My rock

My Rock, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta, textes de Claude-Henri Buffard et Jean-Claude Gallotta

  My-Rock-Guy-Delahaye-septembre-2015-9-2000x1333Trente ans, c’est le temps que Jean-Claude Gallotta aura passé à diriger le Centre chorégraphique national de Grenoble, patron de ce Cargo qui a participé à l’aventure de la nouvelle danse française dès les années 80. C’est aussi l’âge de sa compagnie avec laquelle il a créé une soixantaine de pièces, dont certaines ont fait date. Une si longue carrière ne va pas sans trous noirs, et il y eut des moments difficiles où il semblait avoir épuisé son talent.
  Mais sa sensibilité au monde contemporain, son esprit curieux, prompt à saisir l’air du temps, l’ont toujours poussé vers de nouvelles expériences et il rebondit encore une fois avec My Rock. Après l’avoir déjà pensé et initié il y a quelques années, il en donne aujourd’hui une version énergique, sentimentale mais sans nostalgie, servie par de jeunes interprètes pleins d’ardeur.
  Duos et danses de groupe se succèdent au rythme des figures incontournables du rock and roll et vedettes des sixties: Elvis Presley, les Beatles, les Stones, les Who, Bob Dylan, Leonard Cohen, Lou Reed, jusqu’à Patty Smith, l’unique voix féminine.
On pourrait lui reprocher d’avoir omis l’héritage noir de Chuck Berry dont Elvis Presley héritera, ou d’autres voix féminines comme plus tard, Marianne Faithfull, mais Jean-Claude Gallotta précise bien qu’il est question de ses souvenirs d’adolescent et qu’il s’agit d’une histoire du rock tout à fait personnelle.
Il accompagne d’ailleurs le spectacle, lui conférant ainsi son unité. Sa longue silhouette brune qui le fait ressembler à un sympathique burratino napolitain, apparait plusieurs fois sur scène. Visage en partie caché sous le chapeau de son père, il raconte au public de petites anecdotes, tout en arpentant le plateau. Pour ceux qui l’ont connu à ses débuts, le bonheur de retrouver ses petits gestes à peine esquissés, ses envolées rieuses, ses arrêts brusques, est intact.
Les interprètes, les garçons surtout, rendent parfaitement le style Gallotta. 
Mais ce n’est pas tellement dans sa gestuelle-assez succincte et répétitive-que réside le charme de ce spectacle, mais plutôt dans l’humour et la légèreté. Il n’y a aucune prétention ici, juste l’envie de partager un moment agréable avec le public, presque entre amis. Cette convivialité est particulièrement bienvenue par les temps qui courent !

 Sonia Schoonejans

 Théâtre du Rond-Point, Paris, jusqu’au 6 décembre.


Archive pour novembre, 2015

Festival Temps d’images, Cluj 2015

Festival Temps d’images, Cluj 2015

 

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Eugen Jebeleanu (aux côtés de Frédéric Fisbach) dans « Pulvérisés » d’Alexandra Badea

Cluj Napoca, au cœur de la Transylvanie, compte quelque 400.000 habitants dont un quart d’étudiants, venus de toute l’Europe, car ses nombreuses universités dispensent des cours en anglais, allemand, hongrois et français, en plus du roumain. Elles accueillent notamment des jeunes gens recalés aux concours d’entrée en médecine, pharmacie et écoles vétérinaires de l’Hexagone.
Une opportunité pour cette ville cosmopolite qui abrite de fortes communautés hungarophones et germanophones (un des grands théâtres donne ses spectacles en langue magyare). Capitale européenne de la jeunesse en 2015, Cluj accèderait, selon la commission européenne, à une meilleure visibilité et à une dynamique accrue, grâce à ce titre. Peut-être aussi à des financements liés à une nouvelle notoriété, qui, espérons-le, bénéficieront à  au pays, s’ils ne sont pas, comme souvent, détournés.
Alors que se déroule le festival, des centaines d’étudiants sont dans les rues des grandes villes roumaines, pour protester contre les malversations d’une clique de politiciens. Ce ras-le-bol s’exprime après l’incendie d’une boîte de nuit à Bucarest, le 30 octobre, qui a fait cinquante morts, et qui a provoqué de la colère des habitants  vis-à-vis d’édiles corrompus et toujours impunis. «La corruption tue !» est un des slogans qui s’affichaient dans les manifestations.
 Temps d’images fonde sa ligne éditoriale sur des thèmes sociétaux, autour desquels se rassemble la scène roumaine indépendante, en écho avec les importants mouvements contestataires qui agitent la société depuis la révolution de décembre 1989. Chaque année, le festival se construit autour d’une thématique; en 2015, c’était: «corps commun». Il accueille des compagnies locales, une plate-forme d’artistes indépendants venus de tout le pays, et quelques spectacles étrangers.
Mais comment organiser un festival d’une semaine avec plus de vingt-cinq créations et un budget de 37.000 euros? Miki Braniste, sa directrice et Julia Popovici, sa conseillère artistique, nous expliquent que les productions se font «dans l’urgence et sont fondées sur l’énergie et non pas sur les recettes (…) On est tous pauvres et on met notre pauvreté en commun pour faire des choses, ajoutent-elles. On démarre le festival avant d’avoir les garanties financières. Les artistes travaillent avant d’être payés.»

STAFFunuDe plus, les lieux subventionnés de la ville, peu partageux, ne leur offrent pas asile car leurs subsides sont soumis aux recettes, et non à la qualité des prestations, ni au souci d’assurer une relève artistique innovante. Heureusement, depuis 2009, l’association CollectivA, qui porte le festival, s’est installée dans une usine de pinceaux désaffectée. Deux petites salles lui permettent d’accueillir les spectacles, débats et conférences. Dans «ce lieu de rencontre de la communauté artistique et des gens impliqués dans des actions civiques, en lien avec la réalité immédiate et globale », se presse un public jeune et nombreux.
Les petites formes sont légion, contexte financier oblige. Ainsi Staff, de et par Ingrid Berger Myhre et Andrea David, a retenu notre attention. Dans cette proposition minimaliste, deux danseuses tentent d’établir entre elles un vocabulaire commun, par leurs mouvements, quelques mots, une bûche, un marteau, un pinceau, une scie…  Mêlant gestes et paroles, structurant l’espace avec leur corps et les objets, elles illustrent des notions abstraites, complémentaires ou antagonistes, appartenant à l’univers du travail, de la société, de la philosophe. Evoqués par chaînes sémantiques comme «fiction, imagination, réalité» ou «efficacité, solidarité, hiérarchie» ces concepts renvoient de manière très subtile et très ludique à notre «corps commun», social et idéologique.

 alexandra_pirici_delicate_instruments_c_rania_moslamMoins convaincante, la performance d’Alexandra Pirici, Instruments délicats manipulés avec soin, laisse les spectateurs choisir parmi une trentaine de titres disparates comme Le premier Homme sur la lune, Dracula, Pina Bausch, Le Lac des cygnes, La Gymnastique aérobic de Jane FondaVladimir Poutine chasse la panthère... Aussitôt énoncés, aussitôt joués, ou plutôt mimés, ces titres donnent naissance à de courtes séquences, souvent muettes, plus ou moins éloquentes. Un spectacle inégal qui repose sur la durée et l’interaction avec le public, d’abord surpris  puis vite conquis.
Côté théâtre, la parole est plus directement engagée : Provisoire de Raul Coldea et Petro Ionescu, présente les laissés-pour-compte de la société, invisibles parce que vieux, chômeurs, sans défense. Si l’interprétation laisse à désirer, la volonté est là de dénoncer la fausse démocratie qui s’est mise en place dans le pays.

Avec Vous n’avez rien vu ! Alex Fifea évoque les violences policières à l’encontre des va-nu-pieds, sans abris, prostituées ou roms, en reconstituant, après une enquête minutieuse, l’assassinat de Daniel Dumitrache, dans un commissariat de Bucarest. Accompagné d’un musicien, passant d’un personnage à l’autre, il joue, à lui seul, les témoins, les policiers, l’homme de la rue, et analyse, dans cette pièce bien construite et rythmée, les mécanismes sociaux et idéologiques qui sous-tendent le racisme anti-pauvre.
Elle est un bon garçon, conçu par Eugen Jebeleanu, d’après le documentaire Rodica est un bon garçon, retrace la triste existence d’un jeune campagnard qui se sent fille depuis l’enfance. Contrairement aux mises en scène précédentes, celle-ci allie un propos d’actualité et une recherche esthétique affirmée. Sur le plateau nu, les éléments de décor soigneusement choisis mettent en valeur la transformation de Florin Caracala qui, d’abord garçon, se féminise au fur et à mesure. L’homme-femme nous émeut tout en gardant la bonne distance  par rapport à son rôle.
On a pu aussi revoir, à Cluj, dans sa version roumaine, Pulvérisés d’Alexandra Badea, dans la mise en scène  de Frédéric Fisbach. Le spectacle, créé en septembre aux Francophonies en Limousin (voir Le Théâtre du blog), suit le destin de quatre salariés travaillant à l’étranger pour les sous-traitants d’une multi-nationale française: une ouvrière chinoise, un superviseur sénégalais de plateau d’appels, un responsable français assurance-qualité et, à Bucarest, une ingénieure d’études. »S
oldats inconnus pris dans les dommages collatéraux d’une guerre économique mondiale», aux vies broyées par la course aux profits et par le stress. Des images projetées, situant les personnages dans leur contexte, permettent d’éclaircir leurs paroles, distribuées entre trois comédiens, dont deux roumains.
Le chœur d’amateurs recrutés dans la ville, rythme et soutient la progression dramatique de ces individus, pris dans les rets de la mondialisation.
Le texte ciselé de l’auteure roumaine, écrit en français et proféré tantôt dans sa langue maternelle, tantôt dans celle de Molière, prend ici l’allure d’une partition polyphonique de voix et d’images croisées. Certains trouveront la pièce difficile à suivre, d’autres salueront une démarche radicale correspondant à l’écriture fragmentée.
 Alexandra Badea entendait pour la première fois son texte en roumain, et nous explique qu’elle ne peut pas écrire dans sa langue d’origine, qui renvoie à la coercition qu’elle a subie, enfant, à l’école et dans la société. Cette production franco-roumaine fait partie d’un programme de coopération, soutenu par l’Institut français de Roumanie (voir Bucarest sur scène dans Le Théâtre du Blog). On a découvert à cette occasion le bel auditorium de la Maison de la Radio, construit dans le pur style des années soixante, seul établissement public ayant ouvert ses portes au festival.
Temps d’images 2015 témoigne de la pugnacité d’une équipe travaillant dans des conditions précaires, de l’engagement citoyen du théâtre indépendant roumain, et de ses difficultés à émerger dans un pays où 99% du budget de la culture va aux grosses structures.

 Mireille Davidovici

 Le festival Temps d’images a eu lieu à Cluj du 7 au 14 novembre.

www.tempsdimages.ro

 

Le NowShow

Le NoShow par le collectif Nous Sommes Ici/ Théâtre DuBunker

 

phpThumb_generated_thumbnailjpgA l’entrée du théâtre, chacun choisit le prix de son billet avant de le payer, dans l’anonymat, et de rejoindre la salle. Les raisons de cette procédure nous seront dévoilées par la suite. La troupe demande aux critiques de ne pas en faire état. Sachez seulement que le montant des recettes aura une incidence sur la représentation.
« Parce que c’est comme affronter une tempête. » «Parce que j’aime le mode de vie nocturne. » Parce que j’aime le direct, l’éphémère, l’imprévisible.», «Parce que j’aime chercher à vivre dans le doute»… Ainsi débute l’assemblée générale installée sur scène. Les sept comédiens déclinent tour à tour leurs motivations personnelles à faire du théâtre, quand on leur apporte les comptes: la recette du soir s’élève à 1.361 euros pour 110 spectateurs…Que faire ?
D’une façon où d’une autre, Le NoShow se poursuivra, riche en rebondissements et en surprises. Instructif pour le public, il s’interroge sur la place du théâtre et de la culture dans la société. Argent, reconnaissance, avenir et désillusion des artistes sont les quatre grands thèmes à partir desquels la troupe interpelle les spectateurs, à titre collectif et individuel, pour mesurer la valeur qu’ils accordent à l’art. Elle les implique gentiment mais radicalement par des coups de fils passés au hasard dans la salle, des votes impromptus selon les questions qui leur sont adressées  par les comédiens sur scène, ou par  d’autres qui se réchauffent dehors autour d’un feu, relayés en direct par une caméra.
« Au Québec, en pratiquant le théâtre, même si on a du succès, il est impossible de joindre les deux bouts.» C’est à partir de ce constat qu’est né Le NoShow. Deux collectifs, l’un venu de Montréal et l’autre de Québec, se sont réunis pour construire un spectacle interactif qui démonte et analyse les aspects économiques de la culture dans un pays où les subventions sont maigres et le régime des intermittents du spectacle, inexistant. «Les subventions financent-elles les artistes ou les spectateurs ?»  est l’une des questions posées. Et qui s’applique aussi, bien sûr, au mode de production en France.
Au-delà de cet aspect comptable, ces jeunes gens en colère nous font partager leur engagement, leurs convictions et  leurs déboires, chacun rapportant avec humour sa propre expérience du métier, dans une série de sketches. Même s’il n’y a pas de quoi rire, ils veulent toujours faire drôle… au risque de quelques lourdeurs. Ils forçent parfois le trait, et leur jeu paraît alors outré, peu naturel, si bien que les situations traînent en longueur et que Le NoShow tourne en rond, voire s’enlise. Heureusement, de nouveau pris à partie, le public sort de l’ennui qui menace de s’installer.
Le projet reste insolite, ludique; on passe une bonne soirée et on sort du théâtre un peu mieux informé sur les difficultés que rencontrent les artistes au quotidien, et heureux d’avoir partagé un moment joyeux avec eux.

 Mireille Davidovici

Théâtre Paris-Villette T.:  01 40 03 72 23, jusqu’au 28 novembre. www.theatre-paris-villette.fr.
Théâtre Benno Besson, Yverdon-les-Bains (Suisse) les 2 et 3 décembre.

Festival des Boréales à Caen et dans sa région

 

Vingt-quatrième édition des Boréales.
 
C’est le plus important festival dédié à la culture des cinq pays scandinaves, des pays baltes, du Groenland et des îles Féroé. Fondées en 1992 par deux universitaires, Lena Christensen et Éric Eydoux, puis organisées par le Centre régional des Lettres de Basse-Normandie, Les Boréales ont, depuis longtemps maintenant, une riche programmation: pièces de théâtre, lectures, danse, cirque, performances, concerts, cinéma et vidéo, expositions, durant quinze jours à Caen, et dans la région de Basse-Normandie.
  Au programme de ce festival inauguré vendredi dernier, deux expositions dans la remarquable Abbaye aux dames, fondée au XI ème siècle par Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant qui, lui, fonda l’Abbaye aux Hommes. L’Abbaye aux dames (18ème siècle) abrite aujourd’hui le siège de la Région Basse-Normandie.

Exposition Normann Copenhagen

3610Group_Mormor_Blue_Blue_white.ashx_L’entreprise danoise emblématique du nouveau design scandinave, a été fondée en 1999 par Jan Andersen et Poul Madsen qui travaillent avec de jeunes designers, et qui propose mobiliers, tissus, éclairages, vaisselle, verrerie…
  Singularité : ces produits reprennent, avec une grande finesse, les codes bien connus du design scandinave haut de gamme: d’abord, selon une tradition déjà ancienne, une  fabrication conçue par des créateurs expérimentés dont les œuvres sont souvent et depuis longtemps entrées dans les musées, comme celles d’Alvar Aalto ou Borge Mogensen, des éditions en grand nombre et/ou voire très limitées, une fonctionnalité exceptionnelle, une connaissance du travail artisanal à la main et industriel avec une véritable expérience des matériaux, et un  minimalisme et une rigueur absolue (pas d’ornementation superflue, merci Martin Luther !).
Le design scandinave met aussi l’accent sur le respect de l’environnement (en principe),  avec des matériaux souvent naturels : coton, laine, bois blonds mais pas toujours car connotés Ikéa, comme le chêne, le frêne ou le hêtre, de provenance certifiée, huilés ou non mais rassurants, avec des lignes pures, des formes et couleurs douces proches de celle que l’on voit dans la nature au printemps ou en automne, associées au fer, à l’acier poli ou à des matières plastiques moulables (polymères et polyuréthanes), donc tout à fait contemporains.  Dans un équilibre parfois difficile à obtenir, compte-tenu des normes anti-feu imposées dans l’ameublement.

  Et cela donne quoi chez Norman Copenhaguen ? Entre autres, une table basse ronde à trois pieds, des chaises et tabourets de bar et de bons fauteuils aux pieds de chêne avec assise en matière plastique aux couleurs pastel,  et un gros canapé bleu pâle, aux formes rebondies et très douces à l’œil mais… curieusement moins confortable qu’il n’y semble à première vue.
 Des belles assiettes simples, rondes ou rectangulaires, boîtes cylindriques et tasses blanches, en porcelaine, avec quadrillage bleu en pointillé inspiré de nos toiles Vichy dont la particularité est de n’avoir ni endroit ni envers, avec trame et chaîne en bandes alternées bicolores pour rideaux, nappes, etc. Motif très ancien que l’on retrouve un peu partout en Europe du Nord.
 Mais aussi de beaux couverts de table en inox brossé, un peu lourds en main mais aux formes épurées, et un remarquable et beau casse-noix, constitué d’une seule bande, serrant la noix, sans doute efficace mais cher : 40 € ! Comme les pièces et mobiliers exposés ici, (on n’est pas ici du tout chez Ikéa et l’originalité, cela se paye).
  Les produits originaux de Norman Copenhaguen sont faits pour servir sans doute mais aussi pour être vus et pas partout (vous avez dit élitisme ?); c’est peut-être toute l’ambiguïté et le charme du design, toujours à cheval sur le passé et l’avenir, sur la fabrication hautement technologique et l’art, sur l’utilitaire et l’objet inutile mais séduisant… « Il y a, dit la théoricienne Anne Bony, obligation d’anticipation, le designer doit penser le devenir de ses produits. Le design est un métier de service, pas seulement un métier artistique ».
  Dans cette même Abbaye aux dames, On the ice, une série de photos de Ciril Jazbec, jeune  artiste slovène de  vingt-neuf ans, sur un village du Nord du Groenland et la vie de ses habitants, qui ressent déjà les effets du réchauffement climatique. Fortes images de cette population de quelques centaines d’habitants, qui voient la banquise restée moins longtemps chaque année. Il y a de belles photos, pas vraiment des portraits, d’ hommes au visages buriné, en bottes de fourrure, qui chassent encore le phoque, ont des traîneaux et des attelages de chiens comme depuis l’éternité, mais aussi des maisons, avec gros poèle cuisine avec hotte, et salon avec grand écran télé.
 Le village est visiblement très loin de tout, et les photos de ces immense étendues glacées en montrent  toute la solitude et la fragilité. Quand on regarde cette série d’une cinquantaine de photos souvent de grand format, loin de toute complaisance, on est frappé par ce mélange de modernité et d’outils et vêtements traditionnels,  et par l’extrême fragilité de toute une culture dont  la fin est sans doute proche.
Belle exposition mais aux légendes des plus limitées: nous aurons apprécié d’en savoir plus sur ces villageois à la fois si lointains, et si proches de nous par leur vie quotidienne domestique. Le réchauffement climatique est l’affaire de tous, et on aurait aimé que l’on n’offre pas au public papiers divers et cartes postales (utiles?) reproduisant les photos de Ciril Jazbec : il n’y a pas de petites économies d’énergie…
  Autre exposition que nous n’avons pas pu voir: celle de Per Kirkeby au Musée des Beaux-Arts; à la fois géologue, écrivain, sculpteur et graveur, il  a participé à plusieurs expéditions scientifiques dans le grand Nord.

  Du côté spectacle: trois chanteuses, d’abord, après le vernissage de ces deux expositions, sur un camion-scène d’orchestre rock, en plein air dans le jardin de l’Abbaye aux dames*, Hannah Schneider, jeune et belle danoise espiègle, au look très étudié, en mini-robe et chapeau noirs. Multi-instrumentiste, elle s’accompagne elle-même au synthé pour interpréter des chansons pop/folk souvent mélancoliques, en danois et en anglais. Pour accompagner ces mélodies, petits sablés et glog pour tous (c’est à dire vin chaud à la cannelle comme dans les pays nordiques).
  Au théâtre d’Hérouville-Saint-Clair cette fois, un concert avec Eglé Sirvydyté,  chanteuse lituanienne qui interprète de belles compositions, riches en harmonies et en rythmes, en s’accompagnant elle-même au piano. La balance est parfois assez limite entre la voix qu’on aimerait parfois plus présente, et le piano.
 En seconde partie, son amie, Alina Orlova, lituanienne elle aussi, est déjà venue par deux fois aux  Boréales. A vingt-sept ans ans, elle  a déjà un sacré parcours dans son pays et s’est fait connaître aussi en Angleterre, et dans le reste de l’Europe. Elle s’accompagne au piano (elle a une excellente pratique de l’instrument), interprète ses chansons pop-folk qu’elle a en partie composées elles-mêmes, et chante en anglais, russe ou lituanien.
“Les chansons, dit-elle, me viennent indistinctement dans l’une des ces trois langues. Le russe est ma langue maternelle, celle que je parle à la maison avec mes parents. Le lituanien est ma seconde langue, celle que j’ai apprise à l’école et que je parle dans la rue.”  Avec des morceaux courts (à peine deux à trois minutes) mais très intenses, et sans accompagnement sophistiqué. Elle chante souvent de façon mélancolique, comme avec une certaine distance mais aussi une sincérité absolue. Cela se sent tout de suite, même si on ne comprend et (encore) que les chansons en anglais.
Ce qui fascine aussi chez elle, c’est cette incroyable gestualité, quand elle est assise au piano, rythmant du pied, bougeant sans cesse sur son tabouret, passant vingt fois la main dans ses longs cheveux roux tout bouclés, pour remettre en place une mèche rebelle, regardant sans arrêt le public auquel elle s’adresse, en commentant en anglais ses chansons ! Aucun doute, elle chante magnifiquement et possède une sacrée présence en scène.

  whs_lahto_1-950x634Lähtö (départ), écriture collective de la compagnie WHS, direction: Kalle Nio

   C’était samedi dernier, jour de deuil mais la salle du Théâtre d’Hérouville était quand même presque pleine. Marcial di Fonzo Bo, le nouveau directeur de la Comédie de Caen, a salué la mémoire des victimes du carnage de la veille : “Nous voulons associer notre douleur et notre colère aux familles et amis des victimes des attentats de la nuit dernière, et partager avec vous un court extrait de l’article d’Edwy Plenel paru hier dans la presse : «Vendredi 13 novembre, toute une société fut la cible du terrorisme : notre société, notre France, faite de diversité et de pluralité, de rencontres et de mélanges. C’est cette société ouverte que la terreur voudrait fermer ; la faire taire par la peur, la faire disparaître sous l’horreur. Et c’est elle qu’il nous faut défendre car elle est notre plus sûre et plus durable protection.
  Parce qu’ils ne visaient pas des lieux manifestement symboliques, comme lors des attentats de janvier, il s’est dit que les terroristes auteurs des carnages parisiens n’avaient pas de cible. C’est faux : armés par une idéologie totalitaire, dont le discours religieux sert d’argument pour tuer toute pluralité, effacer toute diversité, nier toute individualité, ils avaient pour mission d’effrayer une société qui incarne la promesse inverse.
  Aussi douloureux qu’il soit, il nous faut faire l’effort de saisir la part de rationalité du terrorisme. Pour mieux le combattre, pour ne pas tomber dans son piège, pour ne jamais lui donner raison, par inconscience ou par aveuglement.La société que les tueurs voudraient fermer, nous en défendons l’ouverture, plus que jamais. La programmation d’aujourd’hui, et tout au long de la saison la Comédie de Caen, défend cette ouverture.
Nous vous remercions de votre présence qui confirme cette ouverture et cette pluralité. Au nom de tout l’équipe de la Comédie de Caen. Merci ».
Sur le plateau, rien d’autre qu’un grand rideau gris qui enveloppe aussi une table où sont assis une femme et un homme, dont on comprend vite qu’ils ont une relation compliquée.  Dans un silence total, lui pique des morceaux d’aliment dans une assiette blanche, et elle,  sert du vin mais la bouteille est vide et on n’entend seulement que le vin qui coule. Il lui jette rageusement les clés sur la table. et elle sort de table pour aller voir la mer dont on aperçoit les vagues sur la plage dans une ouverture du rideau… La scène se répète huit fois de façon identique.

 « Les sentiments, dit Kalle Nio, et les pensées sont exprimés à travers le mouvement de leurs corps et des vêtements, qui ont une vie qui leur est propre. La pièce reprend des thèmes abordés dans les films de Michelangelo Antonioni et les histoires courtes d’Hanif Kureishi, et questionne les possibilités de considérer une personne encore et toujours comme un étranger. L’absurdité et les malentendus dans les relations sont mis en avant, les acteurs communiquent à travers les transformations des vêtements ».
Avec de la magie dans l’air, comme ce manteau qu’il enfile mais le magicien Kalle Hakkarainen a quatre bras et mains..  Ce qui ne va pas lui faciliter pas les choses. Il y a aussi un moment fabuleux où il tente en vain de repasser une chemise qui se révolte constamment comme un objet indomptable, ou encore un jeu incompréhensible de grandes plaques de verre volant en l’air et que fait virevolter la danseuse Vera Selene Tegelman…
Ces mouvements, aussi magnifiques que poétiques, des vêtements et objets, sont obtenus avec des techniques de magie traditionnelle, mais aussi grâce à des capteurs électroniques et des créations vidéo, comme ces rideaux très plissés, à la fois filmés et réels qui se déplient sans cesse. Avec une interrogation chez le spectateur sur le virtuel et la réalité, accompagnée par une musique onirique de Samuli Kosminen.
  C’est fascinant aux meilleurs moments mais voilà : même si le spectacle ne dure que soixante-cinq minutes, il est, disons, précis mais bien mal foutu, avec de nombreuses longueurs inutiles. «Aujourd’hui, dit Kalle Nio, on fait du neuf en utilisant toutes les possibilités que nous offrent la scène et les équipements de théâtre pour créer des illusions qui parlent de la vie et qui replacent la magie à la pointe des arts scéniques. La magie nouvelle, c’est tout ce qui fait de la magie une forme d’expression pertinente et contemporaine».
Sans doute, le théâtre et la magie ont souvent fait bon ménage mais le scénario de Lähtö piétine et peine à s’imposer, ce qui finit par plomber le spectacle. Dommage…

  Signalons d’autres spectacles, dont nous vous rendrons aussi compte, comme Horror de Jakop Ahltom et aussi Andréas d’après August Strindberg de Jonathan Châtel (voir Le Théâtre du Blog), Le Front pop/Poprintama, issu d’un laboratoire de création du Théâtre Kom finlandais, dans la mise en scène par Guy Delamotte du Panta-Théâtre de Caen, et aussi La Mouette d’Anton Tchekhov, mise en scène du remarquable metteur en scène lituanien Oskaras Koršunovas du 25 au 27 novembre.
Enfin pour les amateurs de littérature scandinave, une rencontre avec  la romancière finlandaise bein connue chez nous, Sofi Oksanen à l’IMEC, Abbaye d’Ardenne à Saint-Germain-La blanche herbe, et  deux journées sur le polar nordique face à la mondialisation et sur le polar au féminin, le dimanche 22 novembre à 14h et à 15h 30 au Musée des Beaux-Arts de Caen.

Philippe du Vignal

Les Boréales. T : 02 31 15 36 40.

*Visite guidée gratuite de l’Abbaye aux dames (une heure), tous les jours à 14h 30 et 16 h. (En français ou en anglais).

 

 

Trissotin ou Les Femmes savantes

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Trissotin ou Les Femmes savantes de Molière, mise en scène de Macha Makeïeff

 

Philaminte, une de ses deux filles, Armande, et sa belle-sœur Bélise, admirent Trissotin, mauvais poète et cousin de Tartuffe qui, en fait, lorgne l’argent de cette famille bourgeoise. Mais le mari de Philaminte, Chrysale, son frère Ariste, Henriette, la sœur cadette d’Armande, sont eux, plus lucides mais assez lâches, comme impuissants, devant cet étrange personnage qui les fascine. Et Chrysale a bien du mal à contredire Philaminte qui veut lui offrir sa fille. Trois contre trois! Qui va gagner?

 Le beau Clitandre en a pincé longtemps pour Armande, mais, comme elle admirait Trissotin, il est alors devenu amoureux d’Henriette, et ils veulent se marier… Chrysale et Ariste y sont favorables, mais Philaminte, éblouie  comme Bélise par le personnage, veut qu’Henriette épouse Trissotin, mais aussi, comme, et plus curieusement, l’intelligente Armande qui est, elle, jalouse de voir sa sœur s’envoler avec son son ancien amoureux, et semble ainsi régler ses comptes.  Le mariage d’Henriette et Clitandre est donc compromis, même s’ils luttent contre ce Trissotin auquel ils tentent de s’opposer, avec l’aide cette fois de Chrysale, devenu enfin plus ferme. Mais, heureusement, Ariste, le frère de Chrysale, avec l’aide de Martine, la servante renvoyée par Philaminte (car elle ne respectait pas les règles de la grammaire !) et réengagée par Chrysale, arrivera à prouver, grâce à de faux documents, la duplicité de Trissotin qui sera ainsi mis en échec. Henriette pourra donc épouser son cher Clitandre…

 Cette comédie écrite par Molière en 1672, donc un an avant sa mort, a quelque chose d’assez amer et est surtout une satire de ses contemporains et  dénonce le pédantisme dans une société corsetée où le grand dramaturge met aussi habilement le doigt où cela fait mal: la misogynie, les méandres de la sexualité mais aussi l’évidence de la libido chez la célibataire endurcie et érotomane de tata Bélise, tout cela sur fond de dot et placements d’argent.  Dépassée, vieillotte cette histoire ? Que nenni ! Cela rappelle l’histoire de ce Thierry Tilly qui dut répondre de séquestration, de violences volontaires sur personne vulnérable et d’abus frauduleux. Il était arrivé à déposséder de son argent et de son château, il y a une dizaine d’années, une riche famille bordelaise où il s’était introduit…

 Molière montre ici le délire d’une mère et de sa fille, sous l’influence d’un gourou faux intello, séducteur ridicule mais aussi dangereux stratège qui vise aussi la dot d’une des filles pour arriver à ses fins et profiter cyniquement d’un confort bourgeois : « Pourvu que je vous aie, il n’importe comment ». Cela a au moins le mérite de la clarté! Cela nous rappelle étrangement la phrase d’un vague copain que nous citaient nos parents:  » L’une ou l’autre, qu’importe, c’est la maison qui m’intéresse. » Le célèbre dramaturge parle aussi d’une nécessaire émancipation des femmes, et a écrit une pièce, aussi souvent comique que pathétique, où règnent dans cette famille, le mensonge, les petites stratégies amoureuses ou pseudo-amoureuses, les manipulations, l’incapacité du père à prendre ses responsabilités. La critique sociale est virulente quand il montre cette maisonnée où tout part en vrille, et où on est parfois proche de la folie pure et d’un désastre final avec une jeune et belle Henriette, sacrifiée à Trissotin.

Macha Makeïeff a composé une sorte de galerie de personnages, à la fois pittoresques, ridicules et parfois touchants. Et il y faudra, comme dans Tartuffe, un coup de théâtre, l’astucieuse manipulation d’Ariste pour rétablir l’ordre social… «Toquée» comme elle dit, de Molière,  la metteuse en scène avoue être  fascinée par cette langue «si forte, puissante et difficile, inventive et musicale, écrite en alexandrins sonores». Et elle a parfaitement réussi à faire entendre cette «pièce immense». En mettant l’accent sur le personnage de Trissotin et en montrant comment ces femmes intelligentes sont soumises, l’une aux délices d’un certain pédantisme, les autres: au sexe, à la puissance maternelle, à la jalousie, à la volonté de se faire une place dans un monde d’hommes…

Tout cela est bien vu et finement interprété avec une impeccable diction. Macha Makeïeff  a eu raison de faire appel à Valérie Bezançon dont il faut saluer le remarquable travail qui permet d’entendre, comme rarement, ce texte fabuleux.  La metteuse en scène bouscule les repères traditionnels et a situé les choses avec une certaine distance, plutôt du côté de la farce, dans les années 1960, avec des costumes déjantés et des gag en série séries, comme ce téléphone mural qui ne fonctionne pas, et une scénographie qui rappelle celles des spectacles qu’elle avait conçus et mis en scène avec Jérôme Deschamps. Avec, entre autres, des portes battantes comme celles de leur fameux Lapin-Chasseur.

Sur le plateau, dans le genre gaguesque et très second degré, une vingtaine de chaises, fauteuils et banquettes disparates (c’est très à la mode en ce moment, voir dans Le Théâtre du blog, La Volupté de l’Honneur) et souvent d’une rare laideur  comme ces  sièges en vinyl noir ou de couleur criarde. Il y aussi une sorte de laboratoire vitré où Philaminte et Bélise se livrent à des expériences de chimie. Bélise notamment verse un liquide transparent dans une éprouvette, qui, en se transformant en fumée blanche, prend la forme d’un phallus !

 On pardonnera à Macha Makeïeff certaines approximations de mise en scène. Il faudrait qu’elle revoie le début de la pièce lente à démarrer sans doute et qui, ici, a du mal à prendre son rythme. Et on se demande bien pourquoi Martine nettoie les vitres très en hauteur debout sur une échelle, pourquoi un domestique trimballe sans raison des valises, ou enfin pourquoi une étagère toute en hauteur  et chargée de livres se décroche  comme dans la plus pure tradition des Deschiens. Ce n’est pas méchant mais ne sert à rien, et pollue visuellement un travail de grande qualité. Elle a su en effet choisir et diriger ses comédiens comme, entre autres, Marie-Armelle Deguy, remarquable  (comme toujours) en Philaminte,  Geoffroy Rondeau (Trissotin) qui a une formidable présence, Karyll Elgrichi  qui réussit à imposer le personnage secondaire de Martine), Vanessa Fonte qui crée un belle et fragile Henriette,  Thomas Morris, comédien et chanteur lyrique qui fait de Bélise une sorte de Castafiore bedonnante et trop maquillée,Vincent Winterhaller  (Chrysale).
Mais tous sont absolument crédibles et attachants, même quand ils sont ridicules comme Vadius, dès qu’il entrent sur le plateau, et le plus petit rôle est bien tenu, avec une belle unité de jeu et de solides arrangements musicaux de Jean Bellorini.

Le soir de la première à Saint-Denis, la salle était remplie de collégiens qui n’ont pas boudé leur plaisir à voir, deux heures durant, ces personnages venus d’un tout autre monde que le leur à Saint-Denis, où se passe au moment où on écrit ces mots, une tragique affaire en lien avec les attentats. Trois siècles plus tard, la pièce reste d’une rare intelligence… Macha Makeïeff n’a pas triché, comme le font souvent les metteurs en scène quand ils essayent de monter des classiques. On sent qu’elle aime vraiment Molière, et elle aura réussi son pari : nous faire rire (ce n’est pas un luxe en ce moment !) et entendre cette langue française formidable qui nous appartient à tous, comme un trésor vivant, avec jeux de mots savoureux à la clé: «Quand on se fait entendre, on parle toujours bien, dit Martine à Bélise qui réplique: « Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ? » Ce à quoi, Martine lui répond : «Qui parle d’offenser grand’mère, ni grand’père ? » Et Chrysale avoue :«Je vis de bonne soupe, et non de beau langage ».

C’est cela aussi la civilisation : aller librement dans un lieu de spectacle entendre notre langue, et non lire le franglais des affiches publicitaires du métro qu’on nous impose et que Fleur Pellerin, ministre de la Culture, trouve tout à fait légitime, parce que, dit-elle, « il y a beaucoup de touristes à Paris. » (sic) Sans commentaires.

Philippe du Vignal

Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis jusqu’au 11 novembre, et en tournée.

 

La France en deuil

 

 La France est en deuil, et toute l’équipe du Théâtre du Blog s’associe à la douleur des familles des victimes; nous pensons en particulier à Anne Silvestre qui a perdu son petit-fils au Bataclan.
Nous tenons aussi à manifester notre solidarité avec tous ceux qui vont continuer à travailler dans les nombreux théâtres à Paris.

Jour après jour, et tous ensemble, sans exception, il nous faudra résister à cette cruauté inadmissible qui a touché des innocents qui regardaient un spectacle, buvaient un verre à la terrasse d’un café, ou se baladaient à vélo tout près du restaurant Le petit Cambodge, où une de nos consœurs journalistes était assise une heure avant la fusillade.
C’est dire que nous sommes tous concernés. Mais n
ous continuerons à aller au théâtre et à vous rendre compte quotidiennement de l’actualité du spectacle. « Nous avons des nuits plus belles que vos jours » écrivait Jean Racine à un ami en 1662 et « Il nous faut, disait Wladimir Maïakowski, arracher la joie aux jours qui filent. »
Malgré le cortège d’horreurs qui nous a frappés ces derniers jours, restons tous debout.

Ph. du V.

le 18 décembre.

Hier, vendredi 21, le Théâtre de la Ville rouvrait ses portes et il n’y avait pas un seule place de libre pour le spectacle de la troupe de la Schaubühne berlinoise qui avait décidé de venir jouer. Quelles meilleures réponses à ces actes de barbarie qui nous ont frappé il y a juste une semaine…

 

L’Enfant Roi

L’Enfant Roi de Clémence Barbier

1567180938-20141128124103Le Bureau Trois, en partenariat avec La Générale, ce lieu atypique du XIème arrondissement qui est une sorte de laboratoire mutualisé de création et d’expérimentation artistiques, organise cette semaine L’Éveil de l’Automne, festival  pour  le jeune public. En mettant à l’honneur des jeunes compagnies, particulièrement celles qui défendent sur scène un propos politique (au sens large).
Après l’effroyable massacre qui a eu lieu vendredi dernier tout près de la Générale, le festival est maintenu, mais les 1.500 élèves qui avaient prévu de s’y rendre, devront rester dans leurs classes ! Tout s’effondre donc pour la première édition de ce festival, et nous rappelle tragiquement les annulations de janvier dernier. Les compagnies de spectacle jeune public risquent, une fois de plus, de vivre des temps difficiles pour leur économie et leur survie. Espérons que notre public de demain  pourra revenir au plus vite dans les salles de spectacle. À la Générale, les spectacles sont maintenus mais pour un petit nombre de personnes : programmateurs, amis comédiens…
La minute de silence de ce lundi midi fut aussi sobre qu’émouvante pour les quelques-uns d’entre nous qui l’avons vécu, dans ce lieu de culture qui a ouvert grand ses lourdes portes d’acier vers la rue. Clémence Barbier, de la compagnie Microsystème (voir Round Up dans Le Théâtre du Blog) innove avec cet Enfant roi : c’est sa première pièce et c’est aussi la première fois que la compagnie destine un spectacle au jeune public.
 Même s’il suit le fil de l’histoire d’Œdipe, l’écriture a été de nombreuses fois testée en atelier auprès des jeunes, notamment à Chelles où la compagnie est en résidence dans ce beau théâtre. « L’aventure d’Œdipe, dit Clémence Barbier, est l’histoire la plus célèbre et surtout la plus improbable qui soit. Un garçon qui tue son père et épouse sa mère. Qui pourrait y croire ? Pourquoi voudrions-nous en faire le récit à des enfants ?
Le sujet de la pièce, c’est le désir, la naissance du désir chez le petit enfant, le corps qui désire, le désir de l’autre, le désir de parcourir le monde, le désir sexuel ». En effet, Œdipe, cet enfant gâté voit la puberté arriver, comme un miroir pour les jeunes spectateurs, puis c’est l’adolescence, et il quitte sa famille… Ensuite, on connaît l’histoire.

  Alban Aumard incarne un Œdipe flamboyant, loin des clichés, plutôt rondouillard, et certains sourires lui donnent l’air d’un éternel enfant. Il n’est pas sans rappeler Olivier Martin Salvan, avec autant de talent mais avec un peu plus de douceur. Autour de lui, Jehanne Carillon et Clémence Barbier ont une belle présence, alternant les rôles et apportent un bon rythme à la pièce, si bien que ces soixante-quinze minutes passent vite.
  Il y a une remarquable unité visuelle, avec des costumes blancs, et une sorte de castelet  au rideau ingénieux. La bande-son, très étudiée, accompagne bien tout le spectacle, dont la mise en scène est pleine d’idées, comme ce flash-back du parcours d’Œdipe, ou ce saladier en aluminium qui passe du ventre rond au casque. Et Clémence Barbier a évité les écueils de l’adaptation, qui ici, n’est ni dans l’abêtissement ni dans l’emphase et la raideur que peuvent parfois susciter les mythes grecs.
  Un spectacle intelligent pour un jeune public mais aussi passionnant pour les plus âgés. Un beau travail donc à découvrir encore ce mercredi 18 novembre à 15h. Allez-y,  cela fera chaud au cœur aux comédiens comme à vous.

Julien Barsan

La Générale, 14 Avenue Parmentier, 75011 Paris. T : 06 18 44 06

 

Kabarets Kassés 1/2

Kabarets Kassés 1/2, de Bruno Edmond et Franca Cuomo

 

548-bigIls le savent, eux aussi, qu’il faut interroger le passé pour comprendre le présent, et peut-être même, si l’on est  un peu  optimiste, pour protéger l’avenir. On se dit parfois qu’il n’y a plus rien à protéger, quand les déçus de la politique se réfugient dans la haine et se livrent pieds et poings liés au pire, pourvu que leur passion de revanche et de nuisance soit satisfaite…
Bon sang ! Nous ferions mieux d’être citoyens, et de prendre les choses en main, plutôt que de croire au père Noël et de lui en vouloir de cadeaux qui se paient cher ! Bref, le collectif Lamachinerie est revenu aux sources de l’histoire, avec la Grande guerre et la montée du nazisme.
Et ça fait mal. Ils ont choisi la forme la plus libre, la plus désespérée, la plus drôle aussi, celle que  Karl Valentin et  ses amis avaient trouvée pour tourner la censure. Ils lui ont donné le style qui s’impose, expressionniste, en hommage à Grosz, Otto Dix, et quelques autres qui partagent avec eux la force et la justesse du trait.
Capable d’un subtil « sprechgesang » (parlé/chanté),  ils sont aussi rigoureux et saisissants musiciens qu’ils sont comédiens exacts, et historiens scrupuleux. Et surtout linguistes, car toute la politique est là,  avec le sens donné aux mots, et dans celui qu’on leur ôte, subrepticement, pour mieux prendre le pouvoir sur les hommes, jusqu’à faire régner la barbarie.
Ils se sont nommés: Angst (Markus Fisher) et Zorn (Françoise-Franca Cuomo); ils jouent et chantent avec une précision infernale cette peur (Angst) et cette colère (Zorn), en nous regardant droit dans les yeux. Christiane Bopp, au trombone et Cyril Trochu, au piano et à l’accordéon, Sylvain Kassap, aux clarinettes, les « accompagnent » au sens plein du terme.
Il les soutiennent, dialoguent avec eux, apportent la note d’humour qui fait grincer et rire en même temps. À quoi tient le charme de ce cabaret anguleux ? À une nostalgie bien comprise, à un pessimisme joyeux, à leur amour inconditionnel de la musique, et à l’amitié qui passe, entre eux, et entre nous. C’est ainsi : la sorcière est dans la cuisine : nous savons que les contes pour enfants sont cruels, mais qu’ils ne trompent pas leur monde. Lamachinerie a déjà visité le monde pas si enfantin de Lewis Caroll : attendez-les au tournant, vous ne serez pas déçus.

 Christine Friedel

 Spectacle vu au château de la Roche-Guyon; tournée en Normandie et dans la région parisienne. T: 01 43 55 08 78

Idem, création collective

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Idem, création collective des Sans Cou, mise en scène d’Igor Mendjinsky

 

Terrifiante lucidité des artistes : «Nous voulions que tout commence dans un théâtre », dit Igor Mendjinsky. Marqués par la prise d’otages catastrophique au théâtre de la Doubrovka à Moscou, en octobre 2002, et par l’assassinat de l’équipe de Charlie-Hebdo cette année, les Sans Cou en ont fait le point de départ de leur réflexion sur l’identité.
Ils ne croyaient pas être les prophètes d’une nouvelle horreur! Vendredi dernier à Paris, attentats meurtriers, prise d’otages et massacre au Bataclan ont eu lieu pendant qu’ils jouaient sans rien en savoir. Le match a continué, comme à Saint-Denis, et c’est bien qu’il ait continué dans la joie, la vivacité, la jeunesse : tout ce que les terroristes ont voulu abattre ce soir-là. Mais c‘est terrible : cet Idem, ce «même», annonce la répétition d’actes dont on s’était dit, en janvier dernier : «plus jamais ça».
Reprenons souffle, et parlons de ce théâtre qui parle si bien du monde, et que le monde oublie : avec de l’amour, et de l’espoir. Idem pose trois questions et suit quatre trajectoires : celle de l’identité individuelle, perdue par Julien Bernard, journaliste de télévision rescapé de la prise d’otages (d’un mystérieux pays de l’Est) mais amnésique et récupéré par le groupe terroriste, celle de l’identité de groupe, et celle de l’identité artistique.
Quel est ce groupe, que veut-il ? On ne sait rien de lui, sinon qu’il perd tout sens en s’enfonçant précisément dans son pur fonctionnement de groupe (Qui a trahi ? Qui mène ?) perdant de vue son objet, mais pas sa violence.

On suit, bien sûr la trajectoire de la femme venue chercher son mari, dans ce bout du monde où elle se perd, de la fille, beaucoup plus tard, qui en veut à son père de l’avoir «abandonnée», et celle de Gaspar, l’écrivain fantôme qui s’est emparé de l’histoire de Julien pour en faire un best-seller qui lui colle aux doigts.
On a, là, toute la richesse d’un drame, et la troupe ne se cache pas de faire référence à Victor Hugo, et même à William Shakespeare. De fait, même si l’écriture n’arrive pas à l’épaule de ces deux géants, la jubilation y est. Les cheminements s’entrecroisent, à toute vitesse, les images et les présences surréalistes s’invitent, entre autres sous la forme d’une danseuse-chat. Les questions graves-on sait à quel point, celle de l’identité a pourri la vie politique- ne sont jamais oubliées, mais mises en jeu.
Le public est interpellé, interrompu en plein suspense puis le spectacle reprend de plus belle: on se régale ainsi de la satire du faux écrivain, rebelle aux médias obstinés à lui faire dire quelque chose ; la récupération du show à l’américaine est tout aussi jouissive. Bref, les comédiens, vifs, précis, originaux et changeant de peau à vue, nous en font voir de toutes les couleurs.
L’actualité changera ces couleurs, pour ceux qui verront le spectacle. Car il faut aller voir cet exercice de la pensée par l’humour, le vrai (pas une petite dérision racoleuse) par la tendresse aussi, et l’attention aux êtres dans toutes les situations ; par la fantaisie et l’intuition poétique, en toute liberté. C’est cela qu’il faut défendre, qu’il faut vivre.

 Christine Friedel

 Théâtre de la Tempête. T : 01 43 28 36 36, jusqu’au 13 décembre.

Visage de feu

Visage de feu, de Marius von Mayenburg, mise en scène de Martin Legros.

 

078Les apparences ne trompent pas longtemps, ou du moins la normale n’est pas ce que l’on croit. Visage de feu nous présente une famille normale de la fin du vingtième siècle : père ingénieur, lisant les faits-divers pour se détendre le soir, mère au foyer taisant son amertume, fille, et fils adolescent, le garçon étant particulièrement tourmenté par sa puberté.
 Le dérapage commencera avec le trouble provoqué par les mystères du corps féminin, le sang des règles sur la faïence blanche des toilettes. L’arrivée de Paul et de sa moto –le type du garçon sans problème- dans la vie d’Olga exaspèrent les tentations incestueuses de son frère. « Nous sommes une famille » ? Kurt, le garçon, l’entend ainsi : ma sœur est à moi, et pas à ce type qui se comporte déjà comme papa. Feu partout : il se brûle, entraîne sa sœur dans son épopée pyromane, jusqu’à la pire violence.
Marius von Mayenburg suggère que cette violence est tout aussi présente chez le père, avec son appétit pour les récits de meurtre, mais bridée, contrainte, là où elle est sans limite chez les enfants. Pour le dramaturge allemand, cette absence de limites est la marque du tournant du siècle (la pièce date de 1998) : pas de “valeurs“, rien n’est transmis, sinon un mode de vie que les enfants rejettent parce qu’on ne leur donne aucune raison, aucun motif de l’accepter, et qu’eux-mêmes n’ont aucun désir sinon celui de l’immédiat.

  Il développe jusqu’au bout la logique d’une violence à l’état pur, comme il le fait dans Martyr, que l’on a pu voir la saison dernière mise en scène par Matthieu Roy. La pureté elle-même, dans les deux pièces, est une terrible et extrême tentation : du côté du nihilisme dans Visage de feu et du côté de l’intégrisme religieux (chrétien, mais on comprend que cela vaut pour tous) dans Martyr.
La pièce est jouée au Montfort dans un décor blanc, impeccable, qui fait d’autant mieux ressortir les souillures de la violence. Le jeu des comédiens, de même, est épuré, stylisé, parfaitement maîtrisé, y compris dans la représentation de l’excès.

 Le collectif Cohue, né en 2009 à Caen, réunit les générations, comme il se doit en famille, entre débutants et comédiens expérimentés (qui sont souvent allés voir ailleurs, et du côté des plus novateurs), avec la même exigence formelle, la même qualité de travail.
 Pourtant, on reste assez extérieur à ce spectacle d’excellente qualité. Mais les lycéens présents ce soir-là, ont retenu leur souffle tout au long de la représentation, et se sont défoulés ensuite par le rire : eux, au moins ont reçu le spectacle dans toute sa force.

 Christine Friedel

 Montfort Théâtre. T : 01 56 08 33 88, jusqu’au 18 novembre

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