Festival de danse 2015 de Cannes

Festival de danse 2015 de Cannes

Heart_s_Labyrinth_Copyright_Michel_ Cavalca (12)_0Brigitte Lefèvre a passé sept ans au ministère de la culture après une carrière de danseuse et de chorégraphe, et vingt à la tête du Ballet de l’Opéra de Paris, et est aujourd’hui la nouvelle directrice du Festival de danse à Cannes. Avec un programme éclectique, généreux, ouvert sur l’ensemble du monde de la danse qui a conquis le public, (en augmentation de 20% par rapport à l’édition précédente avec des soirées à guichet fermé), ce qui a conféré à cette Biennale un lustre supplémentaire.
  Représentations, master classes et colloque ont eu lieu sur deux longs week-ends avec des échanges passionnants sur la création, et des spectacles allant du ballet néo-classique de la Brésilienne Deborah Colker, aux propositions les plus radicales comme celle de l’Anglais David Linehan.
 Les rencontres animées par Brigitte Lefèvre après les représentations, permettaient souvent une meilleure compréhension de l’œuvre à peine vue et, dans une chaude complicité entre artistes et public. Parmi les succès, celui du groupe Grenade, composé de jeunes danseurs (le moins âgé a neuf ans), formés et dirigés par Josette Baiz, ancienne interprète de Jean-Claude Gallotta et d’Odile Duboc, qui, avec GuestsII, a présenté des extraits d’œuvres de Dominique Bagouet, Trisha Brown, Wayne Mac Gregor ou Hofesh Shechter.
  Grâce à cette infatigable meneuse, la maturité, l’engagement et le professionnalisme de cette petite bande n’a cessé d’étonner. Son élan et sa vigueur juvéniles étaient parfaitement adaptés à la chorégraphie tribale d’Uprising d’Hofesh Shechter, et son interprétation ludique fit merveille dans les danses subtiles de Trisha Brown ou de Dominique Bagouet. Le plus ardu à interpréter : Entity de l’Anglais Wayne Mac Gregor chez qui la complexité rythmique et le mouvement ondulatoire des corps exigent une maturité au-delà de l’adolescence…
  Avec Les Nuits barbares ou les premiers matins du monde, Hervé Koubi a fait retraverser la Méditerranée à son groupe de danseurs algériens, issus du hip-hop, pour une recherche imaginaire sur l’origine et l’apport des « barbares», mot que notre chorégraphe aux racines algériennes et françaises, entend redéfinir et évaluer. Sa danse, surtout du hip-hop, en garde la caractère acrobatique… Il a mêlé des percussions d’Afrique du Nord avec le Requiem de Mozart, et celui de César Franck, manifestant, une fois de plus, son désir d’altérité, et chacune de ses pièces constitue une aventure humaine autant qu’artistique…

Le Ballet de l’Opéra de Lyon a présenté un programme entièrement dédié à Jiří Kylián, avec trois œuvres différentes mais qui possèdent la beauté formelle et la même qualité de mouvement, si caractéristiques du chorégraphe. Heart’s Labyrinth (1984) est un hommage qu’il avait rendu à une de ses danseuse, morte depuis, qui appartenait au Nederlands Dans Theater qu’il dirigea pendant trente ans. Duos et trios, où les interprètes glissent comme des fantômes, sans se regarder, sans presque se toucher, dégagent une sensation de grande solitude.
Mais Bella Figura, avec un joyeux mélange d’artifice et de réalité tangible, brouille les pistes, renverse les certitudes, et invoque une poésie des corps qu’exalte tout particulièrement la beauté des corps féminins. Enfin, 27’52’’ créée en 2002 (et qui dure en effet vingt-huit minutes) permet de voir l’évolution, et l’amplitude de l’invention gestuelle de Jiří Kylián, avec une danse toujours épurée et musicale mais, ici, plus complexe. Le Ballet de l’Opéra de Lyon, merveilleusement entrainé par plusieurs grands maîtres de ballet, entre dans l’univers de  avec la même aisance que dans ceux de William Forsythe et de Trisha Brown.Le festival s’est terminé sur un feu d’artifice,  avec la Compagnie Nationale de Danse d’Espagne qui a interprété la Carmen de Johan Inger, spécialement créée pour elle par le chorégraphe suédois. Il nous prouve ici qu’il est encore possible de raconter une histoire avec le langage de la danse, tout en restant tout à fait contemporain. Cette Carmen a beau être la création d’un artiste suédois, dont on aurait pu craindre l’absence de sensualité, elle possède toutes les séductions de la Sévillane de Prosper Mérimée. Johan Inger, malgré ses années d’apprentissage auprès du grand Mats Ek, n’est pas impressionné par la création  de son prédécesseur et a enchâssé ce récit dans ce qui pourrait être une projection de la conscience (ou de l’inconscient) de Don José, l’amant malheureux de Carmen…
  Un enfant, tout en blanc, ouvre le ballet, et, habillé de noir, le fermera, comme s’il avait perdu son innocence. Mais Johan Inger laisse une interprétation possible: « Il y a dans ce personnage, un certain mystère, il pourrait s’agir de n’importe quel enfant : Don José enfant, la jeune Micaela, ou le fils pas encore né de Carmen et de José. Il pourrait aussi s’agir de nous-mêmes, avec une expérience de la violence qui, même brève, aurait eu une influence négative sur nos vies. »
Sur la musique de Rodion Shchedrin, qu’il a composée à partir de celle de Georges Bizet, pour la Cubaine Alicia Alonso, Johan Inger déroule l’histoire à un rythme très rapide, en éliminant tous les personnages secondaires Sa chorégraphie expressive, graphique et sans apprêts, est remarquablement interprétée par une compagnie plus qu’excellente. La Compagnie Nationale de Danse, longtemps dirigée par Nacho Duato, l’est depuis cinq ans par Jose Martinez, ancienne étoile de l’Opéra de Paris qui l’a renouvelée et lui a donné une nouvelle identité. Elle n’est plus au service d’un seul chorégraphe comme Nacho Duato pendant vingt ans) mais peut danser aussi le grand répertoire (voir son superbe Don Quichotte),  tout en restant ouverte à la création contemporaine nationale (par exemple, Ivan Pérez, Goyo Montero) et internationale.
Une édition du festival de Cannes particulièrement réussie…

 


Sonia Schoonejans

 


Archive pour décembre, 2015

Rouge décanté

 Rouge décanté, d’après le roman de Jeroen Brouwers, adaptation de Guy Cassiers, Dirk Roofthooft, Corien Baart, mise en scène de Guy Cassiers

  bezonken_rood_09_hiresJournaliste, écrivain et essayiste, Jeroen Brouwers est né en 1940 à Batavia (Indes néerlandaises). Après l’invasion japonaise en 43 et la capitulation de l’armée de son pays, son père fut enfermé dans un camp de concentration  près de Tokyo. Jeroen,encore petit,  sa grand-mère, sa mère et sa sœur, sont d’abord internés au camp japonais de Kramat, puis dans celui de Tideng, dans un quartier suburbain de Batavia. Mais sa grand-mère n’y résistera pas.
   Dans Rouge décanté, roman autobiographique, Jeroen Brouwers nous  parle du camp de Tideng, réservé aux femmes et à leurs enfants (les garçons de moins de dix ans restant auprès de leur mère).  Horreur et effroi, le séjour carcéral se fait pour Jeroen, expérience et découverte hasardeuse de la cruauté programmée et assumée des hommes.
 Les Japonais, qui n’ont pas d’état d’âme, obligent les prisonnières à se tenir droites des heures entières, sous la pluie ou le soleil, ou bien à sauter nues et à croasser comme des grenouilles, jusqu’à l’évanouissement ou la mort. La femme, être humain dont la beauté est blessée et détruite à jamais, n’existe plus.  Et la  douleur qu’il éprouve devant cette dégradation irréversible, l’enfant ne la comprend pas encore. Témoin oculaire, il grandira, empêché définitivement de sourire, à partir d’une épreuve initiatique inouïe dans un monde déserté par l’humanité.
Seule, la lecture et la récitation par cœur, pendant la séance de torture, du livre pour enfants offert par sa mère, poussera la petite victime qui porte sur la tête le casque colonial de son grand-père, à affronter l’insoutenable, à tenir debout et à résister en dépit de tout.
 Le narrateur et personnage, porté par le jeu intense de Dirk Roofthooft, analyse comment une part de lui-même n’a pu quitter la terreur de Tideng, coupant court à sa relation à la mère, aux femmes et au monde, comme incapable d’émotion et de sensibilité, malgré le souvenir plus récent de la beauté de Lisa.
Pour Guy Cassiers, cette entreprise autobiographique est une ode à la survie  grâce à l’imagination et, malgré le déni de l’auteur, une ode aussi à sa mère. Décor, lumière et vidéo de Peter Missotten impriment leur marque au spectacle, avec une évocation de jardins japonais aux dalles carrées, séparées par des filets d’eau, qui rappellent la froide abstraction du camp.
 Dans le lointain, un rideau de fer tendu sur les hauteurs, scintille de lumières, de reflets tranchants, et de taches rouges: sang et feu, pour  évoquer la bombe d’Hiroshima du 6 août 1945. Rappel aussi de toutes les barrières de l’enfermement, grillages et portes, qui bloquent les consciences. Le panneau sert aussi d’écran où  l’on voit le comédien qui, au plus près du public, fait sa toilette et brique son intérieur autant que possible, obsédé par le désir de nettoyer corps et objets pour retrouver une pureté perdue.
 Dirk Roofthooft décrit l’horreur inscrite dans un passé qui mord toujours sur le présent : «Toute chose dépend d’une autre qui la côtoie.» Évocations du présent immédiat, ou plus lointain, retour à la femme aimée et aux dérives de l’adulte, projections dans l’enfance: l’acteur ne cesse de toucher à des moments de vérité, d’où naît une émotion puissante…

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Bastille, Paris, jusqu’au 18 décembre. T : 01 43 57 42 14.

C’est la vie

C’est la vie de Peter Turrini, mise en scène de Claude Brozzoni, composition et interprétation de Grégory Dargent et Claude Gom

 ZZ0457E07AClaude Brozzoni avait révélé cet auteur autrichien dont il a monté cinq pièces, dont Eléments moins performants en 96.  Peter Turrini, 71 ans, après avoir exercé de nombreux métiers: bûcheron, ouvrier métallurgiste, publiciste, etc. écrit en 1967, La Chasse aux rats dont la création à Vienne, quatre ans plus tard, provoque un scandale, puis Tuer le cochon (1971)… Il est aussi l’auteur pour la télévision du scénario de La Saga des Alpes (1976) qui connut un grand succès et qui sera diffusée dans une vingtaine de pays.
Sa renommée devient alors internationale. En 1980, il écrit Tango viennois, et reçoit l’année suivante le Prix Gerhart Hauptmann à Berlin. Suivront des pièces comme Quelques pas en arrière (1986), puis Eléments moins performants (1988), Enfer et Damnation (1990), et
entre autres, L’Embrasement des Alpes (1993), Au nom de l’amour (1993), La Bataille de Vienne (1995), Enfin la Fin (1997), L’Amour à Madagascar (1998), Le Géant de Kaillass (2000), J’aime ce pays qui, en 2005, avait été créée en France au Rond-Point dans une mise en scène d’Emma Doumbia, et Da Ponte à Santa Fé (2002), À la tombée de la nuit (2006).
En 2012, il écrit C’est la vie,  pour Claude Brozzoni qui fait résonner ici  le parcours étonnant de cet auteur,  né en 1944, dans une famille pauvre de la vallée de Carinthie où il «avait le choix entre le silence de son père et les moqueries des enfants. « Je me suis décidé/ à rester assis/ et à laisser galoper/mon imagination.»
   Des projections de bouts de films viennent rythmer l’épopée de cette vie d’écrivain, arraché à la glaise natale qui évoque ses naïvetés de bon élève, les méchancetés de ses condisciples, les difficultés de la puberté, la visite en Italie chez son grand-père, un joyeux gaillard, et enfin, ses premiers contacts avec la scène : « J’ai appris très tôt à détester le théâtre existant. Il a nourri en moi le désir d’un théâtre complètement différent.»
Il nous raconte son entrée dans la virilité, sa solitude et sa rage de lire, les rencontres amoureuses, les putains, la caserne, puis le travail dans les hauts fourneaux…
Devenu massif, Jean-Quentin Châtelain, en secouant sa longue crinière grise, incarne avec une belle présence, le parcours de Peter Turrini, et nous offre ici une magnifique performance d’acteur. U
ne dizaine de pièces plus tard, ce spectacle prouve que le dramaturge et écrivain autrichien reste un auteur majeur de notre temps.

Edith Rappoport

Théâtre du Rond-Point, avenue Franklin Roosevelt, Paris (8ème)  à 18 h 30 jusqu’au 13 décembre 2015. T: 01 44 95 98 21
Et à la Maison des Arts de Thonon-Evian, le 19 janvier.  Théâtre du Briançonnais à Briançon, le 29 janvier.  Théâtre Pré Saint-Gervais à Genève, du  3 au 13 février.
Les pièces de Peter Turrini sont éditées en allemand chez Surkamp et en français chez Actes-Sud.

Orestie, (une comédie organique?)

 Orestie, (une comédie organique ?) d’après Eschyle, mis en scène de Romeo Castelluci

   La Socìetas Raffaello Sanzio, créée par le metteur en scène italien, présentait en 1995, il y a donc tout juste vingt ans, cette Orestie (une comédie organique ?)  avec une suite d’images qui prend vaguement prétexte de la la célèbre trilogie d’Eschyle. Tout  se passe derrière un tulle tendu (mais sale avec  des taches et de gros trous, ce qui fait désordre!).
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Agamemnon, en long manteau blanc est joué par un acteur trisomique, deux femmes allongées obèses et nues incarnent Clytemnestre et Cassandre. Oreste et Pylade, nus aussi, sont, eux, longiformes, le corps enduit de  poudre blanche, l’un avec des testicules (fausses bien sûr) qui pendent. Egisthe, encagoulé de noir,  a les fesses à nu.
Un bonhomme, encagoulé aussi (décidément il adore, cela Romeo Castellucci!) aux grandes oreilles de lapin, peut être identifié comme le choryphée de huit lapins en plâtre, dont les têtes vont exploser successivement.
Et un homme lui aussi cagoulé, assis, les mains coupées sans doute à la suite d’un accident, viendra les rejoindre dans la seconde partie. Tels sont les personnages de cette « comédie organique » où en effet, le corps humain est sans cesse présent. Bonjour, le voyeurisme…

 Du côté des objets, trois répliques de la roue de bicyclette de Marcel Duchamp ; une toile évoquant le célèbre Guernica de Pablo Picasso. Du côté animal, des singes figurent les Erinyes des Euménides, troisième partie de la trilogie, enfermés avec Oreste, dans une sorte de cage cylindrique verticale dotée d’un plancher métallique. Il y a aussi un âne, deux chevaux noirs que l’on aperçoit un court moment, et le corps d’un bouc pendu, relié à un tuyau et à un câble électrique qui le fait tressaillir en rythme. Bref, c’est l’arche de Noé revue, façon gore, par Romeo Castelluci…
  orestie_2015_guido_mencari_4Le metteur en scène italien adore aussi les machineries et prothèses, tel ce bras articulé mécanique qui tient un couteau. On sent bien l’influence qu’ont dû avoir sur lui, les petites machines conçues par Tadeuz Kantor décédé en 1990, comme le berceau mû électriquement, le curieux vélo renvoyant pour La Classe morte, ou bien le tricycle de son enfance, l’appareil-photo mitrailleuse, le lit qui tourne sur lui-même dans Wielopole, Wielopole, ou encore la monstrueuse machine montée sur roulettes d’Où sont les neiges d’antan avec ses câbles et tuyaux. Il y a aussi une référence évidente à  Bob Wilson avec  cette chaise suspendue à un câble.
Toutes images qui avaient un véritable sens chez ces créateurs ; en bon peintre, Romeo Castellucci sait  lui, créer des image (on ne peut lui retirer cela) mais après? Il les  accompagne, par moments, de musique électro-acoustique signée Scott Gibbons avec des basses souvent insupportables, suivis de longs silences. Facile: mais cela peut marcher devant un public maso, et ravi qu’on lui impose ce genre d’épreuve, et cela meuble quand on n’a pas grand-chose à dire.

Il y a quelques phrases traduites sur le seul écran de surtitrage au dessus du plateau installé tout en hauteur où on peut lire mais seulement si on n’est pas dans les premiers rangs et tant pis pour les autres!) les quelques bribes du texte d’Eschyle qui servent de point d’appui au spectacle. Mieux  vaut, si l’on veut suivre cette petite balade, connaître la célèbre histoire familiale d’Agamemnon, Clytemnestre et Oreste qui, jugé pour parricide,   sera sauvé au gong par la déesse Athéna qui ajoutera sa voix, pour qu’il ne soit pas condamné par la justice humaine…
Roméo Castellucci a bien appris sa leçon dans les écoles d‘art qu’il a fréquentées dans sa jeunesse,  et ne se prive pas d’étaler ses références. Théâtrales d’abord : Antonin Artaud et son théâtre de la cruauté, bien sûr, avec une pointe de Jerzy Grotowski, mais aussi de son compatriote Carmelo Bene ; le cirque aussi, avec un Oreste tout maquillé de blanc au chapeau conique. Mais aussi littéraires: Lewis Caroll et son univers : on retrouve un roi, une reine, et des chevaux, un âne, des singes pour figurer les Erynnies, animaux tous bien vivants.
Romeo Castellucci, continue à nous offrir une petite leçon d’histoire de l’art contemporain, du côté cette fois des animaux morts: en se référant à la performance de Joseph Beuys avec un  lapin mort dans les bras,  (il transforme le coryphée en une sorte de lapin fantastique), et  au sang de l’actionnisme viennois: ici un bouc est pendu tout ensanglanté, clin d’œil évident aussi au fameux chant du bouc « tra-goedia » «Un animal sur scène, dit-il, c’est une sorte de prière sans parole, une forme de pardon» (sic). Encore  faudrait-il le mettre correctement en scène, mais, quand on voit dans la coulisse, un régisseur pousser un pauvre âne récalcitrant, ou un accessoiriste  en découverte sur le côté de la scène, cela fait désordre! Ne parlons pas des singes,  qui le soir de la générale s’étaient échappés et il a fallu annuler la seconde partie du spectacle! Le metteur en scène devrait être un peu plus vigilant !

 Vous avez dit prétentieux et snobinard? Mais non, mais non, vous n’avez rien compris, du Vignal! Enfin, c’est bien évident, toutes ces images (réalisées au kilomètre, souvent bien usées et que l’on a vues un peu partout) sont pour Romeo Castelluci, des «voies de sortie et de résolution de l’écriture tragique». Puisqu’on vous le dit, arrêtez de jouer au blasé qui fait semblant de ne rien comprendre… En fait, tout se passe comme si  le metteur en scène ne semble pas bien savoir où il va, quand il produit des images. « Que nous pensions avec des mots ou avec des images, il faut pour penser autre chose que des mots ou des images. » disait avec raison, Henri Delacroix, le philosophe et maître de Jean-Paul Sartre dans Le langage et la pensée. Romeo Castelluci semble souvent confondre image brute de décoffrage et intention signifiante qui est ici aux abonnés absents…
orestie_2015_guido_mencari_5Cette «comédie organique», aux vagues airs post-modernistes, d’une rare prétention, semble être n’être reprise ici que pour effaroucher et séduire en même temps, les énarcho-bobos et mondains parisiens, sans même l’ombre d’un moment  émouvant… En 1995, elle a  peut-être créé un petit choc (nous ne l’avions pas vu) mais, mises à part quelques images un peu fortes comme Cassandre toute couverte de sang dans une cage en verre, ou ce bouc pendu hissé depuis un cercueil blanc, les petites obsessions de Romeo Castelluci, additionnées de quelques références mythologiques, ne  transmettent rien de rien, qu’une vague provocation à deux centimes d’euro.
Il y a bien quelques belles images, surtout dans la première partie, mais dans l’ensemble, quelle suffisance, quel égocentrisme! Le grand Bernard Dort, critique et grand spécialiste de Brecht se méfiait du théâtre d’images, et avec quelques raison: tout le monde n’est pas Tadeusz Kantor ou le Bob Wilson des années 70-80.

 C’est un spectacle à la dramaturgie-pipeau, deux fois trop long et d’une exceptionnelle pauvreté, qu’on nous invite fortement à regarder, en trois heures (avec entracte) comme le miracle du théâtre contemporain. Romeo Castelucci, une fois de plus, se fait plaisir mais on se demande ce que cette Orestie (une comédie organique?) vient faire  au Festival d’Automne où son créateur est invité pour la nième fois.
On vous le disait déjà à propos d’Ödipus-Tyrann (voir Le Théâtre du Blog) mais cela se confirme : méfions-nous des artistes officiels, avec programme sur papier glacé, dont les déclarations esthético-philosophiques sont aussi poussiéreuses que prétentieuses!
En tout cas, le plan Vigi-Pirate renforcé a quand même du bon : cela évitera aux groupes de lycéens, interdits de salle, de s’y faire traîner par leurs enseignants. C’est le genre de spectacle à les dissuader à tout jamais d’aller au théâtre ! Bon, maintenant, si cela vous tente! Mais pas la peine de courir : il devrait y avoir de la place…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Odéon, Paris 6ème, jusqu’au 20 décembre.
L’Apostrophe-Théâtre des Louvrais/Pontoise les 8 et 9 janvier.

Le Théâtre de la Commune a cinquante ans

Le Théâtre de la Commune a cinquante ans…

 ZZ18B6F156« L’avenir du théâtre appartient à ceux qui n’y vont pas », proclament de nombreuses affiches dans la ville d’Aubervilliers, belle phrase de Gabriel Garran le fondateur de ce  théâtre en banlieue parisienne, après un travail acharné avec les jeunes de son atelier Firmin Gémier, grâce à la complicité de Jack Ralite, à l’époque jeune élu communiste de la ville, ensuite devenu maire, puis ministre de la Santé, toujours présent dans les luttes pour la culture pour tous.
À l’entrée du théâtre, de grands panneaux avec la longue liste des spectacles créés par Gabriel Garran dont nombre d’entre eux nous ont marqué, comme L’instruction et Comment M. Mockinpott fut délivré de ses tourments de Peter Weiss, La Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller,  etc. Les autres directions ne sont pas oubliées, avec Alfredo Arias, Stanislas Nordey, Brigitte Jaques, et Didier Bezace,  et enfin Marie-José Malis nommée,  il y a deux ans.
 Une douzaine de comédiens proches de Gabriel Garran, présent parmi eux, lisent des extraits de ses poèmes, avec une belle sensibilité : «Vous rêverez votre vie, une fois qu’elle sera passée (…) J’affirme entendre, je ne fais qu’écouter (…) Écrire la poésie est une maladie heureuse (…) Pas de souvenir sans avenir, pas d’avenir sans souvenir!» Quelques phrases notées à la volée, mais assez peu représentatives de l’émotion vécue, au souvenir ravivé de tant de spectacles qui faisaient rêver un nouveau public.
 Chaque ancien directeur a pris la parole, puis le toujours jeune Jack Ralite, a évoqué les conquêtes de ce théâtre de banlieue, où l’aide de l’État était réduite à l’époque à un prêt sans intérêt (sic) des plus symboliques. «Nous sommes des boxeurs manchots, tout s’achète et se vend». Il évoque notre castration mentale et les dangers du management financiarisé auquel nous  sommes encore soumis.
Une soirée émouvante où on retrouve de nombreux gens de théâtre comme entre autres, Jean-Gabriel Carasso, Lucien Attoun,..

Edith Rappoport  

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, 2 rue Édouard Poisson, 93300, Aubervilliers, Tél:  01 48 33 16 16.
 

Si ou le bal au Carlton et Prière de ne pas diffamer

Si ou le bal au Carlton, d’après Si d’Hélène Bessette, et Prière de ne pas diffamer de Régis Hébette et Gilles Aufray, mise en scène de Régis Hébette.

   okSi-16webIl est facile de dire qu’il n’existe pas d’auteurs maudits et que leur génie finit toujours par être reconnu. Mais c’est grâce, en particulier, à ce spectacle, le cas d’Hélène Bessette, autrefois découverte par Raymond Queneau, et dont quatorze des livres ont été publiés chez Gallimard entre 1963 et 1973, certains frôlant les prix Goncourt ou Médicis. Et puis, rien…
Son protecteur meurt, ses romans ne se vendent pas : Hélène Bessette entre dans la peau maltraitée, souffrante, et arrogante de l’auteur maudit. Serveuse, femme de ménage, elle entasse les manuscrits dans une malle que son fils découvrira après sa mort. Et puis son œuvre revient au jour, à petit bruit, depuis une dizaine d’années, à l’initiative avisée des éditions Laureli/Léo Scheer.
   Ce diptyque Hélène Bessette nous met en présence d’une personnalité à l’écriture chevillée au corps, tricotée de chair, de souffle. L’écriture-ce n’est pas une formule mais sa vie-va bien au-delà du récit ou de l’autofiction. Avec Prière de ne pas diffamer, Régis Hébette, Gilles Aufray et la comédienne Laure Wolf redonnent vie et parole à une Hélène Bessette blessée, ardente, dont rien n’éteint la flamme, ni injustice, ni diffamation retournée contre elle, ni poids du quotidien.
Ils se penchent sur un abîme: comment une femme, comment une œuvre célébrée par ses grands contemporains, disparaît-elle ? En appartement, le spectacle a trouvé sa juste place, faisant d’Hélène Bessette un personnage mythique moderne, intrusif, dérangeant, auquel, dans cette intimité presque forcée, on s’attache terriblement. Cela fonctionne aussi dans la proximité du petit théâtre.
Les extraits de Si, entrent de plain-pied dans l’écriture, sur  le grand plateau de l’Échangeur qui devient le lieu de la marche obstinée d’Hélène Bessette, rescapée d’une première tentative de suicide, vers un crime parfait dont elle serait à la fois victime et coupable, au cœur de la vraie vie.
Hélène Bessette est tout, sauf nombriliste. On entend dans son écriture, la solitude et le harcèlement des hommes «les yeux fixés sur mon bas-ventre», la ville, le cinéma qui fait vivre les rêves, la pauvreté des autres et la sienne, l’humiliation : « Une inconnue misérable m’a souri aimablement pour me parler du temps. Pourquoi se sont-ils adressés à moi ? (…) Les gens de même race se reconnaissent. Ils savent en me voyant de loin. Que sous mes vêtements, je promène avec eux La purulente la sanglante balafre de l’humanité faible de l’humanité résignée. (…) Un manque a désarticulé nos vies ».
L’évocation visuelle de l’hôpital, avec un remarquable travail du son, est juste et belle, entre vie et mort, entre rêve et réalité, comme plus tard, avec l’évocation du cinéma. Ensuite, on perd un peu pied dans l’errance. Laura Wolf, interprète de ces deux volets, travaille avec rigueur, une diction très particulière, un peu gouailleuse et détachée, cherchant la douleur profonde, la vitalité du désir, précisément dans ce détachement et cette distance.

Peut-être n’est-ce pas tout à fait, la bonne distance,comme on dit.
Mais peut-être aussi, à cet endroit-là et dans cette mince faille, passent l’appétit d’une autre vie, l’humiliation et la certitude de son génie. On a quand même envie, parfois, d’un ancrage plus sensible dans tout le corps. Comme si Régis Hébette et Laura Wolf réussissaient davantage à faire entendre Hélène Bessette dans la fiction qu’elle leur a inspirée, que dans sa propre langue.
Mais, comme disent les jeunes, total respect : ce  spectacle en deux volets ne laisse pas le spectateur en paix.

Christine Friedel

L’Échangeur, à Bagnolet. T : 01 43 62 71 20, jusqu’au 13 décembre. Les livres d’Hélène Bessette sont publiés aux éditions Laureli/Léo Scheer

Un Fils de notre temps

 Un Fils de notre temps, d’après le roman d’Ödön von Horvath, traduction de Rémy Lambrechts, mise en scène, lumière et scénographie de Jean Bellorini

 

UN FILS - 027BISÖdön von Horvath (1901-1938), auteur dramatique d’origine austro-hongroise, écrit en une quinzaine d’années, dix-huit pièces dans un allemand à coloration dialectale, une véritable chronique dramatique de ces temps sombres de crise où rampe le fascisme.
Ses pièces, dites populaires, s’attachent à la critique sociale, entre réalisme et ironie, comédie et tragédie, loin des complaisants petits arrangements.
Inlassablement, le dramaturge dénonce la dégradation imposée par les nazis aux classes sociales, les plus fragiles de la société allemande, contraintes à un faux repli pour survivre.
Au départ, le héros rêvait d’être typographe mais le chômage – la catastrophe économico-sociale – l’a rattrapé.  Croyant échapper ainsi à la misère, il s’engage dans l’armée pour que le monde soit plus juste, sous la domination de son propre pays.
 Le statut même de soldat lui plaît : «Le matin, quand la gelée blanche couvre les prés, ou le soir, quand le brouillard débouche des bois, quand le blé ondoie et que la faux étincelle, qu’il pleuve, qu’il neige ou que le soleil rie, jour et nuit, je suis toujours heureux d’être dans les rangs.
 Ma vie a soudain retrouvé un sens ! Je désespérais de savoir ce que je pourrais faire de ma jeune existence. Le monde était tellement vide de perspective et l’avenir si mort.»
 L’homme perdu a, en même temps trouvé, un père valeureux en la personne du capitaine, remplaçant son vrai père, clopinant en garçon de café. Il a aussi trouvé une place dans la société, une identité, une dignité. Pourtant, chemin faisant, les épreuves de la guerre le poussent à penser que Dieu n’existe plus, et il accepte tout sans s’opposer à rien.
 Son capitaine, qu’il a voulu sauver dans un acte de courage qui lui a fait perdre  son  bras, ne croit plus ni en l’armée ni à la guerre. Où se réfugier ? Chez la jolie caissière du château hanté de la fête foraine de jadis (sa ligne  de perspective, symbole d’innocence et de pureté), même s’il l’a, à peine, connue ? Elle-même s’est égarée et il ne peut plus s’appuyer sur rien, incapable de prévoir les catastrophes à venir, dit ce soldat, démobilisé à cause de sa blessure au bras, qui revient à la vie civile par obligation. « Fils de notre temps» qui croyait sauver son avenir dans une indifférence au sort des autres… Esseulé, il ne peut que méditer sur la fatalité d’un destin tout tracé.
Dans la mise en scène de Jean Bellorini, quatre acteurs/musiciens malicieux mais sérieux, Clément Durand au clavier, Gérôme Ferchaud à la guitare, Antoine Raffalli au violon, et Matthieu Tune à la trompette prennent en charge la voix posée et analytique du narrateur, à la fois individuelle et collective.

Cette parole sociale «universelle» est portée potentiellement par tout un peuple. Les comédiens investissent l’espace, entre ombre et lumière, élevant dans l’air une parole claire et inquiète, et proposent au public de les suivre sur les sentiers labyrinthiques d’une pensée dialectique qui s’arrête, fait retour sur soi, puis reprend sa course.
Le tableau de ces drôles de temps ressemble étrangement aux nôtres. Pour éluder la noirceur de constats si amers, l’hiver n’en finit pas de faire tomber ses flocons de neige dans le vent d’hiver, où l’on n’entrevoit nulle lumière printanière. La mise en scène, prophétique, visualise les pièges où ne pas tomber.

 

Véronique Hotte

Théâtre Gérard Philipe/CDN Saint-Denis, du 25 novembre au 11 décembre. T: 01 48 13 70 00

Oblomov

 

Oblomov d’après Ivan Gontcharov, mise en scène de Dorian Rossel

  34-oblomovCe roman-phare de la littérature russe du XlX ème siècle, considéré par Tolstoï comme un chef-d’œuvre, présente un personnage devenu un type humain, à l’instar d’un Tartuffe ou d’un Don Juan. Aboulique ou paresseux, conservateur au point de ne rien pouvoir entreprendre, enfermé dans la perpétuelle nostalgie de son enfance, Oblomov va, de ratage en ratage, passer à côté de sa vie à force de ne pas vouloir la vivre autrement que dans son lit.  Malgré les encouragements de Stolz, son meilleur ami et l’amour d’Olga à la si belle voix. 
 Oblomov, aristocrate oisif, est dans la culture russe le prototype de l’homme paresseux et médiocre, qui a renoncé à ses ambitions pour une léthargie rêveuse, qu’il vit pourtant comme un drame, mais n’a pas que des défauts. Personnage ambigu, à la fois comique, et tragique, il renonce aussi au monde par honnêteté. Ce sont des deux aspects qu’ont essayé de traduire Dorian Rossel et sa dramaturge Carine Corajoud.
Le spectacle, mis à part une scène de fin plutôt mélo et malvenue, placée au début, suit scrupuleusement comme dans le roman, la dérive d’un protagoniste qui, lentement, s’enfonce dans son propre marasme. La farce n’est pas loin dans les scènes d’exposition qui, chorales, démultiplient le personnage central. Les comédiens tombent littéralement dans une léthargie irrépressible. L’aboulie d’Oblomov se communique, en particulier à son fidèle domestique, Zhakkar, espèce de double populaire et burlesque. Le tout dans un amas de couvertures et de tissus jonchant le sol.
Après ce début plutôt musclé, on entre dans une adaptation sans grand éclat qui fait une large part aux dialogues introduits par de brefs pans narratifs donnant des éléments biographiques. Cette structure privilégie l’aspect psychologique du cas Oblomov qui, très vite, nous ennuie à force d’inertie, de même que les simagrées de son serviteur.

Malgré une scénographie astucieuse : un grand miroir souple et semi-transparent en fond de scène qui laisse percevoir des actions hors-champ, la mise en scène peine à produire des images et du jeu.  Les acteurs sont plus à l’aise dans les parties chorales, soutenus par l’énergie collective, que dans les scènes où ils doivent endosser seuls  leur personnage.
On éprouve un regain d’intérêt pour la dernière partie, grâce à la belle présence de l’actrice qui interprète la veuve popote et casanière :  Oblomov peut s’étioler heureux auprès d’elle… Ses tourtes au poulet et aux champignons le comblent, et il va s’éteindre doucement, « comme une montre qu’on a oublié de remonter. »
Si le spectacle ne nous a pas entièrement convaincu, Oblomov continue du moins à nous interpeller par son ambivalence. À l’aune des temps présents, cet anti-héros serait, au pire, une sorte de rentier (ou de rmiste) profitant du système, ou un dépressif chronique ; au mieux, un poète, un contemplatif ou un apôtre de la décroissance, s’opposant à l’hyperactivité fébrile qui a saisi notre société…

 Mireille Davidovici

 Le Monfort  Paris XVème T. 01 56 08 33 88 jusqu’au 13 décembre www.lemonfort.fr
Le 8 janvier, CO2 Bulle (Suisse) ; le 26 janvier, La Garance/Scène nationale de Cavaillon, et le 2 février au Théâtre Edwige Feuillère de Vesoul.
On peut lire ce roman dans la traduction d’Arthur Adamov, vivement critiquée car elle ne met en évidence que le côté paresseux du héros et supprime une bonne partie de la fin (Folio Gallimard), ou dans une nouvelle traduction intégrale de Luva Jugenson (Editions l’Age d’homme, 1988). On peut aussi voir le somptueux film de Nikita Mikhalkov  Quelques jours dans le vie d’Oblomov, inspiré partiellement par l’œuvre d’Ivan Gontcharov.

 

Live choregraphy

Live choregraphy de Hans Van Manen, avec Diana Vishneva et Artur Shesterikov

IMG_4463Ce duo a été donné pour la soirée de clôture du festival CONtEXt qui réunissait, à Moscou, cinq jours durant, les chorégraphes et leurs compagnies de  plusieurs pays. Créé en 2013 par Diana Vishnieva, ce festival, maintenant reconnu, accueillait cette année, entre autres, la Martha Graham Dance Company et Itzik Galili.
Hans Van Manen, ancien danseur du Nederlans Dans Theater, est, à plus de 80 ans, le chorégraphe du Het National Ballet, aux Pays-Bas; Artur Shesterikov, lui, est danseur-étoile du Dutch National Ballet. Diana Vishneva, que nous avions vue comme soliste avec le Ballet du Bolshoi, dans Les Illusions perdues, à l’Opéra Garnier en 2013, a été nommée danseuse-étoile du Ballet du Mariinsky, à l’âge de vingt ans. Elle est aujourd’hui une étoile de l’American Ballet Theater à New York.
  Ce duo (en réalité un trio, tant la présence de Boris Klatser et de sa caméra est dominante), est le maître de jeu de cette partition. Même si la chorégraphie a pour point de départ le corps de l’interprète et ses fractures, Boris Klatser nous transmet en direct les images du ballet.
Le spectacle oscille en permanence entre sa vision subjective, relayée par les images projetées, et la présence réellement envoûtante de cette icône de la danse que la caméra va suivre partout : entre les gradins de l’orchestre qu’elle traverse, au milieu du public, jusque dans le foyer du théâtre, puis dans un studio où elle est rejointe par son partenaire, Artur Shesterikov,  et enfin, dehors, seule dans la nuit froide moscovite.
  La qualité technique des pas-de-deux est exceptionnelle, tout comme la star, accompagnée au piano par Olga Khoziainova, et dont l’image, est projetée en noir et blanc, en fond de scène. Mais nous avons trop vu des vidéos de ce type, souvent utilisées pour masquer un défaut de dramaturgie…
I
ci, en effet, nous apprécions un corps dansant, selon notre propre regard et nos propres sensations, qui dépendent de notre emplacement dans la salle, de notre humeur du moment, et de l’état physique et mental de l’artiste. La vidéo, elle, finit par desservir le spectacle en créant une distance inutile : notre vie est déjà assez occupée par les écrans numériques, pour ne pas les subir encore dans les théâtres!
 A la fin, les trois artistes ont reçu une ovation du public, et l’étoile, couverte de fleurs, a été rejointe par les danseurs de la Martha Graham Dance Company et par les organisateurs du festival.

Jean Couturier

Théâtre du Mossoviet,  le 28 novembre. Dianavishneva.com

  

Fleur de cactus

1t-vaudeville-ciel-mon-placard-nicole-genovese-2t-comedie-de-boulevard-fleur-de-cactus-barillet-et-gredy,M263866.

Fleur de cactus de Pierre Barillet et Jean-Pierre Gredy, mise en scène de Michel Fau

Dans les années 40, Pierre Barillet commença par écrire des drames noirs, puis des adaptations de romans pour la radio et, en 1950, avec son copain de fac de droit, Jean-Pierre Gredy, Le Don d’Adèle, une comédie mise en scène par Jacques Charon qui fut encensée par Louis Aragon (si, si c’est vrai) et jouée plus de mille fois.
Parmi les succès de ces deux auteurs, (92 et  95 ans), il y eut L’Or et la paille, (1956) repris par Jeanne Herry en 2015 avec bonheur (voir Le Théâtre du Blog), Quarante carats (1967), adaptée au cinéma avec Ingrid Bergman et Gene Kelly (si, si, c’est encore vrai !), et, avec Jacqueline Maillan, Folle Amanda (1971), Potiche (1980) récemment adapté au cinéma par François Ozon, et Lily et Lily  (1984).
C’est dire qu’il sont été longtemps abonnés à la célébrité dans le genre: comédie aux multiples ficelles et rebondissements dans la tradition d’Eugène Labiche, mais sans la noirceur, la méchanceté… et le génie du grand dramaturge.
Fleur de cactus créée en 1964 avec Sophie Desmarets et Jean poiret au >Théâtre des Bouffes-Parisiens connut ainsi un grand succès pendant trois ans, et fut même jouée à Broadway par Lauren Bacall, et au cinéma par Ingrid Bergman, encore!
Cinquante ans après, Michel Fau s’en empare avec, dans le rôle principal, une vedette (convention obligatoire du genre!) en l’occurrence Catherine Frot, bien connue du public surtout grâce au cinéma,  et lui-même. Et cela donne quoi? Nous y allions en traînant les pieds malgré les tonnes de compliments déversés depuis cette reprise, et nous en sommes sortis, plus que déçus!

 Le scénario, dont nous vous épargnerons tous les méandres, est fondé sur l’histoire de Julien Desforges, chirurgien-dentiste renommé qui soigne toute la grande bourgeoisie (Michel Fau) et qui a, depuis un moment, une liaison avec la jeune et magnifique Antonia ((Mathilde Bisson). Mais, comme il tient à son indépendance, il ne cesse  de lui mentir, et lui  fait croire qu’il est marié et qu’il a trois enfants, tout en lui jurant le grand amour et en lui promettant le mariage. Mais Antonia pose comme condition la rencontre avec sa femme!
Heureusement, pour se sortir de ce traquenard, il a une secrétaire-assistante, Stéphane (Catherine Frot), toute dévouée à son patron et célibataire endurcie qui vit avec sa mère et son chien. Elle admire beaucoup Julien Desforges dont elle est, bien entendu, amoureuse en secret,  même quand il la rudoie souvent au point de la faire pleurer. Et il va même lui demander sans aucun scrupule, de jouer le rôle de son épouse. Les choses, évidemment, ne se passeront pas comme prévu…
Elle reste malgré tout d’une soumission exemplaire mais, dans un petit coup de révolte « féministe », accepte de sortir pour une soirée Champagne avec  un ancien officier, patient du dentiste à qui cela ne fait pas plaisir. Mais elle finira par passer la nuit avec un beau jeune homme, devenu l’amant de son Antonia, etc., etc. Cela finira évidemment (qui l’aurait deviné ?) par un départ en vacances du dentiste et de sa très chère secrétaire dans sa vieille deux Chevaux.

Barillet et Gredy, très à leur aise dans des scènes courtes, ne nous épargnent rien et accumulent mots d’auteurs, et réparties faciles pour donner du corps à ces malentendus, mensonges, scènes de jalousie, situations téléguidées, etc. de  cette Fleur de cactus. Cela pendant presque deux heures, et c’est bien long…
L’Or et la paille est une pièce plus fine, mieux construite aussi que cette suite de petites scènes dont on se lasse vite. Michel Fau, metteur en scène, joue volontiers le second degré (cela marche parfois). Mais il aurait pu enlever ou abréger nombre de moments qui ne servent pas à grand chose… Rien à faire, Barillet et Gredy sont d’incorrigibles bavards, et la pièce n’en finit pas !
Quant à Michel Fau, acteur, il semble s’amuser comme un petit fou à jouer ce personnage de dentiste assez stéréotypé, et Catherine Frot compose un rôle de secrétaire frustrée, mais brave et plus futée qu’il n’y paraît. Mais on a connus ces excellents comédiens quand même mieux inspirés;  ils en font ici des tonnes pour essayer de faire passer un texte assez insignifiant.

 Il y a, heureusement, et c’est toujours cela de pris, un remarquable décor, aussi intelligent et poétique qu’efficace de Bernard Fau, avec des vues de Paris et des intérieurs sans doute peints en perspective à partir de photos projetées (le grand Jérôme Savary aurait bien aimé). C’est très malin, plein d’humour et apporte un peu d’air frais à ce pudding de texte.
 Et le public ? Majoritairement composé de gens qui avaient quelque trente-cinq ans dans les années soixante ans et qui semblent retrouver ici une seconde jeunesse, il rit souvent à la moindre réplique un peu drôle. Et c’est vrai qu’il y a un boulevard (sans jeux de mots!) pour ce type de pièces dans le climat parisien actuel, tant le théâtre contemporain est plutôt avare d’œuvres comiques! 
 Moralité : mieux vaut ne pas être difficile, si on accepte de payer 51 € au parterre pour voir cette petite chose qu’on oubliera vite. Sinon, on peut s’abstenir. Même avec Catherine Frot dans le rôle principal, qu’on a connue, remarquable actrice, chez Peter Brook, Pierre Pradinas, Luc Bondy, et au cinéma…

Philippe du Vignal

Théâtre Antoine jusqu’au 3 janvier 2016

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