Les Rustres

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Les Rustres de Carlo Goldoni, mise en scène de Jean-Louis Benoit

   Qui sont-ils, ces rabat-joies ? De riches marchands, puritains, frileux, méfiants à l’égard de leur ville, Venise, adonnée aux plaisirs du carnaval. Interdiction pour leurs femmes et leurs filles, de regarder par la fenêtre «une des dernières soirées de Carnaval» (c’est le titre d’une autre pièce de Goldoni), interdiction aussi de faire preuve de la moindre coquetterie…
Ces rustres disent aimer leurs femmes, en avoir besoin, mais ils n’aiment que la domination qu’ils exercent sur elles. Ce jour-là, donc, car la comédie a besoin qu’un jour quelque chose se noue et se dénoue, Lunardo, dont le nom désigne bien les humeurs lunatiques du tyran familial, a décidé de marier sa fille.
Elle n’aura le droit ni de voir son prétendant, ni même de savoir son nom. Nous, nous le saurons : c’est le fils, timide et dominé lui aussi, d’un ami, autre “rustre“. Les femmes, qui connaissent la vie, montent une petite mascarade pour que les deux fiancés puissent se voir avant le mariage : scandale, cris, menaces, jusqu’à ce que la courageuse et libre Felice (en latin : heureuse) ramène la paix et la concorde, et, au moins, le plaisir d’un bon dîner.
Aucune révolution : les maris sont toujours au pouvoir, mais leur tyrannie devra s’exercer avec plus de douceur, ils laisseront (un peu) respirer leurs femmes et les jeunes gens, dans un “vivre ensemble“ auquel ils ont tout à gagner.
La comédie est plutôt amère, comme on le voit. De quoi rions-nous, en effet ? Des ridicules, des tics de langage de ces “rustres“, durs au-dehors, mous et incertains au-dedans, de leur suffisance, antiphrase de leur insuffisance, de ce qu’ils appellent “aimer“ leur femme. Mais aussi des querelles aigres et des rivalités féminines entre la jeune marâtre et la fille à marier : Goldoni nous rappelle que le fait d’être opprimé ne rend pas meilleur.

 Preuve à l’appui : celle qui réussit à calmer les esprits, c’est Felice, la plus joyeuse, la plus libre de toutes, parce qu’elle a décidé, elle, d’être libre, et, corrélativement, vertueuse. Voir sur ce sujet la pièce peu jouée de Molière, L’École des maris, où le vieux prétendant, à l’inverse d’Arnolphe, se fait aimer pour la liberté qu’il octroie à sa promise.
De quoi rions-nous ici ? De ces ours, de ces loups, de ces sauvages, comme les désignent les femmes entre elles. Évidemment, cela résonne terriblement avec l’actualité, surtout un 25 novembre, journée mondiale contres les violences à l’égard des femmes auxquelles les fondamentalistes de tout poil s’en prennent d’abord, et toujours ; séquestrées, instrumentalisées,  elles ont pour seul droit, celui de travailler, de faire des enfants, au risque d’y laisser leur vie, et de faire plaisir à leur seigneur et maître.
  Là, on ne rit plus du tout, s’il n’y avait le théâtre dont parlent les femmes, dans la pièce ; ce n’est pas seulement le plaisir, c’est la civilisation, l’intelligence, tout ce qui manque à leurs “ours“, et celui auquel nous assistons.
Jean-Louis Benoit pousse les comédiens au bout de leurs propositions, parfois à sens unique. Il fait de Lunardo (Christian Hecq) une sorte de Louis de Funès, mécanique détraquée, carbonisé par une colère perpétuelle dont il a oublié la source. À l’opposé, Canciano (Gérard Giroudon), l’époux de Felice (Clotilde de Bayser), doit constamment écraser, brimer cette vieille colère, cette insatisfaction sans cause qui l’empoisonne.

Bruno Raffaelli joue un Simon monolithique : une seule politique, crier le premier. Nicolas Lormeau propose un Maurizio du même acabit, en plus pondéré. Le fiancé, Filipetto, (Christophe Montenez), paralysé par la tyrannie paternelle, arrive à peine à marcher ou à parler.
Quant au comte Ricardo (Laurent Natrella), fat séducteur qui a cru pouvoir obtenir les faveurs de Felice, dont il est la marionnette, ne sert, dans la pièce, qu’une petite revanche sociale.
Les femmes ont des partitions plus subtiles, et pas seulement parce que Goldoni les aime : l’opprimé doit faire preuve d’un peu plus d’astuce que l’oppresseur… Les retournements d’humeur entre Margarita (Coraly Zahonero) et sa belle-fille Lucietta (Rebecca Marder, promise à une belle carrière) écrits de façon assez répétitive, pourraient être plus drôles parce que plus vrais, comme le personnage de Marina (Céline Samie), tante et protectrice sans grand pouvoir du prétendant.
 Les Rustres est l’une des pièces les plus jouées de Goldoni, mais pas toujours pour de bonnes raisons. Ici, au moins, Jean-Louis Benoit ne prend pas le parti de la misogynie affichée des personnages, mais il n’en creuse pas non plus la complexité psychologique et sociale. Il est vrai qu’on risquerait alors de ne plus rire du tout…
 Alain Chambon a construit un bel écrin aux couleurs d’automne (presque trop beau pour la vie terne qu’évoque Goldoni) où il insère une cuisine petite-bourgeoise, joliment ironique et des plus savoureuses. Le tout donne ce qu’on appelle, une bonne soirée, avec ses hauts et ses bas, et quelques moments où l’on attend vraiment la suite.
  On en ressort avec le pessimisme qu’on avait apporté en entrant : la domination masculine est encore d’actualité. Mais on remerciera Goldoni pour le réconfort qu’il nous apporte avec son bel éloge du théâtre, où nous avons la chance de rire -quand même- et de vraiment “vivre ensemble“.

 

Christine Friedel

 

Comédie-Française/Vieux Colombier, jusqu’au 10 janvier. T : 01 44 39 87 00/01

 


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