Foi, amour, espérance

Foi, amour, espérance, d’Ödön von Horvath, mise en scène de Patrice Bigel

 Foi-amour-espérance62Photo-Agathe-Hurtig-Cadenel-1024x683 Cent cinquante marks: une somme pas si énorme que cela, dans cette Allemagne de l’entre-deux-guerres qui va droit à l’inflation et au nazisme. Mais indispensable à Elisabeth pour acheter sa carte de représentante-placière en corsets et soutiens-gorge, et qui est aussi le prix de l’amende qu’elle a dû payer pour avoir exercé sans cette carte.
 Bon, il faut se débrouiller mais la jeune fille déterminée n’a rien à vendre, sinon son corps, après sa mort, à l’institut médico-légal. Déception: le dit institut n’achète pas les corps, il n’en a pas besoin avec les suicides, les accidents… Mais un gentil préparateur lui prêtera l’indispensable argent.
 Mais on ne prête qu’aux riches, et Elisabeth restera toujours en dessous du seuil de survie, donc d’honorabilité. Inquiet pour ses cent-cinquante marks et vexé d’avoir surestimé la position sociale d’Elisabeth, le gentil préparateur la dénonce pour escroquerie! Tout est à l’avenant : le sympathique automobiliste qui vous prend en stop est un dragueur brutal, le magistrat à la belle âme -par instants- est l’exécutant, à la chaîne, d’un justice mécanique, et le policier, un trouillard.
Les autres, même quand ils ne sont pas amers ou indifférents, ont peur : comment aider quelqu’un, surtout une femme, pauvre de surcroît, sans risquer de se faire tirer vers le bas ? La vie est déjà si difficile : « vivre à une époque pareille, je me demande pourquoi c’est tombé sur nous ».
La pièce (1932) censurée en Allemagne où Ödön von Horvath était déjà un auteur “dégénéré“, n’a été mise en scène qu’un an plus tard, à Vienne. Patrice Bigel n’a pas cherché à opérer une inutile reconstitution historique, ni à réduire la pièce en l’actualisant à outrance : le temps présent offre assez d’Elisabeth résolues, déterminées, qui ne cherchent qu’à travailler et à vivre indépendantes mais qui perdent pied, peu à peu poussées à la rue et au suicide.

L’histoire a ici une fonction de loupe : elle concentre la lumière et met le feu aux poudres. Indissociable du style du spectacle : un cabaret critique, acerbe, avec des chansons de Bertolt Brecht ou de Tucholsky et la musique de Hans Eisler, vient rappeler que tout cela n’est pas affaire d’individus, mais de système.
Le jeu, très graphique, est à la fois, comme la phrase d’Ödön von Horvath, parfaitement réaliste et stylisé. Pas de psychologie mais des émotions primaires, des actions directes, comme dans un sombre roman au dessin puissant et économe, sans être sec.
Cela se passe dans ce qui pourrait être un parking, en réalité, un vrai théâtre, apte à recevoir du public. Sur un plateau de peu de hauteur mais vaste et profond-ce qui permet des effets de mise en scène d’une beauté rare- un personnage disparaît sans sortir de scène, avalé par une bouffée de brouillard, un bassin est une pièce d’eau du zoo, puis le lit d’une brève apothéose amoureuse, plastiquement superbe, ou le canal où Elisabeth se jettera («pas à cause de toi, parce que je n’avais plus rien à bouffer»).

C’est aussi le lieu de travail de la troupe, d’où cette adéquation parfaite entre les corps, l’espace, le mouvement, même si, par instants, les voix peuvent s’y perdre.  Foi, amour, espérance, ne vient pas ici par caprice, mais dans un long et beau processus.
Patrice Bigel a repris récemment Dead Line, trente ans après la création : une savoureuse chorégraphie sur tapis rouges diplomatiques, bienvenue en cette saison de COP 21, et un bel hommage au théâtre dansé de Pina Bausch. Certains comédiens sont revenus, d’autres sont partis, de nouvelles générations arrivent : ce travail au long cours, discret, original et surtout pensé, fait la qualité de la compagnie La Rumeur.
De fait, la rumeur fonctionne : sans publicité, sans bruit, le public est là, toujours fidèle. Quand on arrive à la gare du RER, on suit simplement la voie de chemin de fer jusqu’à l’ancienne usine Hollander où se fabriquent ces belles choses…

 Christine Friedel

 Usine Hollander, 1 rue du docteur Roux, Choisy-le-Roi. T : 01 46 82 19 63. Du 4 au 6, puis du 9 au 13 décembre.

 


Archive pour 1 décembre, 2015

Foi, amour, espérance

Foi, amour, espérance, d’Ödön von Horvath, mise en scène de Patrice Bigel

 Foi-amour-espérance62Photo-Agathe-Hurtig-Cadenel-1024x683 Cent cinquante marks: une somme pas si énorme que cela, dans cette Allemagne de l’entre-deux-guerres qui va droit à l’inflation et au nazisme. Mais indispensable à Elisabeth pour acheter sa carte de représentante-placière en corsets et soutiens-gorge, et qui est aussi le prix de l’amende qu’elle a dû payer pour avoir exercé sans cette carte.
 Bon, il faut se débrouiller mais la jeune fille déterminée n’a rien à vendre, sinon son corps, après sa mort, à l’institut médico-légal. Déception: le dit institut n’achète pas les corps, il n’en a pas besoin avec les suicides, les accidents… Mais un gentil préparateur lui prêtera l’indispensable argent.
 Mais on ne prête qu’aux riches, et Elisabeth restera toujours en dessous du seuil de survie, donc d’honorabilité. Inquiet pour ses cent-cinquante marks et vexé d’avoir surestimé la position sociale d’Elisabeth, le gentil préparateur la dénonce pour escroquerie! Tout est à l’avenant : le sympathique automobiliste qui vous prend en stop est un dragueur brutal, le magistrat à la belle âme -par instants- est l’exécutant, à la chaîne, d’un justice mécanique, et le policier, un trouillard.
Les autres, même quand ils ne sont pas amers ou indifférents, ont peur : comment aider quelqu’un, surtout une femme, pauvre de surcroît, sans risquer de se faire tirer vers le bas ? La vie est déjà si difficile : « vivre à une époque pareille, je me demande pourquoi c’est tombé sur nous ».
La pièce (1932) censurée en Allemagne où Ödön von Horvath était déjà un auteur “dégénéré“, n’a été mise en scène qu’un an plus tard, à Vienne. Patrice Bigel n’a pas cherché à opérer une inutile reconstitution historique, ni à réduire la pièce en l’actualisant à outrance : le temps présent offre assez d’Elisabeth résolues, déterminées, qui ne cherchent qu’à travailler et à vivre indépendantes mais qui perdent pied, peu à peu poussées à la rue et au suicide.

L’histoire a ici une fonction de loupe : elle concentre la lumière et met le feu aux poudres. Indissociable du style du spectacle : un cabaret critique, acerbe, avec des chansons de Bertolt Brecht ou de Tucholsky et la musique de Hans Eisler, vient rappeler que tout cela n’est pas affaire d’individus, mais de système.
Le jeu, très graphique, est à la fois, comme la phrase d’Ödön von Horvath, parfaitement réaliste et stylisé. Pas de psychologie mais des émotions primaires, des actions directes, comme dans un sombre roman au dessin puissant et économe, sans être sec.
Cela se passe dans ce qui pourrait être un parking, en réalité, un vrai théâtre, apte à recevoir du public. Sur un plateau de peu de hauteur mais vaste et profond-ce qui permet des effets de mise en scène d’une beauté rare- un personnage disparaît sans sortir de scène, avalé par une bouffée de brouillard, un bassin est une pièce d’eau du zoo, puis le lit d’une brève apothéose amoureuse, plastiquement superbe, ou le canal où Elisabeth se jettera («pas à cause de toi, parce que je n’avais plus rien à bouffer»).

C’est aussi le lieu de travail de la troupe, d’où cette adéquation parfaite entre les corps, l’espace, le mouvement, même si, par instants, les voix peuvent s’y perdre.  Foi, amour, espérance, ne vient pas ici par caprice, mais dans un long et beau processus.
Patrice Bigel a repris récemment Dead Line, trente ans après la création : une savoureuse chorégraphie sur tapis rouges diplomatiques, bienvenue en cette saison de COP 21, et un bel hommage au théâtre dansé de Pina Bausch. Certains comédiens sont revenus, d’autres sont partis, de nouvelles générations arrivent : ce travail au long cours, discret, original et surtout pensé, fait la qualité de la compagnie La Rumeur.
De fait, la rumeur fonctionne : sans publicité, sans bruit, le public est là, toujours fidèle. Quand on arrive à la gare du RER, on suit simplement la voie de chemin de fer jusqu’à l’ancienne usine Hollander où se fabriquent ces belles choses…

 Christine Friedel

 Usine Hollander, 1 rue du docteur Roux, Choisy-le-Roi. T : 01 46 82 19 63. Du 4 au 6, puis du 9 au 13 décembre.

 

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