Trissotin ou Les Femmes savantes

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Trissotin ou Les Femmes savantes de Molière, mise en scène de Macha Makeïeff

 

Philaminte, une de ses deux filles, Armande, et sa belle-sœur Bélise, admirent Trissotin, mauvais poète et cousin de Tartuffe qui, en fait, lorgne l’argent de cette famille bourgeoise. Mais le mari de Philaminte, Chrysale, son frère Ariste, Henriette, la sœur cadette d’Armande, sont eux, plus lucides mais assez lâches, comme impuissants, devant cet étrange personnage qui les fascine. Et Chrysale a bien du mal à contredire Philaminte qui veut lui offrir sa fille. Trois contre trois! Qui va gagner?

 Le beau Clitandre en a pincé longtemps pour Armande, mais, comme elle admirait Trissotin, il est alors devenu amoureux d’Henriette, et ils veulent se marier… Chrysale et Ariste y sont favorables, mais Philaminte, éblouie  comme Bélise par le personnage, veut qu’Henriette épouse Trissotin, mais aussi, comme, et plus curieusement, l’intelligente Armande qui est, elle, jalouse de voir sa sœur s’envoler avec son son ancien amoureux, et semble ainsi régler ses comptes.  Le mariage d’Henriette et Clitandre est donc compromis, même s’ils luttent contre ce Trissotin auquel ils tentent de s’opposer, avec l’aide cette fois de Chrysale, devenu enfin plus ferme. Mais, heureusement, Ariste, le frère de Chrysale, avec l’aide de Martine, la servante renvoyée par Philaminte (car elle ne respectait pas les règles de la grammaire !) et réengagée par Chrysale, arrivera à prouver, grâce à de faux documents, la duplicité de Trissotin qui sera ainsi mis en échec. Henriette pourra donc épouser son cher Clitandre…

 Cette comédie écrite par Molière en 1672, donc un an avant sa mort, a quelque chose d’assez amer et est surtout une satire de ses contemporains et  dénonce le pédantisme dans une société corsetée où le grand dramaturge met aussi habilement le doigt où cela fait mal: la misogynie, les méandres de la sexualité mais aussi l’évidence de la libido chez la célibataire endurcie et érotomane de tata Bélise, tout cela sur fond de dot et placements d’argent.  Dépassée, vieillotte cette histoire ? Que nenni ! Cela rappelle l’histoire de ce Thierry Tilly qui dut répondre de séquestration, de violences volontaires sur personne vulnérable et d’abus frauduleux. Il était arrivé à déposséder de son argent et de son château, il y a une dizaine d’années, une riche famille bordelaise où il s’était introduit…

 Molière montre ici le délire d’une mère et de sa fille, sous l’influence d’un gourou faux intello, séducteur ridicule mais aussi dangereux stratège qui vise aussi la dot d’une des filles pour arriver à ses fins et profiter cyniquement d’un confort bourgeois : « Pourvu que je vous aie, il n’importe comment ». Cela a au moins le mérite de la clarté! Cela nous rappelle étrangement la phrase d’un vague copain que nous citaient nos parents:  » L’une ou l’autre, qu’importe, c’est la maison qui m’intéresse. » Le célèbre dramaturge parle aussi d’une nécessaire émancipation des femmes, et a écrit une pièce, aussi souvent comique que pathétique, où règnent dans cette famille, le mensonge, les petites stratégies amoureuses ou pseudo-amoureuses, les manipulations, l’incapacité du père à prendre ses responsabilités. La critique sociale est virulente quand il montre cette maisonnée où tout part en vrille, et où on est parfois proche de la folie pure et d’un désastre final avec une jeune et belle Henriette, sacrifiée à Trissotin.

Macha Makeïeff a composé une sorte de galerie de personnages, à la fois pittoresques, ridicules et parfois touchants. Et il y faudra, comme dans Tartuffe, un coup de théâtre, l’astucieuse manipulation d’Ariste pour rétablir l’ordre social… «Toquée» comme elle dit, de Molière,  la metteuse en scène avoue être  fascinée par cette langue «si forte, puissante et difficile, inventive et musicale, écrite en alexandrins sonores». Et elle a parfaitement réussi à faire entendre cette «pièce immense». En mettant l’accent sur le personnage de Trissotin et en montrant comment ces femmes intelligentes sont soumises, l’une aux délices d’un certain pédantisme, les autres: au sexe, à la puissance maternelle, à la jalousie, à la volonté de se faire une place dans un monde d’hommes…

Tout cela est bien vu et finement interprété avec une impeccable diction. Macha Makeïeff  a eu raison de faire appel à Valérie Bezançon dont il faut saluer le remarquable travail qui permet d’entendre, comme rarement, ce texte fabuleux.  La metteuse en scène bouscule les repères traditionnels et a situé les choses avec une certaine distance, plutôt du côté de la farce, dans les années 1960, avec des costumes déjantés et des gag en série séries, comme ce téléphone mural qui ne fonctionne pas, et une scénographie qui rappelle celles des spectacles qu’elle avait conçus et mis en scène avec Jérôme Deschamps. Avec, entre autres, des portes battantes comme celles de leur fameux Lapin-Chasseur.

Sur le plateau, dans le genre gaguesque et très second degré, une vingtaine de chaises, fauteuils et banquettes disparates (c’est très à la mode en ce moment, voir dans Le Théâtre du blog, La Volupté de l’Honneur) et souvent d’une rare laideur  comme ces  sièges en vinyl noir ou de couleur criarde. Il y aussi une sorte de laboratoire vitré où Philaminte et Bélise se livrent à des expériences de chimie. Bélise notamment verse un liquide transparent dans une éprouvette, qui, en se transformant en fumée blanche, prend la forme d’un phallus !

 On pardonnera à Macha Makeïeff certaines approximations de mise en scène. Il faudrait qu’elle revoie le début de la pièce lente à démarrer sans doute et qui, ici, a du mal à prendre son rythme. Et on se demande bien pourquoi Martine nettoie les vitres très en hauteur debout sur une échelle, pourquoi un domestique trimballe sans raison des valises, ou enfin pourquoi une étagère toute en hauteur  et chargée de livres se décroche  comme dans la plus pure tradition des Deschiens. Ce n’est pas méchant mais ne sert à rien, et pollue visuellement un travail de grande qualité. Elle a su en effet choisir et diriger ses comédiens comme, entre autres, Marie-Armelle Deguy, remarquable  (comme toujours) en Philaminte,  Geoffroy Rondeau (Trissotin) qui a une formidable présence, Karyll Elgrichi  qui réussit à imposer le personnage secondaire de Martine), Vanessa Fonte qui crée un belle et fragile Henriette,  Thomas Morris, comédien et chanteur lyrique qui fait de Bélise une sorte de Castafiore bedonnante et trop maquillée,Vincent Winterhaller  (Chrysale).
Mais tous sont absolument crédibles et attachants, même quand ils sont ridicules comme Vadius, dès qu’il entrent sur le plateau, et le plus petit rôle est bien tenu, avec une belle unité de jeu et de solides arrangements musicaux de Jean Bellorini.

Le soir de la première à Saint-Denis, la salle était remplie de collégiens qui n’ont pas boudé leur plaisir à voir, deux heures durant, ces personnages venus d’un tout autre monde que le leur à Saint-Denis, où se passe au moment où on écrit ces mots, une tragique affaire en lien avec les attentats. Trois siècles plus tard, la pièce reste d’une rare intelligence… Macha Makeïeff n’a pas triché, comme le font souvent les metteurs en scène quand ils essayent de monter des classiques. On sent qu’elle aime vraiment Molière, et elle aura réussi son pari : nous faire rire (ce n’est pas un luxe en ce moment !) et entendre cette langue française formidable qui nous appartient à tous, comme un trésor vivant, avec jeux de mots savoureux à la clé: «Quand on se fait entendre, on parle toujours bien, dit Martine à Bélise qui réplique: « Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ? » Ce à quoi, Martine lui répond : «Qui parle d’offenser grand’mère, ni grand’père ? » Et Chrysale avoue :«Je vis de bonne soupe, et non de beau langage ».

C’est cela aussi la civilisation : aller librement dans un lieu de spectacle entendre notre langue, et non lire le franglais des affiches publicitaires du métro qu’on nous impose et que Fleur Pellerin, ministre de la Culture, trouve tout à fait légitime, parce que, dit-elle, « il y a beaucoup de touristes à Paris. » (sic) Sans commentaires.

Philippe du Vignal

Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis jusqu’au 11 novembre, et en tournée.

 

 


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