Farben

 

Farben de Mathieu Bertholet, mise en scène de Véronique Bellegarde

   farben_1Farben, en français: «couleurs». Ce titre minimaliste ne manque pas de poésie, de mystère. La pièce de l’auteur suisse évoque l’histoire vraie d’un couple de chimistes, Clara et Fritz Haber qui se rencontrent en 1890, à Breslau.
Ils se perdent de vue puis se retrouvent, s’épousent et vivent à Berlin-Dahlem, dans une époque marquée par le progrès, les grandes découvertes mais aussi par l’horreur jamais atteinte dans l’histoire de l’humanité. On songe à un autre couple mythique de chercheurs, Pierre et Marie Curie: la passion amoureuse, et celle de la recherche scientifique sont ici réunies pour le meilleur et pour le pire.

 Hélas, c’est vers le pire que va s’acheminer ce couple, avec les découvertes en chimie de Fritz Haber sur de nombreux gaz. La synthèse directe de l’ammoniac, cette prouesse scientifique, dont vont bénéficier les rendements agricoles, contribue aussi, au développement, entre autres, du gaz moutarde (expérimenté dans les tranchées de la première guerre mondiale) jusqu’au Zyklon B!
Fritz Habler est loin d’imaginer que, vingt-cinq ans plus tard, des millions de juifs mourront à la suite de sa découverte, dans les chambres à gaz.  Juif, récompensé par le jury du prix Nobel en 1920, pour qui  «la science travaille pour l’humanité en temps de paix, pour la Patrie en temps de guerre», il veut montrer qu’un juif peut-être aussi un bon allemand.
   La question majeure posée ici, est bien celle du rapport entre recherche, pouvoir et éthique, au début du XXème siècle. Clara (née Immerwahr), passionnée par la recherche, première femme docteur en chimie en Allemagne, ne connaîtra pas la même réussite ! Les liens du mariage et  la responsabilité de mère font rarement bon ménage avec l’épanouissement professionnel d’une épouse dans les années 1900, et au delà !
Elle s’oppose rapidement à la nature des travaux scientifiques de son mari et finit par se donner la mort, le 1er mai 1915.  Le spectacle s’ouvre sur la scène du suicide :«… Mon sang s’infiltre sur la terre/ Sans doute/Lorsque vous m’aurez emportée/il restera de moi quelque chose ici./Dans le gazon/Devant ta maison…
L’attention du public est aussitôt mise sous tension et progressivement, une atmosphère étrange envahit la salle. La mise en scène et la scénographie, inventives, de Véronique Bellegarde donnent au spectacle une part importante au visuel. Les couleurs du décor font écho, à des toiles expressionnistes, mais aussi aux émotions intimes de Clara et à la classification des gaz par couleur (jaune vif, vert acide, bleu ciel et rouge sang).
Ce jeu de correspondances avec les couleurs et un mouvement «fluide et en métamorphose continue » dans la mise en scène, établissent un lien entre l’espace intime des personnages, et les espaces publics et historiques. Toutes ces éléments, les effets spéciaux comme un miroir liquide, les chants et les musiques, emportent l’imaginaire du spectateur, à travers ce drame/documentaire, dans une dimension onirique, presque fantastique. Mais le foisonnement esthétique et les trouvailles scéniques, le rythme fragmenté les séquences  des quatre actes qui n’est pas toujours maîtrisé) brouillent l’entendement.
Plus le spectacle avance, plus on se sent un peu perdu dans cette tragédie complexe et historique, dont la représentation reste très belle par moments, et riche d’informations politico-sociales, parfois saisissantes d’actualité.
Clara, (belle interprétation d’Odja Llorca) est un emblème bouleversant de la condition féminine en ce début de siècle. Ce personnage resplendissant d’idéal, de droiture, libre, qui, au nom de ses convictions et engagements, nous montre qu’une femme de ce temps, pouvait être plus qu’une mère et une épouse au service de son mari. Son tempérament passionné et intègre (étonnant, son nom de jeune fille,  immerwahr : « toujours vrai » en allemand!), la mènera au suicide.
Félicitations aussi à Hélène Delavault, tour à tour comédienne et cantatrice en robe longue de velours frappé rouge dans les rôles de Frau Rechtsanwalt van Anken, et de Frau Wölher en chaise roulante, et à Olivier Balazuc (Fritz Haber).
Une pièce, par bien des aspects, encore très actuelle…

 Elisabeth Naud

 Théâtre de la Tempête, jusqu’au 13 décembre. T : 01 43 28 36 36.
Le texte de la pièce est édité chez Actes-Sud-Papiers

 

 

 


2 commentaires

  1. Merci de votre message; désolé on rectifie

    cordialement

    Philippe du Vignal

  2. David dit :

    Pardon mais il me semble que vous confondez Sylvie Milhaud et Hélène Delavault qui est la cantatrice et la tante

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