En avant marche

En avant marche, d’Alain Platel, Frank Van Laecke et Steven Prengels /NTGent /Ballets C de la B’

604113Ce n’est pas le coup de cymbales de L’Homme qui en savait trop d’Alfred Hitchcock, mais il nous met tout de suite en attente et en appétit, et cela ne cessera qu’à la fin du spectacle.
Pas encore le coup fatal, mais ces cymbales sont dans les mains d’un homme «que la mort a traversé, la fleur à la bouche » et qui ne peut plus jouer du trombone.
Pendant que l’orchestre s’installe, dans le brouhaha et avec la petite chorégraphie habituelle, l’homme erre entre les chaises, perturbe, laisse faire ses bruits organiques, s’empare du micro pour dire, en toutes les langues qui lui passent par la bouche, ce que nous appellerions « des insanités », et joue, avec grâce, de ses disgrâces.

 Les autres ? Ils se préparent, font ce qu’ils ont à faire, et le claquement de chaises pliantes fait sa musique dissonante. Peu à peu, entre la musique de Gustav Mahler, Jean-Sébastien Bach, Franz Schubert, Edward Elgar, Giuseppe Verdi… transposée, quand elle passe par l’incroyable douceur des cuivres. Car on est au sein d’une harmonie municipale. La différence entre harmonie et fanfare ?  La première joue  dans une salle, à défaut de kiosque à musique, et la seconde en marchant dans les rues.
En avant marche, invite donc l’homme tombé à se relever, encore et encore, plus proche du « Lève-toi et marche» du Christ, que de l’ordre militaire, dont il reste, dans cette harmonie, des shakos de fantaisie, des uniformes brillants et deux vaillantes majorettes.
Tout le spectacle, qu’Alain Platel préfère appeler musique-théâtre que théâtre musical, est fait d’un passage insensible de l’ordre au désordre, puis à un retour prodigieux à un ordre-évidemment-harmonieux.
Devant un mur en toile, percé de nombreuses fenêtres rectangulaires, avec, à l’intérieur de l’immeuble, des passerelles et des escaliers, ce qui permet une organisation verticale de l’orchestre. Toutes sortes d’événements musicaux vont se produire: des déraillements déchirent la pureté d’un son collectif, un duel de percussions aux baguettes s’enflamme jusqu’à épuisement des jouteurs, et des grelots et piétinements rendent hommage aux traditionnels Gilles flamands.
Le trombone se prête à tous les jeux et querelles qui peuvent naître dans un groupe, quand surgit, au milieu des uniformes, un prodigieux interprète. Danse classique, contemporaine, hip-hop, acrobatie : tous les styles  sont en lui, et il en fait une danse unique. En caoutchouc, en acier, il est capable d’entraîner dans un duo bouleversant d’élégance et de virtuosité lente, le vieil homme «que la mort a traversé»: le spectacle touche alors au sublime.
Partout où se joue le spectacle, Alain Platel et sa formidable équipe invitent une harmonie locale à se joindre à eux : un moment de vraie vie sur le plateau, avec une parfaite maîtrise artistique. Ici, l’orchestre, sur la scène du nouveau Théâtre à Montreuil, qui avait déjà joué dans Une Faille (voir Le Théâtre du Blog), est impressionnant de précision et de passion, et justement ovationné. Et il n’a eu qu’une seule répétition avec toute la troupe ! Belle réussite pour ce projet de Mathieu Bauer, qui dirige son théâtre en musicien.
Ce qui est beau dans cette mise en scène de la musique, c’est la générosité, l’énergie d’un travail, aussi  émérite que rigoureux, et fait avec amour. En avant marche, qui a remporté le Herald Angel Award au Festival d’Edimbourg  2015, secoue avec bonheur, la morosité et la paresse.
Allons, l’émotion, le rire, la beauté et le courage sont à portée de main: pas si compliqué de les partager, au moins pour un soir…

 Christine Friedel

Nouveau Théâtre de Montreuil. T : 01 48 70 48 90, jusqu’au 17 décembre. Le spectacle clôt Mesure pour mesure, temps fort consacré au théâtre musical en ce lieu. À suivre donc la saison prochaine.
Besançon, les 16 et 17 janvier. Angers, les 19 et 20 janvier. Evreux, le 22 janvier. Douai, le 26 janvier.


Archive pour décembre, 2015

…Avec vue sur la piste

Avec vue sur la piste, spectacle de fin d’études de la 27e promotion, mise en scène d’Alain Reynaud, avec la collaboration artistique d’Heinzi Lorenzen

  27_AVEC_VUE_4C’est un spectacle collectif, avec les dix-sept étudiants du Centre national des arts du cirque, à la fois  interprètes mais aussi créateurs, dans le cadre merveilleux d’un ancien cirque rénové, clair et tout à fait fonctionnel,  à l’équipement technique haut de gamme.
 Dans des conditions très professionnelles où bien entendu comme dans toute école, il y a derrière toute une équipe pédagogique et technique. Initié en 1985 par Jack Lang, ministre de la Culture, le C.N.A.C. a formé plus de trois cent-cinquante artistes de toute nationalité et a bouleversé les codes du cirque traditionnel, et l’enseignement a été orienté vers des créations où se croisent à la fois, l’acrobatie, la danse, l’interprétation théâtrale, etc.
  Avec un investissement de neuf millions d’euros, le C.N.A.C. a ajouté  un instrument d’exercice pour les élèves de la section cirque du lycée Pierre Bayen, et la quarantaine d’artistes du monde entier qui préparent ici leur diplôme d’enseignement supérieur… Les chapiteaux (extérieurs) et le cirque d’hiver accueillent donc maintenant une formation continue et les compagnies en résidence
Alain Reynaud, remarquable clown, musicien mais aussi metteur en scène de nombreux spectacles, Plume et Paille en 2009 et Petouchok en 2013. Issu du C.N.A.C. en 1990, il a cofondé la compagnie des Nouveaux Nez. Directeur artistique  du Pôle national des arts du cirque Ardèche Rhône-Alpes, et du nouveau Festival d’Alba-la-Romaine , il est aussi depuis 2009, formateur, entre autres, au C.N.A.C.

   Il a mis en scène avec beaucoup de rigueur et d’intelligence Avec vue sur la piste.  Au début, le spectacle a un peu de mal à se mettre en marche, mais très vite, les jeunes gens sur un petit podium jouent de la musique (cuivres surtout) avec une telle joie communicative, qu’ensuite, les numéros se succèdent avec une unité parfaite: main à main, sangles aériennes où les jeunes circassiens font merveille avec une formidable gestion de l’énergie et de l’équilibre.
 Il y a aussi un quatuor de cadre aérien: deux porteuses (Garance Hubert Samson et Lucie Roux), et deux voltigeuses (Gabi Chirescu et Léa Verbille)  qui font preuve d’une souplesse et d’une douceur étonnantes. Le tout à six mètres environ du sol, avec une “facilité” apparente: ce qui suppose, bien entendu, une rigueur et une énorme boulot en amont de plusieurs années chez ces jeunes gens et leurs enseignants.
Ce qui frappe ici (mais ils n’ont pas le choix!) c’est l’humilité dans le travail: chacun, à tour de rôle, sert d’accessoiriste. Il y a, en même temps chez eux une solidarité à toute épreuve dans ce travail très physique où ils n’ont aucun droit à l’erreur. Et, quel que soit le numéro, ils sont tous, très présents, très attentifs aussi pour assurer la sécurité de leurs camarades… Malgré le filet, le danger est partout, et ils le savent bien.
  Le numéro le plus fabuleux est cette bascule coréenne qui envoie les jeunes circassiens haut en l’air. Après plusieurs sauts périlleux, ils ont rattrapés par les mains, par leurs camarades trapézistes! Fabuleux…
 bascule coréennePrécision, intelligence des mouvements mais aussi grande poésie: loin de tout intellectualisme, loin des petits spectacles parisiens de texte, souvent prétentieux, le corps devient ici un médium artistique de premier ordre. Sous l’influence évidente du dadaïsme et des avant-gardes russes, il y a ici, notamment dans cette préhension du vide par le corps, une sorte de côté radical, primitif, élémentaire, au meilleur sens du terme.
 Le gestuel devient en effet à la fois sujet et objet d’une action artistique. Mais aucun excès de théâtralité, il y a juste ce qu’il faut, et quand ces jeunes artistes parlent, ils sont toujours justes, ce qui est rare. Pas de « représentation » mais une prise en charge totale du corps individuel au service d’un numéro à deux ou à plusieurs, dans une sorte de ballade onirique à laquelle le public est très sensible. Et il a chaleureusement applaudi ces jeunes gens. La présence  de l’artiste comme corps, restée longtemps marginale, a transformé radicalement la scène actuelle. Mais certains politiques, peu lucides, n’en ont même pas perçue toute la dimension sociale (voir les récentes déclarations, entre autres de Laurent Wauquiez).
Bref, cette bande de jeunes gens aura ici appris beaucoup de choses: la confiance dans son corps, le développement de la sensibilité et de l’intelligence scénique, et la mise au point d’un spectacle dans les conditions les plus professionnelles (mise en scène, son, lumière, costumes), la solidarité absolue d’un groupe, mais aussi  (et ce n’est pas rien dans une école) la tolérance entre jeunes de culture différente.
 On compte en effet dans cette promotion des Français mais aussi une Catalane, une Cambodgienne, une Québécoise, une Danoise et deux Portugais. Tous très volontaires, travailleurs et promis à un bel avenir.
M. Laurent Wauquiez, nouveau président de la nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes, qui s’en est pris (voir Le Théâtre du Blog), et de la façon la plus stupide, à la formation soi-disant coûteuse pour les métiers du cirque et des marionnettes, ferait bien d’aller voir Avec vue sur la piste
  Il y verrait la preuve tangible, immédiate de ce qu’une école de haut niveau technique et d’excellence artistique comme le C.NA.C., peut apporter au spectacle et à l’art contemporains. Et cela dépasse, et de loin, le seul territoire du cirque…  

Philippe du Vignal

Cirque historique de Châlons-en-Champagne du 9 au 17 décembre.
Parc de la Villette du 27 janvier au 21 février. Cirque-Théâtre d’Elbœuf les 18,19 et 20 mars. Théâtre municipal de Charleville-Mézières les 30, 31 mars et le 1er avril. Le Manège de Reims, Scène nationale,  les 21, 22 et 23 avril.

En attendant Godot , mis en scène de Yann-Joël Collin

En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène de Yann-Joël Collin

  d5accc12-1e3a-4154-8e8c-a9def0c38454Après le scandale et les huées à sa création en France (1953) dans la mise en scène de Roger Blin, En attendant Godot est devenu assez vite un classique, vu et revu, lu et relu comme tel, étudié dans les lycées. La pièce marque un moment de bascule dans l’écriture théâtrale, produit par les bouleversements de la seconde guerre mondiale. Que reste-t-il d’une humanité hantée par les génocides, la bombe atomique et la guerre froide ? Là, dans la peur et la fascination de l’anéantissement, il n’y a plus d’avant, ni d’après.
Vladimir et Estragon (Didi et Gogo), se posent la question du temps à laquelle ils ne peuvent donner qu’une réponse, celle d’une durée sans repères : on attend… Gogo y met un peu plus d’efforts de mémoire, mais les chemineaux (vieux mot hors du temps, ça tombe bien) avec leur chapeau-melon, font quand même la paire, malgré leurs velléités de séparation: «On ne peut pas, on attend Godot ».
Le temps de la pièce, c’est le présent de l’attente. La mise en scène de Yann-Joël Collin est fondée sur cette réalité : « Chers spectateurs, nous allons vivre ensemble cette durée ». Les deux échantillons d’humanité dessinés par Samuel Beckett, (Cyril Bothorel et Yann-Joël Collin) viennent de la salle, puis explorent le plateau comme un lieu nouveau, sans mémoire, dangereux, ou tout au moins risqué.
Ils trébuchent sur le sol, pourtant impeccable, du théâtre et prennent en pleine figure, ses portes battantes. Ils expérimentent.
De là, des moments d’incertitude et de flottement bienvenus, car c’est tout à fait de cela qu’il s’agit. À l’exception des indispensables petits chapeaux-melon, ils portent des costumes d’aujourd’hui, et de magnifiques baskets qui ne sauraient faire souffrir Estragon, autant qu’il le dit.

 C’est sans importance : «Voilà l’homme tout entier, s’en prenant à sa chaussure, alors que c’est son pied, le coupable». Cette attente devient en soi une action. Jean-Pierre Vincent, dont nous avons aussi vu la mise en scène et qui parie sur le théâtre et ses codes (voir l’article de Véronique Hotte dans Le Théâtre du Blog): Charlie Nelson et Abbès Zahmani font merveille en nouveaux Laurel et Hardy.
 Mais ici, Yann-Joël Collin et sa troupe jouent la surprise et l’humour, et nous font savourer les “brèves de comptoir“, ces blocs d’un langage précontraint qui parsèment la pièce. Quand arrivent ces Pozzo et Lucky, plus sobres, et donc peut-être encore plus énigmatiques que ceux de Jean-Pierre Vincent, Didi et Gogo retrouvent leur place parmi les spectateurs et assistent, avec eux, à leur numéro.
Ils partagent le scandale et l’indignation inutile devant la tyrannie et la servitude, et le même espoir douloureux d’arracher quelques bribes de sens au discours désarticulé, sans cesse brisé et sans cesse repris, du penseur Lucky. Mais la pièce ne les laisse pas tranquilles; Lucky, l’esclave, leur rappelle, à coups de pied, qu’être une victime ne rend pas meilleur, et, au passage, que leur place est quand même sur ce foutu plateau.
L’étonnant, avec En attendant Godot : malgré l’obligation rigide de ne pas changer un mot du dialogue ni des didascalies, on a toujours l’impression d’assister à une pièce nouvelle… La partition, ultra-précise, laisse une place immense et une grande responsabilité aux interprètes.

 On ne reviendra pas sur la mise en scène de Jean-Pierre Vincent, et sur le formidable hommage qu’elle rend au théâtre (un salut particulier à Alain Rimoux et Frédéric Leidgens  qui jouent Pozzo et Lucky). Mais on appréciera surtout le travail de Yann-Joël Collin et de sa compagnie La Nuit surprise par le jour,décapante, immédiatement contemporaine, dans le plaisir d’un théâtre en train de se faire.
Elle nous rappelle que le sens d’En Attendant Godot est bien là : la pièce ne répond à aucun “pourquoi“, mais en pose à l’infini, quand il s’agit de la résoudre sur un plateau. Ce qui en fait un grand classique, résistant à tous les traitements, même les meilleurs.

 Christine Friedel

 Théâtre de la Cité Internationale, T : 01 43 13 50 50, jusqu’au 23 décembre.

 

 

 

Les Reines de Normand Chaurette

Les Reines de Normand Chaurette, mise en scène d’André Perrier, candidat à la maîtrise pratique en mise en scène (programme du Conservatoire) .
 
12274706_1133083990057782_7430290674823811488_nUn décor gris de désolation  balayé par un vent ronflant qui glace le sang… On entend la tempête qui fait rage, et des lambeaux de tissus, pendus sur un alignement de châssis peints, laissent deviner de fantomatiques créatures, rongées par le désir le plus viscéral du pouvoir. Les six figures féminines font leur apparition et nous projettent aussitôt dans un paysage mental inquiétant. Une création efficace, vu la difficulté du texte, et l’expérience limitée de ces jeunes actrices, inscrites au programme de formation  théâtrale à l’Université d’Ottawa.
Conçu par Normand Chaurette, dramaturge et romancier québécois, (le seul qui ait eu les honneurs de la Comédie-Française), cette pièce, collage d’extraits de Titus Andronicus, Henri VI, Richard II, et surtout Richard III de Shakespeare, regroupe des femmes qui ont joué un rôle important dans l’histoire anglaise, telle que l’a vue William Shakespeare.
L’auteur transforme cette  représentation historique en matière psychique, ce qui change évidemment la vision que l’on a de ces femmes à la scène,  alors qu’ici on ne voit jamais les hommes… Le roi Édouard IV se meurt, et les reines attendent la suite. Ici, elles font le tour de la scène dans une attente quasi-hystérique, déchirent  la syntaxe, et crachent leur rage, leur jalousie et leur désespoir, puisque leur avenir repose, malgré tout, entre les mains des hommes!

   Elisabeth, grisée par le pouvoir, s’effraye, si Édouard meurt, de la perte possible de ses enfants. Anne Warwick  pense devenir bientôt reine, quand son amant Richard prendra le pouvoir, dès la mort du son frère Edouard.
Normand Chaurette élimine la scène la plus cruelle de Richard III, où le jeune Richard, encore duc de Gloucester,  fait la cour à Anne Warwick, juste après avoir assassiné son mari…  Absolument pas découragé par la haine féroce de cette femme qui finira par accepter sa demande en mariage! Anne, devenue arrogante et cynique, attend avec impatience le jour où elle deviendra reine.
Quant à la vieille duchesse d’York, elle craint d’être abandonnée par toute sa famille, si son fils Édouard meurt, car lui seul la protège. Et on retrouve l’ex-reine Marguerite, veuve d’Henry VI, qui, déjà abandonnée, pleure sur son sort.
Isabelle Warwick, belle-sœur de Richard, elle, attend aussi la mort d’Edouard: son mari, Georges, est en effet le prochain héritier légitime du trône! Elle n’apparaît pas chez Shakespeare mais nous savons que Richard va faire assassiner Georges pour éliminer toute concurrence. Le sang coule, et les femmes sont traumatisées par cette vie sinistre.
A la fin, la figure fantomatique et tragique d’Anne Dexter, la sœur de Richard morte bien jeune, erre dans ce paysage brumeux et triste. Présentée comme la victime éternelle qui marque les drames les plus sanglants de Shakespeare comme Titus Andronicus, elle grimpe sur les murs, hante l’espace, disparaît derrière un châssis pour en ressortir et annoncer l’avenir tragique qui les attend toutes.

 Normand Chaurette insiste sur l’état de ces monstres obsédés par le pouvoir. Mais mieux vaut pour  le spectateur connaître les pièces en question, ou au moins, d’être au courant de la chronologie historique qui concerne ces tristes reines, s’il veut comprendre la rage qui les anime.
C’est la grande difficulté de cette  pièce,  dont on peut faire une mise en scène spectaculaire: ici, les hurlements d’Élisabeth, les explosions hystériques d’Isabelle, etc. montrent des figures cruelles et terrifiantes, plaquées dans les espaces qui leurs sont réservés. Elles tremblent, vomissent des tirades, en imposant une vision féminine du monde, pleine de malheur, d’où toute justification historique est apparemment évacuée…
Mais on peut se demander pourquoi! En effet, d
ans cet univers clos où « le Roi se meurt », où  les hallucinations fusent et où les souvenirs deviennent cauchemars, ces figures féminines se transforment parfois en  caricatures  ou poupées-robots, manipulées par un metteur en scène qui s’interroge sur la manière d’exploiter la parole et les pulsions intérieures, en jouant sur l’expression corporelle…
Mais il y a malentendu: André Perrier a du mal à éviter le récit historique dans sa mise en scène, et situe l’action dans une sorte de déséquilibre mental, celle d’un paysage expressionniste, digne du cabinet du docteur Caligari! Les  jeunes comédiennes, excellents «corps obéissants», se sont pliées à l’exercice, avec fougue et précision. Mais, à la longue, leur gestualité paraît vide de sens, surtout quand le spectateur ne connaît pas les pièces de Shakespeare…
Seule Kiara-Lynn Néï qui interprète Anne Dexter, la victime emblématique, a cerné une tonalité, un rythme et une articulation qui font vibrer le texte: elle nous permet d’aller au-delà de l’expression du  corps, et de  comprendre la signification profonde de son personnage. De cette création, on retiendra surtout le travail remarquable de ces jeunes comédiennes qui jouent ces sœurs, veuves et  filles de rois…

Alvina Ruprecht
 
Le spectacle du Département Théâtre de l’Université d’Ottawa y a été créé le 1er décembre, et s’est joué jusqu’au 5.

Le Méridien

 Le Méridien, un projet de Nicolas Bouchaud, d’après Le Méridien de Paul Celan, mise en scène d’Éric Didry

Le Méridien © Jean-Louis Fernandez036Paul Celan écrit ce discours prononcé à l’occasion de la remise du prix Georg Büchner à Darmstadt, en 1960, soit la «contre-parole» d’un poète qui s’exprime en allemand, la langue de sa mère comme celle des bourreaux nazis.
À travers le théâtre de Büchner : La Mort de Danton, Woyzeck, Léonce et Léna, Lenz,  il nous livre sa perception de l’art et de l’acte poétique, prenant appui sur la tirade de Camille Desmoulins dans La Mort de Danton.
La mise en scène élémentaire et raffinée d’Éric Didry,  de ce texte avec Nicolas Bouchaud à l’engagement sincère et entier, se donne comme une performance poétique, la mise en marche lumineuse d’une poésie existentielle et d’un pas-de- côté singulier et souhaité sur le chemin même de l’art. La poésie advient au moment où l’art se renverse et renaît autrement, quand celui qui marche sur la tête, le poète, «a le ciel en abîme sous lui. »
 Nicolas Bouchaud arpente le plateau de théâtre, un tableau d’école renversé à ses pieds, tel l’abîme céleste : il évoque la charrette sur la place  de la Révolution, aujourd’hui place de la Concorde, avec à son bord, Danton, Desmoulins et les autres. L’acteur dessine à la craie les marches de l’échafaud empruntées par les révolutionnaires, ce 5 avril 1794. Et Lucile, l’épouse de Camille, au spectacle des exécutions achevées, s’écrie : « Vive le Roi ! »
 L’invective n’est pas un hommage rendu à la monarchie mais à «une majesté du présent, témoignant de la présence de l’humain, la majesté de l’absurde». La poésie incarne «la vie du presque rien », les « tressaillements », les « allusions », la « mimique très fine qu’on remarque à peine », soit  le naturel de la créature, l’évidence de l’expérience vécue. Il faut savoir élargir le sentiment du vivant, unique critère en matière d’art, le naturalisme marquant les racines sociales et politiques de l’œuvre même de Georg Büchner.
  En général, le poète parle au nom d’un Autre ou d’un tout Autre – se refusant désormais à le nommer Étranger – gardant le cap sur lui, d’abord accessible, vacant, entre le déjà-plus et le toujours-encore d’une conscience claire et autorisée par le pouvoir de la langue. Il n’oublie pas non plus qu’il parle selon l’angle de la pente de son existence, de sa condition de créature. En un dialogue désespéré : «Le poème se tient dans le secret de la rencontre.»
Walter Benjamin dans son Essai sur Kafka cite le mot de Malebranche : «L’attention est la prière naturelle de l’âme.» Entre le Je et le Tu, se tient le présent de la poésie qui laisse parler le temps, ce que l’Autre a de plus personnel. Et  elle est bien « cette parole qui recueille l’infini là où n’arrivent que du mortel et du pour rien », les petits signes imperceptibles du vivant qui font mur contre la barbarie.      
  Un spectacle admirable, en forme de questionnement et de démonstration vive.

 Véronique Hotte

 Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 27 décembre à 20h 30. T : 01 44 95 98 21

Pinnochio

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Pinocchio d’après Collodi, texte et mis en scène de Joël Pommerat (à partir de huit ans)

  Cinq ans après sa création ici, (voir Le Théâtre du Blog ci-dessous), nous n’avons pas changé d’avis et cet impeccable spectacle parait tout neuf, dans une mise en scène d’une qualité exceptionnelle. L’adaptation de ce conte, d’une noirceur absolue quand elle est revisitée par Joël Pommerat, est d’une grande intelligence dramaturgique et d’une précision absolue quant à la direction d’acteurs, tous excellents (Myriam Assouline, Sylvain Caillat, Pierre-Yves Chapalain, Daniel Dubois, Maya Vignando). Et la scénographie, capitale chez Joël Pommerat, à la fois simple et d’une véritable imagination poétique, est grâce à un univers lumineux et sonore comme on en voit rarement, en parfaite unité avec sa mise en scène.
On retrouve sur le grand plateau des Ateliers Berthier, avec le même plaisir, les personnages de cette adaptation destinée en priorité aux enfants: le narrateur, pour qui rien n’est plus important que la vérité, la fée en grande robe blanche surdimensionnée et, bien sûr, le petit bonhomme en proie à ses mensonges, devenu agressif et insolent, qui ne veut pas avouer que son père est pauvre, son père qui s’est privé d’un manteau pour lui acheter un livre de classe… L’expérience de Pinocchio que peut comprendre tout enfant à qui ce spectacle est d’abord destiné, pose une vraie question:  Peut-on  quitter l’enfance, tout en restant libre ?

  Seul absent de cette reprise, Philippe Lehembre, qui jouait le père de Pinocchio, a déserté cette vallée de larmes mais on se souviendra longtemps de ce comédien aux merveilleux yeux bleus, aussi discret que formidablement présent.
Bref, la reprise de ce Pinocchio est un vrai bonheur théâtral, même si parfois le texte comporte quelques facilités, devant lequel tout adulte retrouve des yeux d’enfant.

Ph. du V.

Théâtre de l’Odéon/Ateliers Berthier,  8 boulevard Berthier, 75017 Paris, T: 01 44 85 40 40,  jusqu’au 3 janvier.

http://theatredublog.unblog.fr/wp-admin/post.php?post=274&action=edit

Les Missions d’un mendiant

Les Missions d’un mendiant, quatre pièces courtes de Daniel Keene, mise en scène de Richard Leteurtre et Olivier Couder

  missions_mendiant Sous un titre symbolique, deux compagnies se sont réunies pour monter de courtes pièces de l’écrivain australien, aujourd’hui bien connu en France, grâce à sa traductrice, Séverine Magois: le Théâtre Euridyce, établissement de service d’aide par le travail, abrite des ateliers de formation au théâtre, et le Théâtre de Cristal développe un pôle Art et Handicap, pour  garantir aux handicapés, un accès à la culture. Il regroupe aussi une quinzaine de comédiens professionnels permanents, handicapés et accompagnés dans leur travail par des personnes qui ne  le sont  pas, mixité que reflète ce spectacle, sans avoir les caractéristiques  du théâtre d’ d’amateurs.
D’abord, dans un court monologue, Je dis je, une comédienne se lance dans une logorrhée où, avec quelques mots, toujours les mêmes, obsessionnellement répétés, elle affirme, face à l’autre :le « tu » et le « nous » du public que nous sommes,  son « je », son  identité…
Puis La Visite met en présence un père et sa fille, en route pour rejoindre la mère dont ils vivent séparés. La gamine fouille par ses questions incessantes, la blessure ouverte par la séparation.
Dans Avis aux intéressés, un duo entre un père et son fils, Peter Bonke joue, avec une grande humanité, un père démuni devant son enfant handicapé de quarante ans, mutique et dépendant, qu’il va devoir abandonner. Avant d’aller mourir à l’hôpital, il met tout en œuvre pour trouver une solution.
Interprétés ici par un jeune homme affecté de cette même maladie, les tableaux successifs  présentent, avec des mots simples et sans pathos, une situation désespérée, où l’amour entre ces deux êtres les fait encore tenir debout… Avec la relation forte qui s’instaure entre les comédiens, cette belle pièce trouve une justesse de ton et de jeu.
Plus énigmatique, Le Tabouret à trois pieds met en scène trois personnages échoués dans un asile de nuit : un vieux mendiant, genre de clochard céleste, s’est placé sous la protection d’un garçon fasciné par les histoires qu’il raconte. Mais un troisième larron, arrivé de fraîche date, remet en question la probité du vieillard…

Peter Bonke donne une épaisseur glauque à ce personnage bizarre,  dont les interlocuteurs paraissent tout aussi étranges. L’écriture de Daniel Keene, fine et serrée, souvent laconique, se prête à  une interprétation sans fioriture, comme la mise en scène de ces Missions du mendiant nous la propose.
On a peu l’habitude de voir ce genre de travail et l’on apprécie d’autant plus sa sobriété.

 Mireille Davidovici

 Théâtre de l’Etoile du Nord 16 rue Georgette Agutte 75018 Paris T. 01 42 26 47 47,jusqu’au 19 décembre.

Roméo et Juliette

 Roméo et Juliette de William Shakespeare, version scénique d’après la traduction de François-Victor Hugo, mise en scène d’Éric Ruf

20151124-30VPLa pièce, Denis de Rougemont, est dans l’imaginaire littéraire, comme un «beau conte d’amour et de mort», à travers la résurrection du mythe de Tristan et Yseult, et la matrice de la vision tragique de l’amour en Occident, 
 Quête mystique insaisissable, description d’un instant poétique absolu, convocation sensorielle du sentiment de l’existence, l’expérience amoureuse se révèle être un instant absolu mais fugitif, dans un monde écartelé entre le bien et le mal.
La pièce témoigne de la vitalité du désir contre la mort victorieuse, et balance entre dérision comique d’un côté, et ironie tragique de l’autre. Les parents de Juliette, deviennent, ici, un couple de bourgeois burlesques (Danièle Lebrun et Didier Sandre). Roméo qui croyait déjà mourir d’amour pour une jeune Rosaline méprisante, se voit blessé d’amour autant qu’il blesse lui-même,  quand il rencontre la vive et libre Juliette.
 Le facétieux Mercutio (excellent Pierre-Louis Calixte), éloigné des illusions romanesques, se moque de Roméo qui a été visité par l’accoucheuse des fées, la reine Mab qui fait rêver les amoureux de songes volatils. Mais chez Shakespeare, à côté de l’intime, s’immisce, encore et toujours, le politique. Dans l’atmosphère délétère de Vérone, sur laquelle pèse la rivalité ancestrale opposant les Capulet et les Montaigu, les rixes de rue se succèdent.
 Le prince met fin à cette querelle déclenchée par un geste futile, menaçant de mort les chefs des deux clans ; et plus tard, Capulet lui-même, au bal qu’il donne chez lui, oblige à la tolérance son bouillant neveu Tybalt (Christian Gonon) qui a vite reconnu Roméo.
 La guerre des pères ne semble pas  s’être transmises aux enfants: Frère Laurent  (Serge Bagdassarian), qui anime aussi les fêtes italiennes de sa belle voix, marie en secret les amants pour que le rancœur familiale se change en apaisement. Et Roméo, qui vient tout juste d’être uni à Juliette, refuse de se battre avec Tybalt qui le provoque devant Mercutio, blessé à mort  quand il a protégé son ami.
   La machine tragique est pourtant enclenchée : Roméo va accomplir sa vengeance. Mais, banni de la ville, il devrait s’exiler à Mantoue, en attendant d’être rejoint par Juliette. Trop tard! La mécanique engagée par Frère Laurent s’enraye, tragiquement, entre les préparatifs d’un mariage illusoire et précipité entre Juliette et Pâris, et les ratés d’une lettre salvatrice à Roméo. La scène idyllique du balcon n’aura duré que le temps d’un rêve, comme la nuit d’amour des amants qui ne peuvent se quitter, confondant le chant du rossignol et celui de l’alouette…
Éric Ruf, a signé une scénographie fastueuse et épurée, où il esquisse une vision envoûtante des restes somptueux d’un palais italien, dont le blanc rappelle celui du soleil écrasant des pays méditerranéens  et la blancheur des ossements humains lavés par le temps.
Les fêtes estivales de la jeunesse  du temps présent, ont lieu sous les voûtes de guirlandes colorées. Avec, à la fois joyeuses et mélancoliques, des chansons pour jeunes gens aux lunettes de soleil, dans les années 60: les garçons comme chez Federico Fellini, emmènent dans leur voiture ou leur Vespa, des filles aux petites robes d’été blanc cassé,  qui ont au cou, un foulard aux tons pastel…

 Le tombeau sacré-splendide-où repose Juliette, qui rappelle les catacombes de Palerme  avec ces  morts momifiés debout, dans leurs atours colorés (costumes de Christian Lacroix), est le lieu symbolique où s’accomplissent les noces tragiques des amants avec la mort que jouent Suliane Brahim et Jérémy Lopez, avec la justesse et l’humanité requises.
Une preuve scénique éclatante que mourir d’amour n’est pas qu’un geste maniériste.

 Véronique Hotte

 Comédie-Française, salle Richelieu, jusqu’au 30 mai. T : 01 44 58 15 15

Bettencourt Boulevard ou une histoire de France

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Bettencourt Boulevard ou une histoire de France de Michel Vinaver, mise en scène de Christian Schiaretti

 Reprenons les choses  avec la dernière phrase de la phrase dans l’article (ci-dessous) d’Elyane  Gérôme:  » Qu’est-ce que le théâtre vient faire dans cette histoire? » Clin d’œil malicieux de Michel Vinaver à cette saga politico-judiciaire sur fond de millions d’euros (visiblement personne n’est dupe) introduits dans les campagnes électorales, comme s’il s’agissait d’une petite dépense au super-marché, dont les médias se sont emparés et que le public connaît maintenant dans les moindres détails… sans  que personne n’ait bien compris le jugement final.
Disons le tout de suite: ce spectacle décevant (nous sommes loin de l’enthousiasme de notre consœur et amie) consiste en une suite de petites scènes, ou plutôt de morceaux aux dialogues truculents, tient plus d’une revue de chansonniers d’autrefois, où on voit, bien vivants devant nous, les protagonistes de cette sombre affaire de gros sous, où le seul fil conducteur est une sorte de chroniqueur-récitant.
Pourquoi pas, puisque, dit Christian Schiaretti: « Le théâtre de Michel Vivaver ne raconte pas. Bettencourt Boulevard ne propose pas un développement chronologique mais joue avec le temps ». Soit mais, de là à penser que la pièce pourrait évoquer notre difficulté, nous Français, à affronter notre Histoire… Pourtant, cela commence plutôt bien avec un remarquable faux dialogue entre les deux ancêtres: le rabbin Meyers, beau-père de Françoise, la fille de Liliane Bettencourt, et Eugène Schueller, le fameux inventeur, avec sa société L’Oréal, dès 1907, de teintures chimiques pour cheveux, véritable révolution à l’époque, et qui inventa les shampoings unidose-berlingots Dop aux couleurs acidulées de notre enfance et racheta Monsavon pour lequel le grand Savignac réalisa une affiche devenue culte. Oui, mais voilà…Eugène Schueller aida financièrement un groupe d’extrême droite, la Cagoule… avant d’être blanchi dans des circonstances assez troubles, avec l’aide d’un certain François Mitterrand, alors rédacteur en chef du magazine de son entreprise…
Toute la première partie se laisse voir et on retrouve les protagonistes très présents et physiquement crédibles de cette bande dessinée, tous encore bien vivants: d’abord, la richissime Liliane Bettencourt, excellemment interprétée avec beaucoup de nuances par Francine Bergé, Claire Thibout la comptable (Elisabeth Maccoco), Christine Gagnieux (Françoise Bettencourt-Meyers), Clément Morinière (Eric Woerth), et Jérôme Deschamps, très juste, étonnant de vérité en Patrice de Maistre, le gestionnaire  de la fortune si convoitée de Liliane Bettencourt, .
Il y a aussi, plus vrai que nature, Gaston Richard qui joue un Nicolas Sarkozy, nerveux et pleins de tics… Mais dommage, Didier Flamand, dont au début on ne comprend pas la moitié du texte, n’a rien de bien convaincant en François-Marie Banier, alors que le personnage, difficile à cerner mais sans doute avide de richesse, a toujours été le pivot de cet imbroglio juridique.
La première heure du spectacle s’écoule sans à-coups, avec souvent même un certain bonheur dans la caricature  mais après les choses se gâtent; les scènes ont tendance à se répéter et tout ce qui fait allusion au passé, comme les amours d’André Bettencourt de de Liliane, ont quelque  chose d’assez pesant…
Ne pas rater les enchaînements, observer une bonne rythmique, cela Christian Schiaretti sait faire mais tout se passe dans une scénographie prétentieuse avec une trentaine de de fauteuils et banquettes blanches parfaitement alignés,  et suspendus, des châssis aux couleurs primaires, bien connues de Pietr Mondrian que, de temps en temps, on descend des cintres pour les faire glisser sur le plateau.
Sur le plan plastique, rien à dire, le résultat a quelque chose de séduisant. Mais le dispositif manque cruellement d’efficacité dans la mesure où il bloque l’espace et impose aux comédiens un jeu assez statique. Etre scénographe, cela ne s’improvise pas, et il y faut une sacrée maîtrise de l’espace et du temps,  ce qui semble avoir échappé ici  au metteur en scène.
Bref, un spectacle, loin d’être médiocre, servi par quelques bons acteurs mais assez bcbg: on attendait quelque chose de plus incisif, de plus virulent, au lieu de cette  sympathique proposition scénique dont on voit très vite les limites. Entre  comédie de boulevard et sketches des Guignols
Sans doute faut-y aller sur des œufs sur le plan juridique mais cette affaire des plus récentes  a été jugée, et  il n’y a là rien ici, que la presse n’ait dévoilé depuis longtemps. Quant à « la force originelle du texte », dont parle Christian Schiaretti avec gourmandise, désolé, mais ne l’avons pas vue…

Philippe du Vignal

Théâtre de La Colline-Théâtre national à Paris , du 20 janvier au 14 février. T: 01 44 62 52 52. Comédie de Reims du 8 au 11 mars.

                                                                                        ++++++++++++++++

À quatre-vingt sept ans, Michel Vinaver continue de scruter l’actualité  pour y puiser les thèmes qui nourriront son œuvre. Lui qui fut un des directeurs de la firme Gillette entre 1953 et 1980, a suivi avec grand intérêt les péripéties de l’affaire Bettencourt, où se sont  croisés grands industriels, financiers, politiques, jusqu’à un président de la République.
Il parvient ainsi à brosser le portrait d’une certaine France au XXème, au début du XXlème siècle, et écrit aussi une véritable pièce de boulevard-pour laquelle Michel Vinaver vient de reçevoir le Grand Prix de littérature dramatique 2015-autour de Liliane Bettencourt, héritière de la très importante société L’Oréal.
Cette  « vieille dame indigne » entretient une relation tendre avec le photographe François-Marie Bannier, à la réputation sulfureuse et aux dépenses démesurées. L’auteur
opère à sa manière, en fragmentant sa pièce en trente «morceaux». Cette structure souple lui permet de lier la  « petite histoire », c’est-à-dire les tribulations de Liliane, milliardaire à la générosité débordante et mal maîtrisée, à l’Histoire de France. Il évoque aussi le fondateur de la marque, Eugène Schueller, père de Liliane, chimiste bien inspiré et par ailleurs… trésorier de la Cagoule, groupe fasciste d’avant-guerre,  mais aussi le rabbin Meyers, beau-père de Françoise Meyers née Bettencourt, assassiné à Auschwitz avec une partie de sa famille.
  Puis, André Bettencourt, le mari, qui, après avoir navigué entre Collaboration et Résistance, fut ministre puis sénateur. Et, pour clore ce morceau d’histoire contemporaine, on voit passer Nicolas Sarkozy et son ministre du Budget, Éric Woerth…
La collusion entre politique et finances est savoureusement mise en évidence avec le personnage de Patrice Demaistre, gestionnaire de la fortune familiale, joué ici par Jérôme Deschamps avec un comique irrésistible.
  C’est encore l’argent, nerf de l’affaire, qui régit les relations entre les personnes de l’entourage de Liliane Bettencourt. Francine Bergé incarne cette femme qui sera séduite par François-Marie Banier, (au point de vouloir  l’adopter!).
Elle puise dans cette relation, un regain de vigueur, sinon de jeunesse. L’actrice donne à son personnage  élégance et désinvolture, et rend cette vieille dame émouvante, quand elle est
entourée mais aussi surveillée par ses employés et domestiques, et que des pertes de mémoire la déconnectent de la réalité. Agissent-ils par sympathie, jalousie, ou sens moral ? Ils enregistrent et dénoncent la situation, comme le majordome (excellent Stéphane Bernard) ou la comptable, hésitante, à qui Elisabeth Macocco apporte beaucoup d’humanité.
L’affaire se résout à partir du moment où Françoise Meyers, qui se sent mal aimée, lâche contre sa mère une meute de neuropsychiatres qui la déclarent irresponsable,  ce qui lui permettra de récupérer quelques millions….
Christian Schiaretti a adopté une mise simple et efficace pour gérer dix-sept personnages, et s’appuie sur un beau dispositif scénique : un plateau nu, occupé par des fauteuils blancs où s’installent les acteurs, tels les pièces d’un jeu d’échecs. Des châssis coulissants, jaunes, bleus, rouges, permettent d’isoler les scènes, tout en constituant des tableaux façon Pietr Mondrian, qui rappellent les affiches publicitaires de l’Oréal.
Le public, visiblement conquis, réagit à l’humour et à l’ironie de la pièce, et rit beaucoup, notamment à la dernière réplique : «Qu’est-ce que le théâtre vient faire dans cette histoire ?»

Elyane Gérôme

Théâtre National Populaire, 8 place Lazare Goujon, 69627 Villeurbanne, jusqu’au 19 décembre. www.tnp-villeurbanne.com. Le texte de la pièce est publié chez L’Arche. Prix: 13 €

 

La petite communiste qui ne souriait jamais

La petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon

On connaît surtout Lola Lafon comme auteure à succès mais elle a d’abord été danseuse et a aussi créé un groupe et sorti deux album.  Elle accompagne la plupart de ses publications d’un concert-lecture. : ce n’est donc pas un hasard si ce texte prend la forme d’un spectacle hybride ou la musique tient une grande part.
Dans son roman publié chez Actes Sud, La petite communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon invente un dialogue passionné avec Nadia Comaneci, cette jeune gymnaste virtuose, découverte aux Jeux Olympiques de Montréal en 1976.
 Du haut de ses quatorze ans, elle affola tout le monde, avec la note parfaite de 10/10. Au-delà de la performance sportive, c’est à l’icône et à tout ce qu’elle a représenté que Lola Lafon s’intéresse. La petite gymnaste deviendra une femme, symbole de la Roumanie offert aux pays occidentaux. L’auteur revient aussi sur la fascination et le rêve qu’elle a su donner aux petites filles roumaines, passant elle-même de l’adolescente troublée par les caméras, à une femme qui fera la voyage, ô combien symbolique, entre l’Est et l’Ouest. Le roman, publié en 2014 avec succès, a été traduit en plusieurs langues et sortira bientôt aux Etats-Unis.
Lola Lafon a dû couper dans le texte pour  que le spectacle soit dynamique et rythmé. La première partie se cible plutôt sur Nadia, enserrée dans un justaucorps qui semble masquer volontairement ses formes féminines naissantes. Les performances de ce corps mis en pâture, sont jugées puis le propos s’élargit quand la renommée de la gymnaste se fait plus internationale. On finit par un examen du monde capitaliste, arrivé en Roumanie après la chute des Ceaucescu. Qu’en est-il de la liberté aujourd’hui, par rapport à hier ? Les Roumains sont-ils vraiment plus libres et plus heureux dans le système actuel ?
 La forme du spectacle a beaucoup évolué depuis les débuts. «Il a pris de l’ampleur, dit Lola Lafon, parce que j’ai eu la chance d’avoir une résidence. J’ai donc eu envie de construire une forme scénique plus ample, plus narrative, même si ce n’est pas une pièce et si ça reste un concert-lecture. (…) Mon idée : choisir dans le roman des extraits pas trop narratifs, et recréer une trame, en m’aidant de la musique et des chansons qui viennent continuer le récit et en combler les manques ».
 Lola Lafon évolue sur scène avec une belle lenteur, n’hésitant pas à prendre des poses, passant du micro-cravate au micro sur pied. La musique s’immisce entre les passages lus, parfois sous la forme de nappes électro, parfois avec de vraies chansons, accompagnées à la guitare basse par Olivier Lambert et Julien Rieu de Pey. Elle tient son roman à la main, parsemé de post-it, qu’elle détache à mesure de l’avancée du récit. Quand elle lit, avec un ton très juste, elle nous captive et sait donner du rythme aux paroles, avec de belles montées en puissance sans longueurs inutiles.
   Quand elle chante des compositions ou des reprises (Eurythmincs, Barbara, Brigitte Fontaine), là bizarrement, l’interprétation n’est pas aussi prenante; son attitude très posée et un peu rock-star dénote un peu avec la sobriété et l’efficacité de la lecture.
 Pour cette lecture-spectacle, une mise en espace un peu trop visible et artificielle avec beaucoup d’effets-lumière où Lola Lafon vient se placer pour tel ou tel moment. Mais cela manque de liberté de mouvement, et ne répond pas à une intention dramaturgique mais à la seule volonté de varier les points de vue et de rythmer un peu la représentation. Dommage : avec plus de simplicité, le spectacle, au texte vraiment intéressant, aurait beaucoup gagné à être mieux maîtrisé…

 Julien Barsan

Théâtre de la Cité Internationale T. 01 43 13 50 50, jusqu’au 18 décembre. https://soundcloud.com/actes-sud/lola-lafon-la-petite

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