En attendant Godot

En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène de Jean-Pierre Vincent

 photo_raphael_arnaud_6Samuel Beckett aura bousculé la dramaturgie conventionnelle et  ses codes bourgeois, en faisant la part belle à un théâtre inédit de l’absence, de l’incapacité humaine à tolérer toute présence, surtout depuis les camps d’extermination de la seconde guerre mondiale.
Chez Samuel Beckett, l’homme,  incapable d’assumer sa solitude et nouer une amitié, a une existence  due à une erreur de conception: non programmée par des géniteurs irresponsables. Une conscience se voit ainsi jetée brutalement dans le vaste monde. Bref, autant parler d’une épreuve bue dans la douleur jusqu’à la lie. Heureusement, la parole de théâtre est un recours et ses personnage profèrent des mots qui leur échappent, une planche ultime de salut et d’énergie.
Ici, les dialogues des personnages tracent une ligne de temps qui s’écoule dans la lumière et contre l’oubli. La pièce créée en 1953  montre l’attente de marginaux, exclus ou sans-papiers, des êtres désenchantés qui parlent pour s’extraire de l’ennui, avec  l’espoir à peine formulé d’un événement qui les divertirait un peu.
Vladimir et Estragon voient dans l’arrivée inopinée de complices Pozzo (Alain Rimoux) et Lucky (Frédéric Leidgens), un événement en soi dans le long fleuve tranquille du temps… On ne sait lequel martyrise l’autre mais ces nouveaux venus sont tenus par une relation de pouvoir. «Vous n’avez pas fini de m’empoisonner avec vos histoires de temps ? C’est insensé ! Quand ! Quand !… Elles accouchent à cheval sur une tombe, le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau. En avant ! » dit Pozzo le tyran, en  tirant sur la corde qui retient Lucky.
Le temps recèle une impressionnante source d’oubli: faits, illuminations, paysage… Mais ici, de cette mémoire défaillante, ne subsiste qu’un sous-sol.
Vladimir insiste : «Pourtant nous avons été ensemble dans le Vaucluse, j’en mettrais ma main au feu.»
Jean-Paul Chambas, le fidèle scénographe de Jean-Paul Vincent, s’inspire du Vaucluse et des nuits arlésiennes étoilées de Vincent van Gogh. Mais ici, ne reste plus, au lointain, que le seul bleu nuit du firmament, un soleil ou une lune brumeuse. Et, une paire de « godillots », du nom de son inventeur, abandonnés sur un plateau de lumière immaculée. Un rappel des cinq natures mortes que le peintre au destin tragique représenta, de façon provocatrice, à son arrivée à Paris dans les années 1830 et un arbre qui fait penser à L’Homme qui marche d’Alberto Giacometti. Le grand sculpteur avait créé l’arbre pour la création d’En attendant Godot….
Jean-Pierre Vincent a fait de Vladimir et Estragon qu’interprètent brillamment Charlie Nelson et Abbès Zahmani, des figures comiques et tranquilles à la Laurel et Hardy, chapeau melon et costumes usés: l’un étriqué pour Wladimir le plus fort et l’autre trop grand pour le fluet Estragon…

 Ces personnages burlesques joués par ces acteurs dans un parcours sans faute laissent fuir le temps, tout en se regardant vivre et en contemplant l’espace nu, métaphore somptueuse d’une vaine attente mais où peut naître un contact entre les êtres…

 Véronique Hotte

 Théâtre des Bouffes du Nord, Paris ( XVIII ème) du 4 au 27 décembre. T. : 01 46 07 34 50.

 


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