture de la pièce, on perçoit assez bien cet aller-et-retour permanent entre réel et fantasmé: l’accouchement, la douleur,  la mort. Mais,  sur le plateau, c’est moins évident et la pièce part un peu dans tous les sens; on se perd, un peu, beaucoup? dans cette construction mentale du rêve et de la réalité qui, sur le plan dramaturgique, a du mal à fonctionner.
 Mais Côme de Bellescize dirige très bien ses acteurs  qui arrivent sans difficulté à incarner une quinzaine de personnages. Tous impeccables: Jonathan Cohen (Sam), Eugénie (la mère et Eugénie)  Eléonore Joncquez (Sarah) qui était déjà remarquable dans Amédée,  et Philippe Bérodot  qui joue à la fois un client, le médecin, un flic et un enquêteur. A une écriture labyrinthique et complexe où Côme de Bellescize semble parfois se complaire, on est en droit de préférer sa mise en scène des plus précises, sans esbroufe, épurée, et bien servie par l’intelligente  scénographie de Sigolène de Chassy.
  Le public du beau théâtre de Rungis écoutait dans un grand silence et avec une rare attention, ce qui n’est pas si fréquent, cette pièce dont le thème, la stérilité, est ancien au théâtre mais dont la médecine et la chimie contemporaines ont bouleversé les donnes depuis une trentaine d’années.
 L’intimité de la petite salle du Rond-Point où le spectacle va se jouer du 13 novembre au 13 décembre devrait encore mieux mettre en valeur le jeu entre fantasme et réel  et les projections mentales de Sam et Sarah…

 Philippe du Vignal

Le spectacle a été créé le 4 novembre au théâtre de Rungis.
A noter: dans le hall du théâtre, une belle exposition de cent vingt marionnettes de la compagnie Emilie Valantin sur quelque quarante ans de créations. Jusqu’au 11 décembre.

  

Ca ira/ Fin de Louis

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Ça ira (1) Fin de Louis, une création théâtrale de Joël Pommerat

 

Pour Joël Pommerat, Louis XVI, seul personnage historique nommé ici, est une énigme autour de laquelle gravite une myriade d’anonymes, même s’ils sont probablement les répliques de figures légendaires. Le spectacle balance ainsi entre  fiction et réalité historique.
Le public est invité à une manifestation théâtrale de l’événement fondateur de nos démocraties européennes : la Révolution Française, à travers un esprit dialectique vif, soutenu par les idées de liberté, égalité et fraternité. Les instigateurs et suiveurs, manipulateurs et manipulés,  se posent des questions sur les intentions royales et sur leur vie à eux.                                     
Le monarque est l’un des fils conducteurs de cette séquence de notre Histoire, depuis la crise financière de 1787 jusqu’au printemps 1791, peu avant la tentative de fuite de Louis XVI et Marie-Antoinette,  dernière chance pour eux. Auparavant, se succèdent séances de débats, avec premier ministre, clergé, noblesse, députés  et  président de séance.Comme, entre autres, le  blocage des États Généraux avant la déclaration de l’Assemblée nationale.
Sur la scène mais aussi dans la salle où survient à l’improviste, depuis le haut des gradins, le roi en costume- cravate, telle une apparition sacrée et un portrait contemporain en majesté, avec  son entourage,  des députés et des Parisiens dans leurs lieux de réunion, comme la résidence royale et l’Assemblée nationale à Versailles, l’Hôtel de Ville, et les quartiers de la capitale.

Là, règne l’art du conflit révolutionnaire, de la dispute et des ruptures temporaires ou définitives. Ainsi, contradiction, opposition, argumentation, thèse et antithèse, s’épanouissent à tort et à travers, et alimentent l’intrigue, avec des mouvements en eaux troubles-risques et menaces-jusqu’à parvenir à la «vraie liberté» arrachée aux oppressions.                        
    Le verbe et le geste vindicatif et glorieux des députés, représentants du peuple, et privilégiés, debout au milieu du public, face à l’assemblée réunie, retiennent d’emblée l’attention, et, entre fractures collectives et comportements individuels, nous font passer d’un camp à l’autre…
Nous  assistons à une Histoire qui s’accomplit sous nos yeux, comme si elle était actuelle, dans un contexte difficile : pénurie des vivres à Paris  comme en province, magasins vides et famine, alors que l’on réfléchit à la réorganisation du pouvoir et à l’homme nouveau, mu par des valeurs citoyennes de partage et d’échange humanistes !

Cette fresque correspond à notre inquiétude quant à la chute des valeurs démocratiques en Europe, et l’œuvre de Joël Pommerat est portée par un souci politique d’interroger notre présent, dont les failles socio-économiques et morales s’approfondissent.
Les comédiens talentueux, hommes et femmes, avec micro HF, en costume/cravate, incarnent  surtout les représentants du peuple en colère mais interprètent aussi les citoyens des comités de quartier à la mise plus modeste. 
Sur le bureau des politiques , les dépêches se succèdent…
Mais, dans cette grande et longue messe citoyenne et médiatique, (plus de quatre heures !) façon spectacle de candidature à la présidentielle américaine où chacun est invité à côtoyer les faiseurs de l’Histoire, il y a, malheureusement, une résonance factice !
L’invasion sonore et répétitive des discours et débats politiques à la radio ou à la télévision dans un quotidien aseptisé, est telle que l’effet de surprise disparaît, quand s’installe la banalité de plaidoyers successifs et similaires sur la cité. Les invités (le public) sont conviés à une émission de télévision en direct,  où les acteurs, admirablement engagés, profèrent, en colère contre les nantis, de beaux discours sur le thème de la quête de la reconnaissance populaire et de la «vraie» liberté.
Brouhaha et vanité de discours ressassés!  Mais  cette  proximité scénique parait ici fabriquée. Malgré les vociférations du peuple devant les grilles du château de Versailles, cette leçon, trop  formelle et complaisante, esquive ici l’exigence d’une véritable réflexion intérieure que nous attendions… Dommage!

 Véronique Hotte

 Théâtre de Nanterre-Amandiers, jusqu’au 29 novembre. T : 01 46 14 70 00

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