Kings of war

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Kings of war, d’après Henri V, Henri VI et Richard III de William Shakespare, adaptation de Bart van Eynde, traduction de Rob Klinkerberg,  adaptation et dramaturgie de Peter van Krasij, mise en scène d’Ivo van Hove

 

image_ivovanhove6Comme indiqué au générique, on trouve ici  plusieurs des pièces dites « historiques » du grand William, très adaptées : Henri V et Henri VI, puis dans la seconde partie du spectacle, Richard III dont ce sera au moins la quatrième version mise en scène que l’on a pu voir en France: Thomas Jolly, Thomas Ostermeier, Jean Lambert-wild… ( voir Le Théâtre du Blog).
   Ces trois rois qui ont gouverné l’Angleterre, avec de puissantes armées mais dans un période de grande instabilité politique ont à juste titre fasciné Ivo van Hove. Henri V de la maison de Lancastre (14ème siècle), sans doute le plus brillant des trois, a réussi en peu d’années à mener une politique  d’expansion économique avec l’aide d’un gouvernement solide et d’un Parlement.
Il mènera une guerre impitoyable contre les Français (la fameuse bataille d’Azincourt) puis se marie avec  Catherine de Valois, fille du roi de France, Charles VI. Après sa mort brutale de dysenterie à 35 ans,  c’est leur fils Henri VI qui, à neuf mois, lui succède. Sacré roi d’Angleterre puis roi de France à Notre-Dame de Paris à dix ans en 1431. Très chrétien, ce Lancastre n’a ni la dimension ni l’intelligence politique de son père. Sans grande ambition, victime des intrigues de cour et surtout de la maison d’York qui veut reconquérir le pouvoir,  et surveillé par son épouse Marguerite,  il a le plus grand mal à gouverner le pays.
 Henri VI se fera écarter du trône par Édouard d’York, couronné sous le nom d’Edouard IV, sombre dans la folie puis redeviendra roi un court moment mais c’est Warwick qui gouvernera à sa place.  Avant d’être assassiné par Richard III,  comme il dit « mal façonné » et « déformé, inachevé », avide de revanche et d’une extrême violence :«J’ai bien l’intention de prouver que je suis un méchant et que je hais les plaisirs frivoles des jours actuels . »
Il fait tuer son frère Clarence puis séduit  la princesse Anne », veuve de Warwick,  Édouard IV. « Qu’importe si j’ai tué son mari et son père ? »  Il fait ensuite tuer Hastings puis ses neveux. Anne meurt et il veut épouser sa nièce Elisabeth mais se fera tuer à la bataille de Bosworth par un Lancastre, qui lui succède sur le trône dans une Angleterre enfin apaisée.
  Ces pièces, que William Shakespeare écrivit deux siècles après les événements historiques, sont devenues une source inépuisable de films comme  Henri V de et avec Laurence Olivier (1944), Falstaff (1966) de et avec Orson Welles, ou encore, en 1989, celui de Kenneth Brannagh. Henri VI aura aussi une belle carrière théâtrale après sa création au Théâtre du Globe en 1592. Reprise trois siècles plus tard  seulement à l’Old Vic Theatre en 1953, puis en 1963 par la Royal Shakespeare Company. En France par Jean-Louis Barrault en 1966, et par Patrice Chéreau qui monta Henri VI et Richard III en 1998 ; puis Terry Hands, puis la BBC montèrent Henri VI et Richard III. Et récemment Thomas Jolly  s’empara de la pièce en intégralité depuis 2010,  et de Richard III

  On comprend qu’Ivo van Hove ait voulu se mesurer à cette œuvre aussi touffue, forcément inégale mais au texte souvent passionnant. Jan Cerswyeld a conçu un décor assez chargé, en s’inspirant du quartier général de Winston Churchill pendant la seconde guerre mondiale. Soit une grande pièce avec nombreux écrans radar, nombreux tapis, table basse avec trois canapés dépareillés, coin cuisine. Une autre petite table avec téléphones de couleur différente où le roi décide des combats à mener sur les plan de politique intérieure et militaire. Et tapis rouges  que l’on déroule pour le roi.
De grandes cartes murales du Nord et de la France, une table de travail et côté cour, une sorte de loge où quatre trombones à coulisse vont jouer  et un haute-contre entonnera parfois -et magnifiquement- des chants inspirés de ceux de la Renaissance.
Sur les côtés et dans le fond, on devine de longs couloirs d’hôpital d’un blanc immaculé; en fond de scène,  armoire vitrée médicale où est disposée la couronne royale que l’on verra souvent sur grand écran. La scénographie de Jan Versweyveld  ressemble à celle d’Antigone qu’on avait pu voir au Théâtre de la Ville (voir Le Théâtre du Blog). Ivo van Hove  a sans doute voulu rendre actuel  le contexte historique  de cette guerre des Deux-Roses où s’affrontèrent les maisons de Lancastre et d’York. Dans la seconde partie, pour Richard III,  on évacue tout: plus aucun meuble, le roi est sur ce  plateau nu, seul face à lui-même …
Pari réussi ? Le spectacle possède des qualités indéniables pour ce qui concerne la vision plastique et picturale, pour la direction d’acteurs et le jeu rigoureux de tous les comédiens sans exception, et pour la parfaite réalisation technique sur le plan visuel et sonore.  Et, de façon très habile, un texte écrit explique discrètement en quelques phrases, des moments de cette longue guerre et la généalogie complexe des rois. Bien utile, pour un public qui n’est pas de la paroisse…
Ivo van Hove dispose sans doute de gros moyens et son spectacle a une rigueur exceptionnelle, mais ce qui laisse perplexe: d’abord ce déluge d’informations visuelles et sonores, avec un texte forcément sur-titré, musique en direct, et électronique sur bande-son d’Eric Sleichim, souvent assez stéréotypée (toujours ces mêmes basses pour dire le chaos politique, la violence des sentiments et de la guerre !), images très souvent retransmises sur le grand écran vidéo très lumineux au-dessus de la scène, des visages en très gros plan des comédiens avec leur verrue de micro HF/: obscène au sens étymologique du terme. Mais sur scène, on voit à peine quel personnage parle.
Autre stéréotype des dernières années qu’Ivo van Hove aurait pu nous épargner : une caméra suit les personnages sortis de scène dans les couloirs… Cette prédominance de l’image filmée, assez fatigante, déséquilibre le propos. Pourquoi alors n’avoir pas réalisé un film ?  On est loin de la formidable sobriété  et de la mise en scène exemplaire de son  Vu du pont d’Arthur Miller,  monté la saison dernière au Théâtre de l’Odéon.
Et le texte dans tout cela ? Une chose au moins positive : on le comprend très bien mais il a été passé à l’essoreuse. D’où une inévitable sécheresse et une frustration de ne pas toujours retrouver Shakespeare, surtout dans Richard III. Ce qui nuit à l’expression des personnages, avec une esthétique qui tient davantage de l’imagerie et de la B. D. Y-avait-t-il besoin de toute cette technologie pour faire théâtre et donner une interprétation sensible et juste de William Shakespeare? La réponse est non…Il y a une quinzaine d’années, il nous souvient que Yann-Joël Collin montait magnifiquement Henri IV avec quelques praticables…
Autres temps, autres mœurs ! Au cas où nous l’aurions oublié quand les couloirs du métro regorgent de grands écrans, nous sommes à l’heure du micro-cravate et de l’image électronique. Le théâtre contemporain doit-il s’y plier?
Nous n’avons pas été enthousiaste comme beaucoup, et, si ce spectacle témoigne d’une rare et grande maîtrise du plateau et offre de belles images, il reste décevant, et n’a pas, sauf à de rares moments, la force qu’on en attendait.  Le public, ce samedi, semblait partagé: certains  partaient avant, ou à l’entracte, d’autres applaudissaient debout…

 Philippe du Vignal  

Le spectacle a été joué au Théâtre National de Chaillot du 22 au 31 janvier.
Henry VI est publié dans Œuvres complètes III : Histoires I, aux éditions Gallimard/Pléiade, traduction de Line Cottegnies
.
Richard III de Raoul Ruiz sera projeté au Centre national du Théâtre rue Legendre 75017 Paris le 10 février à 19h


Archive pour janvier, 2016

Chantal Loïal, chevalier de la Légion d’honneur…

visuel-da8aee64329e76f854e2e47e5ec1bd88Chantal Loïal, chevalier de la Légion d’honneur…

 Danseuse guadeloupéenne bien connue  de la compagnie Montalvo-Hervieu, et des Ballets C. de la B. (Ballets Contemporains de Belgique), elle dirige aussi Difé Kako, la compagnie qu’elle a créée en 1994 rassemblant des danseuses qui ont en général une formation pluridisplinaire, et des musiciens: percussions, djembé, tambours, maracas, accordéon, balafon, etc..
  Arrivée en Métropole en 1977, Chantal Loïal a connu les milieux de la danse africaine, antillaise et contemporaine.Elle rencontra aussi des chorégraphes comme, entre autres Assaï Samba,  ou Lolita Babindamana du Ballet national du Congo, Tchico Tchikaya, Kanda Bongo Man, chanteurs l’un congolais et l’autre zaïrois,  mais aussi des metteurs en scène, comme Jérôme Deschamps et Macha Makeieff. Pédagogue, elle a obtenu en 2008, son diplôme d’Etat en danse contemporaine.
  A la mairie du XIII ème Chantal Loïal a célébré, fière et enthousiaste, les vingt ans de Difé kako, sa compagnie créole, et la Légion d’Honneur qu’elle a reçue  des mains de François Hollande en mars dernier à l’Elysée. « Ce que vous voulez montrer, a dit le Président, c’est que toutes les cultures sont dignes de reconnaissance, que toutes les cultures s’enrichissent les unes les autres. » Plus original, je meurs !
Accompagnée de ses proches et de ses  danseuses et musiciens, elle a donc fêté ces deux événements à la mairie du XIIIème arrondissement. Fait des plus rares, la République française remet plus souvent la Légion d’honneur à des personnalités politiques comme, dans la même promotion, Anne Hidalgo pour services rendus au P.S., qu’à des artistes, chorégraphes ou danseurs.
 Chantal Loïal a aussi rappelé qu’elle dirigera samedi 30 janvier, un Bal Konsèr à la salle des fêtes du XIII ème. «Le Bal Konsèr, dit-elle, est aussi bien à voir et entendre qu’à danser, avec des répertoires traditionnels caribéens mais aussi africains et brésiliens.» 

 
Philippe du Vignal

Bal Konsèr, à la salle des fêtes-Mairie du XIII ème. 1 Place d’Italie, 75013 Paris. T : 01 44 08 13 13.  Gratuit mais dans la limite des places disponibles !

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Antigone

Antigone d’après Sophocle, traduction en ukrainien et en russe par l’équipe artistique, retraduction en français de  Lucie Berelowitsch et Marina Voznyuk, mise en scène de Lucie Berelowitsch

  Lucie Berelowitsch, d’origine russe et de culture franco-russe et bilingue, a déjà un parcours  de metteuse en scène, avec entre autres, Morphine de Mikhaïl Boulgakov, Le Gars de Marina Tsvetaïeva,  et récemment, Lucrèce Borgia de Victor Hugo, à la Comédie de Caen (voir Le Théâtre du Blog) qui accueille aujourd’hui cette adaptation de la célèbre tragédie, revue à la lumière des événements de Kiev de février 2015, où le spectacle a été créé en avril dernier, lors du Printemps français.
« Je me suis un peu éloignée de la Russie, pendant plusieurs années, mais l’an dernier, dit-elle à Jean-Pierre Thibaudat dans L’Avant-Scène, je suis revenue à Saint-Pétersbourg diriger un laboratoire autour de L’Idiot. Et, en avril 2015, on m’a proposé de venir à un voyage organisé à Kiev avec différents directeurs de théâtre. C’était quelques mois après Maïdan, il y avait encore les barricades, le bâtiment brûlé, les tentes où l’on continuait de vivre, et en même temps la vie reprenait ses droits. Le dimanche, les gens venaient avec leurs poussettes se promener au milieu des décombres.
Il y avait partout des petits autels dressés à la mémoire de ceux qui étaient morts, des fleurs, des photos… Je me suis demandée comment on honore ses morts, comment on se reconstruit après, quelle place on laisse à la mémoire et quelle place on laisse à la vie qui va reprendre. (…)j’ai relu Antigone, celle de Sophocle, puis celle de Brecht. Des pièces où résonnent fortement des questions comme : Qu’est-ce que c’est qu’une guerre fraternelle ? Qu’est-ce qu’on fait avec ses morts ? Si on détruit tout, qu’est-ce qu’on reconstruit derrière ? »
Le projet est lié à une rencontre, celle que la metteuse en scène fait en avril 14. « J’ai rencontré les Dakh Daughters, et le Dak Theatre. de cette rencontre est né le profond désir de construire un projet international commun. (…)Je suis partie du français, à partir de Sophocle et de Brecht, puis on a retravaillé sur un texte en russe et en ukrainien.(…)
. Et c’est Marcial di Fonzo Bo qui m’a proposé de coproduire le spectacle à la Comédie de Caen. »
 Sur le grand plateau, Jean-Baptiste Bellon a imaginé une scénographie qui donne une dimension tragique au texte : un bâtiment qui ne dit pas son nom, un peu sinistre, à la sobre architecture, noire et crayeuse à la fois. Avec, au-dessus, un praticable où se joueront certaines scènes. Quand les portes d’un palais ou d’une église? s’ouvrent, on  aperçoit parfois l’intérieur, aux murs tendus de velours rouge où sont accrochés des photos de vierges et de cosaques, à peine visibles,  et un lustre à pendeloques de cristal.
Au centre de la scène, un grand bassin carré vide, et à jardin, une estrade pour accueillir les Dakh Daughters : Natalka Halanevych, Tetyana Hawrylyuk, Solomiia Melnyk, Anna Nikitina et Natalia Zozul, aux contre-basse, clavier, violoncelle, violons, guitare, batterie et accordéon.
  Le problème de la représentation actuelle du chœur dans la tragédie grecque-très difficile-a  été rarement bien résolu. Maurice Jacquemont en 1936, pour Les Perses d’Eschyle, avec le Groupe de théâtre antique de la Sorbonne, ne s’en était pas si mal sorti sur le plan gestuel, mais pas bien  pour les  chants du chœur et la musique aux ondes Martenot l’ancêtre du synthé, pseudo-antique et dure à l’oreille, de Jacques Chailley.
Peter Stein, lui, avait réussi un coup magistral pour L’Orestie d’Eschyle, en prenant de remarquables acteurs réellement âgés donc qui bougeaient peu, et qui disaient seulement des fragments du texte.
Lucie Berelowitsch, elle, a distancié les choses, et elle a eu raison, puisque cela fonctionne, en mettant surtout l’accent sur le chant et la musique de Sylvain Jacque, jouée en direct, avec beaucoup d’intensité et d’émotion.
Le groupe des jeunes femmes, enveloppe avec beaucoup d’efficacité et avec une belle lumière sonore, les personnages principaux : l’une des Dakh Daughters, Ruslana Khazipova, joue Antigone avec une sobriété et rigueur incontestables devant un Créon (Roman Iasinovskiy), solide et tout aussi crédible… Tous les deux d’une formidable présence et très concentrés dès le début.  Le seul acteur français, Thibault Lacroix joue Tirésias, un peu en décalage, à la fois énigmatique et lucide devant Créon, quant au drame inéluctable qui se prépare.

  Aucun à-coup, aucune fausse note dans la mise en scène au rythme bien maîtrisé et la direction d’acteurs. La réussite d’un spectacle tient aussi aux seconds rôles, ici très tenus comme ici,  avec Anatolii Marempolskyi ( Hémon) et Diana Rudychenko (Ismène). Grâce à un sur-titrage exemplaire, le public, deux heures durant, n’a pas décroché…
On oubliera quelques tripotages dans le texte (pour faire plus moderne?). Et des effets de mise en scène  racoleurs, et surtout bien usés, que Lucie Berelowitsch aurait vraiment pu nous épargner, comme ces ronflements de basse électronique qui font mal aux oreilles et ne servent à rien, ou ces allers-et-retours de personnages dans la salle, ou encore cet échafaudage tubulaire assez laid, d’où Antigone, que les gardes essayent en vain de rattraper, jette quelques morceaux de papier pour couvrir le corps de Polynice.  Ce genre de choses qui pollue un spectacle par ailleurs intéressant, et qui reste tout à fait perfectible.
Lucie Berelowitsch aura réussi, et c’est l’essentiel, à nous rendre sensible cette immense tragédie qui nous parle encore plus de deux siècles après sa création, et avec quelle force ! En mettant en symbiose théâtrale les conséquences du fameux conflit fraternel entre Etéocle et Polynice, que l’on verra, au tout début se battre, couverts de sang, dans un court et beau dialogue, tiré des Phéniciennes de Sophocle, qui  introduit la tragédie,  sur fond de pouvoir dictatorial et religieux!
S’ensuivra un beau gâchis humain, avec d’abord, l’enfermement d’Antigone dans une tombe pour raison d’Etat, et les  suicides d’Hémon puis de Jocaste.
Sophocle, véritable génie du scénario, comme Euripide, avait renouvelé le genre tragique, en montrant toute la responsabilité des hommes, due à leur volonté aveugle (malgré le remords tardif de Créon, et la lucidité de Tirésias, lui, le pauvre aveugle de naissance !). Bien sûr, avec à l’appui du destin  ou  des Dieux comme on voudra, c’est à dire de l’inexplicable, donc le plus douloureux à admettre quand on est un mortel.
 Comment ne pas être sensible à ces morts en cascade dus à une faute humaine et politique qui a rappelé aux habitants de Kiev, les événements révolutionnaires et, à nous Français, la tuerie de Charlie-Hebdo. Une image nous hante encore : l’hommage, le soir même de cette tuerie, des comédiens des Clownesses à la fin de leur spectacle,  dans cette même salle d’Hérouville, l’an passé à quelques jours près, tous portant le T. shirt avec le désormais fameux Je suis Charlie imprimé.
Un spectacle soigné, et d’évidence populaire…

 Philippe du Vignal

Spectacle vu le 19 janvier au Théâtre de la Comédie de Caen/Hérouville Saint-Clair.
Théâtre de Choisy-le Roi le 29 janvier. Maison des Arts à Créteil du 4 au 6 février.
Le texte est publié à l’Avant-Scène Théâtre.

Adieu, Emmanuel Darley

Adieu, Emmanuel Darley

Emmanuel Darley DR-thumb-500x386-58970Emmanuel Darley nous a quitté le 25 janvier à 52 ans! Derrière des lunettes, de petits yeux en amande pour un regard aiguisé sur le monde et les gens. Une grande sensibilité et un réel intérêt pour toutes les vies, qu’il croquait dans ses livres ou en photo, art qu’il pratiquait beaucoup en mélangeant clair et flou..
   Homme de livres avant d’être auteur,  d’abord libraire à Paris puis à Toulouse, il gardait une affection pour l’objet-livre. Il publia d’abord des romans, le premier en 1993 chez POL, Des petits garçons, jusqu’à son dernier Le Bonheur en 2007.
Puis il découvrit le théâtre, pour tout public et jeune public, et se passionna pour cette écriture auquel il se consacra surtout ensuite. Bien sûr, on se souviendra de son Mardi à Monoprix qui lui vaudra deux nominations aux Molières. Dans ce texte, Jean-Pierre devient Marie-Pierre, et s’occupe tous les mardis, en lui faisant ses courses, de de son vieux père qui a du mal
à accepter ce fils  devenu sa fille.
Avec une langue simple et émouvante, Emmanuel Darley donne une force quasi-documentaire à  cette pièce, qu’avait si bien interprétée Jean-Claude Dreyfus. Dernièrement, on avait pu voir son Rouge, épopée révolutionnaire, et aussi Elvis, un polyptique qu’il mit en scène, avec Gilone Brun. Il avait aussi le projet d’être le photographe d’un théâtre, invité sur une saison.

  Avide de rencontres, il donnait des ateliers d’écriture en tous lieux pour enfants, détenus ou étudiant et en faisait souvent la chronique sur les réseaux sociaux où il était très présent. Chacun de ceux qu’il rencontra, se souviendra de cet homme, un peu en retrait mais observateur d’une grande délicatesse, à l’image de son œuvre…

Julien Barsan 

Les romans et pièces d’Emmanuel Darley sont édités, entre autres, chez P.O.L, Théâtre Ouvert, Badier et Actes Sud…

 

 

Julien Barsan

 

Richard III, Loyauté me lie

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Richard III,  Loyauté me lie  d’après William Shakespeare, un spectacle de Jean Lambert-wild, Elodie Bordas, Lorenzo Malaguerra, Gérald Garutti, Jean-Luc Therminarias et Stéphane Blanquet, mis en scène par Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Gérald Garutti

   Ce Richard III qui est aussi le troisième de la saison avant celui d’Ivon van Hove dont nous vous parlerons demain, est une adaptation, une lecture tout à fait personnelle, signée Gérald Garutti et Jean Lambert-wild qui joue aussi Richard.
  Deux acteurs, vingt-et-une scènes et quelque deux heures : Jean Lambert-wild est Richard et son double féminin,  Elodie Bordas, jouent les autres personnages féminins ou masculins. Ainsi, un clown blanc, en pyjama bleu à rayures des années cinquante, avec belle fraise blanche comme dans les tableaux de Velsaquez, s’adresse  aux femmes qui peuplent la pièce. La vielle Margaret, puis Lady Anne qu’il arrive à séduire dans un célèbre et joli tour de passe-passe rhétorique, après avoir revendiqué le meurtre de son père et de son mari, puis sa mère, la Duchesse d’York bouleversée par la volonté de pouvoir de son fils, et Elisabeth, sa belle-mère.
Cela se passe devant une sorte de baraque foraine,  revue par Stéphane Blanquet, avec trois loges que l’on peut fermer à volonté par des rideaux rouges. Il y a un carrousel de bouches dont les lèvres des fils de la reine Elisabeth, peintes sur neuf roues tournantes s’animent grâce à un effet stroboscopique.
Quant à Clarence, frère de Richard, son visage s’anime, lui aussi mais sur une grosse baudruche, grâce à un logiciel d’une étonnante précision. Et Richard le tuera d’un coup de canif dans la dite baudruche. Mais les enfants de Clarence que Richard va faire exécuter sans scrupule, sont, eux, juste des marionnettes un peu grossières que l’on anime grâce à un système de poulies. Couverts de sang, ces petits mannequins nous semblent encore plus émouvants que de véritables enfants, et auraient sûrement séduit le grand Tadeusz Kantor.
Quant à Edouard et au duc d’York, ici figurés par de grosses et dérisoires barbes-à-papa où sont projetés leurs visages, ils rejoindront vite les  poubelle de l’histoire. Et le personnage d’Hastings, lui, se résume à une pauvre sculpture éclatant en paillettes métalliques rouges,  qui meurt d’un seul coup de gros maillet sur cet appareil de fête foraine avec lequel  les jeunes gens mesuraient leur force. Et d’où sort Richard, définitivement gagnant.
On l’aura compris : ces séquences imaginées par cette bande de complices, nient le théâtre pour mieux le faire renaître. Entre un artisanat qui a toujours été celui de la scène depuis longtemps en Europe et ailleurs : maquillages souvent outrés, paillettes, illusions d’optique, trappes et machineries diverses, rideaux rouges et dorures, fils, poulies, rideaux que l’on  fait fonctionner à la main, fumigènes, et d’un autre côté, effets visuels  simples mais issus des technologies électroniques les plus pointues.
Jean Lambert-wild a toujours été fasciné par la magie, et on comprend qu’il ait voulu associer tous ces éléments pour  constituer un spectacle d’aujourd’hui.  Histoire de  dire l’Histoire et les mésaventures tragi-comiques de ceux que fascine le pouvoir absolu, où ils entraînent tout un peuple avec eux dans le malheur.
Mais où on peut voir ici , sans hésitation, une réflexion sur le théâtre.

 Richard est là pour exterminer au plus vite tous les personnages qui peuvent, à un titre ou à un autre, lui barrer la route du pouvoir. Et c’est un des aspects que le spectacle privilégie. Il y a une scène fabuleuse où il tire, avec un pistolet-mitrailleur de pacotille, sur des ballons qu’il crève un par un, avec un délice évident, ou quand il joue au jeu de massacre avec des répliques de sa propre tête (photo ci-dessous).
On aura rarement exprimé la folie meurtrière d’un personnage avec un tel souci de la métaphore visuelle qui devient ici avec bonheur le plus souvent un outil théâtral comme  dans la peinture occidentale depuis l’époque classique, bien mis en valeur par la musique et les sons de Jean-Luc Therminarias.
richard_201601tjv_158Aux meilleurs moments, on sent chez cet histrion de Richard, capable de réparties inouïes, un authentique sadisme et une volonté d’aller jusqu’au bout de ses pulsions autodestructrices. Il y a du terrorisme avant la lettre chez cet homme assoiffé de mal pour atteindre une   véritable pureté… Même en clown blanc dérisoire, dont on oublie vite  les costume et maquillage…
Tout se passe comme si Richard, en voulant disparaître, conscient de son destin, voulait aussi que tout disparaisse avec lui. Pour se venger, mal-aimé qu’il a été de sa mère, pour compenser son infirmité et le regard sans pitiés des autres, et dans un souci de se parler d’abord à soi-même pour mieux régler ses comptes avec autrui. Richard rêve finalement du pouvoir absolu, en sachant, comble du nihilisme, qu’il n’en fera rien et en mourra.

Et quand il réclame un cheval contre son royaume, cela ressemble au cri de désespoir d’un homme qui n’y croit même plus, et se sait tout près de la tombe… Magnifique image finale : volant déjà dans les nuées, Richard III, dernier roi de la dynastie des Plantagenêt tué dans une guerre, assiste à ses propres funérailles qui ont eu lieu, après analyse ADN de son squelette, en mars 2015, et dont on voit en arrière-plan les images filmées.
  Cette adaptation/lecture très personnelle même si le spectacle est le fruit d’un collectif, mené jusqu’à son terme avec détermination, respire rigueur du travail bien fait et intelligence scénique
 Mais la qualité première  de ce spectacle est  d’entendre comme rarement ce texte fabuleux . Même si, trop long, il a dû être abrégé : «Idiote qui te laisse fléchir, femme futile et versatile», se dit cyniquement Richard, seul après sa rencontre avec Elisabeth. Et, quand il parle de petits-enfants, il a cette phrase extraordinaire : «Ils sont comme vos enfants, juste un cran en dessous, de votre métal, même, de votre propre sang.»
Il  faudrait citer aussi ces mots où il fait preuve d’une belle lucidité : «Et si je meurs, pas une âme n’aura pitié de moi. Eh, pourquoi en aurait-on, puisque moi-même, je ne trouve en moi-même aucune pitié pour moi-même ».  Avec cette accumulation étonnante de myself dans le texte! On oubliera, au tout début, une accumulation de dentales pas très heureuse…
Grâce à une jeu de répliques entre Jean Lambert-wild, et Elodie Bordas au grand professionnalisme et capable de passer d’un rôle et d’un costume à l’autre, avec une grande maestria. Lui, interprète Richard et des spectres, et elle, les autres personnages, hommes ou femmes. Et ce jeu de ping-pong fonctionne bien,  sauf à de rares moments, quand le texte est moins clair.

  Aux chapitres des bémols : les peintures de  la baraque de foire par Stéphane Blanquet, pas vraiment réussies, qui ont de plus, tendance à «bouffer» les personnages quand il se trouvent devant. Par ailleurs, le texte n’est pas toujours évident, parfois longuet, et pour qui n’a jamais lu ou vu Richard III, où on peut se perdre dans ce foisonnement de personnages. Si l’on y emmène de jeunes lycéens, mieux vaudrait déminer le terrain avant…
Et, mais cela s’arrangera, la balance des micros H.F. dont on se demande bien à quoi ils servent vraiment, qui était encore assez approximative donc fatigante à la troisième représentation.

  Mais pari réussi : ce Richard III, sans doute plutôt destiné à un public de connaisseurs, est un des  plus originaux et des plus forts que l’on ait pu voir depuis longtemps.

Philippe du Vignal

 

Théâtre de l’Union à Limoges jusqu’au 29 janvier.  Lyon du 3 au 6 février. Bruxelles du 24 au 26 Février. Le Havre, du 10 au 11 Mars.  Compiègne du 22 au 23 mars. Marne-la-Vallée du 9 au 10 avril. Monthey du 10 au 14 mai. Cergy-Pontoise du 24 au 26 mai et Paris du 3 novembre au 4 décembre.

 

Sous la glace

Sous la glace de Falk Richter, traduction d’Anne Monfort, mise en scène de Victor Gauthier-Martin

 

sous_la_glace_42c_sdÉtoile montante et rebelle de la dramaturgie allemande,  aujourd’hui artiste associé à la Schaubühne de Berlin et au Théâtre National de Strasbourg, Falk Richter se lançait, en 2003, dans un projet d’écriture: Das System où il interrogeait notre mode de vie dans un monde manipulé par l’argent. Stanislas Nordey nous l’avait fait découvrir au festival d’Avignon en 2008.
Sous la glace, deuxième volet de ce triptyque, fait référence à un monde gelé: celui d’une entreprise de «consulting»,  broyeuse d’individus. Jean Personne, alias Mr. Nobody, homme mûr au bout du rouleau, dénonce la froideur d’un système dont il est victime, alors qu’il a contribué à le mettre en place et à le défendre.
Consultant en fin de carrière, il a restructuré des dizaines d’entreprises et licencié des centaines de personnes. Mais deux de ses collègues, plus jeunes que lui, deviendront ses bourreaux.
Avant le spectacle, une déclaration de l’auteur passe en boucle sur un écran ; en substance : «En chacun de nous, co-existent un capitaliste et un artiste.(…) Cette schizophrénie entre un être mécanique et un être humain en quête de sens  et de beauté (est) la principale complice du capitalisme … » Le ton est donné pour les treize tableaux qui vont suivre.
Mr Nobody en crise, revient sur son enfance dans un long monologue, en forme de prologue. « A l’autre bout était le ciel, je courais (…) Un petit garçon sous le soleil, seul. Un pavillon sombre (…) Des parents enfouis sous la glace.» Pour Falk Richter, cette glaciation renvoie aussi à son propre père, ancien membre des Jeunesses hitlériennes qui, à l’issue de la seconde guerre mondiale, s’est lancé dans la reconstruction économique du pays, en refoulant le passé… comme beaucoup d’Allemands.
Dans la scène suivante, Core Value, nous voici catapultés dans l’univers impitoyable de l’entreprise et assaillis par son charabia technocratique : «personal effectivness», «pressure handling», «boîte à outils» «évaluation, notation feedback», «high speed», etc.
«On est obligé de licencier, c’est pour  le bien commun», énonce le dogme, entre autres formules. Au fil des séquences, trois employés, d’abord complices, vont se déchirer. Et Jean Personne sombre dans le délire, obsédé par l’image d’un chat gelé sous la glace du canal, devant ses fenêtres…
Un dispositif scénique, astucieux et modulable, permet de passer d’un registre à l’autre du texte, structuré comme une lente descente aux enfers. L’immense table de conférences  au plateau laqué blanc, symbole de toutes les certitudes de l’entreprise, se disloque, à mesure que l’univers de notre anti-héros se délite. Mais la mise en scène reste au niveau des bonnes intentions. La puissance potentielle de l’écriture, justement portée par le texte français d’Anne Monfort, ne se traduit pas dans le jeu des comédiens! Pas  non plus de point de vue fort sur la pièce, ni de grande tension dramatique entre les protagonistes…
L’inquiétante étrangeté de cet univers ne nous parvient pas, malgré quelques fioritures inutiles comme une baignoire qui se creuse dans le décor, aussitôt envahie par de la mousse de bain… Rien de cruel dans ce monde propret, où le cynisme ironique de Falk Richter a du mal à s’insinuer.

L’apparition d’un enfant, censé être la future victime d’un système qui engendre ses propres monstres et se nourrit de la chair de ses rejetons n’est-elle pas superflue ? On avait déjà compris le processus et les intentions de la pièce.
Le spectacle pâtit  aussi de la comparaison avec  Nobody, donné l’an dernier par Cyril Teste et le collectif MxM, un montage qui comprenait de larges extraits de Sous la glace. Il y avait là un véritable travail théâtral, doublé d’une performance filmique en temps réel, et une mise en abyme vertigineuse d’un monde schizophrénique. «Ne suis pas moi-même structuré selon un système d’efficacité ? s’interroge Falk Richter. Ne vis-je pas une vie similaire,  quand je crois vraiment que l’efficacité et le travail sont le bien le plus précieux sur terre? »

 Mireille Davidovici

Théâtre de la Commune-Aubervilliers jusqu’au 31 janvier. T. 01 48 33 16 16
Le texte est publié chez l’Arche éditeur.

Elisabeth II

Elisabeth II, non-comédie de Thomas Bernhard, mise en scène d’Aurore Fattier

 

1*gkOfuCp2Cjb7TrDpqgdIAwAurore Fattier n’a pas coutume de reculer devant les textes difficiles et/ou provocateurs; elle  a créé en  2015, au Théâtre de Namur, l’avant-dernière pièce (1987) de Thomas Bernhard que Claus Peymann, directeur du Burgtheater de Vienne, qui avait pourtant créé la plupart des pièces de l’auteur, refusa!
Profondément blessé par ce refus mais aussi par le scandale que déchaîna le succès d’Heldenplatz avec ses tirades venimeuses contre l’Autriche, Thomas Bernhard se vengea en rédigeant son testament en février 1989 : «Je souligne expressément  que je ne veux rien avoir à faire avec l’État autrichien, et je refuse non seulement toute immixtion, mais encore tout contact de cet État autrichien, en ce qui concerne tant ma personne, que mon travail, à tout jamais ».
Mais, comme le montre Adrien Bessire dans Refuser pour mieux passer-Le théâtre de Thomas Bernhard : 10 ans d’interdiction en Autriche (1989-1998), il faut considérer cette interdiction comme « un acte politique dénonçant la persistance dans ce pays des idées nazies ». Elle fut levée en 1996 mais la position politique de Thomas Bernhard reste d’une brûlante actualité, vu la renaissance des idées d’extrême droite à Vienne en particulier.
Mais la clause inscrite dans son testament par le dramaturge, a assuré le succès de la pièce à l’étranger: quitte à assurer le transport des spectateurs, on la joua à Bratislava (Slovaquie)… à 60 km de Vienne. En 1989,  Niel Peter Rudolph la mit en scène au Schiller-Theater de Berlin mais la première autrichienne n’aura lieu que treize ans plus tard au Burgtheater de Vienne, dans une mise en scène de l’allemand Thomas Langhoff,
Plus venimeuse qu’Heldenplatz?! Comme le sous-titre le suggère, elle serait une «non-comédie» ! S’agirait-il alors d’une tragédie ? Non, mais vu la mort attendue du personnage principal, cela tiendrait de la comédie sans en être une. Plutôt d’une farce cruelle et noire…
Dans son appartement cossu de la Ringstrasse de la capitale autrichienne (cette même avenue où Hitler a passé en revue les troupes nazies après l’Anschluss!), Herenstein, un vieux marchand d’armes célibataire attend son neveu pour assister avec lui, depuis son balcon, au défilé militaire, qui va avoir lieu en l’honneur d’Elisabeth II.  Mais ce neveu en a profité pour  faire venir avec lui le gratin viennois qu’exècre son oncle qui, en les attendant, déverse sa bile sur ces bourgeois qu’il hait au plus profond de son être.
Herrenstein, misanthrope, malade et exténué, attend donc la mort et se répand en diatribes féroces et réjouissantes, sur cette « canaille autrichienne » qu’il s’apprête à recevoir… Un jeu pervers se met en place entre le vieil homme paranoïaque et ses souffre-douleur, Richard le majordome et la gouvernante. Tout oppose ce tyran impotent à ces domestiques, humbles et dévoués mais qui ne rateront pas l’occasion d’inverser le rapport de forces, dès que sa faiblesse se sera manifestée.
Peu à peu, Herrenstein éprouve, en effet, un besoin vital de compagnie, et compte sur le dévouement de Richard pour l’accompagner au quotidien, même s’il commence à douter de sa fidélité. Mais ce discret majordome saura le tenir sous sa coupe,  comme en témoignent des gestes et attitudes lourdes de sous-entendus.
Denis Lavant est éblouissant dans le rôle d’Herrenstein. Avec une diction et une gestuelle parfaites, avec ce qu’il faut de drôlerie, de férocité, et de douleur contenue, il incarne parfaitement ce nouveau monstre, comme le théâtre sait en produire depuis Richard III, et entraîne le spectateur à la fois vers l’empathie et la répulsion.
Alexandre Trock, en remarquable majordome, plie l’échine, et stoïque, s’abstient aussi de la moindre révolte et acquiesce à toutes les méchancetés et insolences. Mais sa réserve même, et ses mouvements involontaires de dégoût, dans un jeu quasi-muet mais signifiant, en disent assez long sur le mépris qu’Herrenstein lui inspire.
Delphine Bibet, elle, assume le rôle ingrat de la gouvernante, encore plus tyrannisée et méprisée… Son patron  fait preuve envers elle d’une misogynie sous-jacente et a réussi à l’empêcher de faire une carrière de pianiste! La comédienne, touchante et juste, est la remarquable interprète ce personnage de femme peu sûre d’elle-même, fragile et embarrassée par un corps qui la dessert, et dont Herrenstein a su exploiter la timidité naturelle. Les autres domestiques, serviles, sont terrorisés par la méchanceté gratuite du vieillard.
Le spectacle bénéficie d’une scénographie remarquable: un riche appartement viennois à l’ambiance feutrée et étouffante. Dans une sorte d’antichambre/salon, lieu théâtral par excellence, il y a, au fond, une grande porte-fenêtre avec  un balcon, où les invités se retrouveront pour voir le défilé. C’est une image-vidéo qui traduit leur présence; viennent physiquement auprès d’Herrenstein, quelques-uns de ses invités…

Un véritable ballet se met en place, avec des masques grotesques figurant cette humanité risible et monstrueuse, qui justifie la haine du misanthrope pour ses semblables. La fin portera un brutal coup d’arrêt à cette pitrerie mondaine, en réinstallant la mort à sa place souveraine. Tout ce qui, jusque là, était en demi-teintes, va alors exploser dans le bruit et la fureur. Avec une apocalypse, à hauteur de l’espérance morbide d’Herrenstein…
Bravo à la metteuse en scène et à ses comédiens, pour ce spectacle aussi noir que jubilatoire.

 Michèle Bigot

Spectacle joué au Théâtre du Gymnase, à Marseille du 13 au 23 janvier.

 

Le Jour du grand jour par le Théâtre Dromesko

 

Le Jour du grand jour par le Théâtre Dromesko

34-drom13_fannygonin_-1Cette compagnie foraine, unique en son genre, a notamment signé La Baraque, cantine musicale, spectacle inoubliable  joué plus de trois cent fois  dans un grande installation en bois.  En deux heures, le public découvrait la poésie des Dromesko, hommes et animaux, avec verre de vin et soupes maison, et certaines images restent gravées dans les mémoires, comme l’entrée en scène d’un oiseau qui deviendra la mascotte de la compagnie, un lâcher d’oignons, ou encore le monologue de la cuisinière interprétée par la touchante Monique Brun.
Aujourd’hui au Monfort Théâtre, un lieu qui les connaît bien, ils ont  installé une baraque un peu plus petite pour un spectacle dédié aux grands jours et cérémonies en tout genre. Le public s’installe  de part d’autre d’un plateau bi-frontal, avec quelques chaises en rang dont l’accès est rendu impossible par un ruban de chantier. Des spectateurs auraient-ils la mauvaise idée de s’y asseoir ?
Un homme, vêtu de son écharpe de maire, vient avec un escabeau et tente de régler deux rampes fluo qui pendent un peu: le spectacle commence doucement, alors que le public parle encore, dans un brouhaha sur bande-son. A ensuite lieu un discours de maire, assez typique d’inauguration d’un lieu. Cela  rappelle L’oral est hardi de Jacques Bonnafé qui était dans la salle ce soir-là.
Le discours sera perturbé par le bruit d’un gobelet en plastique que l’on tripote, des regards en coin et un petit chien qui mettra son temps à arriver du bout de sa laisse. L’absurde  de la parole relayé par les situations: on est bien chez Dromesko, avec  Igor et Lily, ses concepteurs et metteurs en scène ! Les tableaux s’enchaînent, croquant mariages, enterrements, remise de médailles, processions et repas de fêtes…Chaque scène sera l’occasion de trouvailles réussies et efficaces. On y retrouve de la danse, un jeu de voiles, et les stars animales de la compagnie.
Certaines belles images et des effets-lumière parfois simples forment des compositions toujours maîtrisées. Avec seulement  quelques projecteurs. Il y a du cinéma de Federico Fellini dans ce théâtre là… Bien sûr, cela n’a pas l’ampleur d’une Baraque mais on y retrouve toute la poésie des Dromesko, ces musiciens et artistes tziganes qui nous proposent des instants de vie, à la fois magnifiques et émouvants de simplicité.
Comme ce moment magique: un jeune homme, en robe de mariée, s’avance vers nous, se cambre et laisse dépasser quelques mètres derrière lui, deux paires de jambes aux chaussures à talon haut, comme si c’était les siennes.  Avec une grande précision et une légèreté de gestes: ici, tout paraît fluide. Des hommes et des femmes surgissent de dessous la table, s’empoignent comme ils s’embrassent. Et cela finit, comme toujours chez eux, par un verre partagé avec le public.
Ne boudons pas notre plaisir pour découvrir ou redécouvrir le Théâtre Dromesko, une  petite merveille de poésie et de partage qui fait tant de bien.

Julien Barsan

Nous mettrons un petit bémol à l’avis de Julien Barsan. Au démarrage de la représentation, la trop longue parodie du discours du maire est d’une telle maladresse d’écriture et de jeu qu’il entache la suite. On se dit que ces artistes sont bien meilleurs dans la fabrication d’images que dans le théâtre de texte. Cette introduction impulse un faux rythme au spectacle qui, par ailleurs, a tendance à prolonger les images plus qu’il ne faut, comme l’interminable défilé de mariées ( femmes ou travestis) qui clôt la soirée.
  Une mention spéciale aux animaux : le marabout, le poney et surtout le cochon qui déroule avec sérieux et précision un tapis rouge sur toute la longueur de la scène : la parodie ici va droit au but et en dit plus que tout discours.

 Mireille Davidovici 

Au Monfort Théâtre (avec le Théâtre de la Ville), Paris jusqu’au 30 janvier. T. 01 56 08 33 88; et au 104 à Paris du 9 au 20 février. T. 01 53 35 50 00

Lady Macbeth, reine d’Ecosse

Lady Macbeth, reine d’Ecosse, de Colette Garrigan

colette-garrigan-reinterprete-macbethColette Garrigan née à Liverpool, scénographe, après avoir été élève de l’École de marionnettes à Charleville-Mézières, a travaillé avec le Nada Théâtre, au Royaume-Uni, puis à la Réunion; elle  a monté, entre autres: Après la pluie, Cent ans dans la forêt et Sleeping Beauty, version pour adultes de La Belle au Bois dormant qui se passe dans un quartier pauvre de Liverpool, où la drogue plonge la jeunesse dans un sommeil funeste.
Dans Crowning Glory (recréé sous le titre: De l’Autre côté du miroir), elle jouait, cette fois, une coiffeuse qui, dans son salon, raconte son parcours vers le bonheur, alors que tout avait mal commencé dans son enfance.  Et Mary Brown traitait de la réconciliation entre deux amies brouillées, à la suite de médisances.
Cette Lady Macbeth, reine
d’Ecosse qu’elle interprète aussi seule, avec beaucoup de délicatesse, commence presque à la fin de la tragédie à l’acte V. La Reine vient de se donner la mort… Dans un salon des plus bourgeois,  à l’heure du thé, posées sur un guéridon, des carafes figurent le couple royal, un grille-pain, leur château,  des fourchettes, les soldats, et des chaises, les sorcières.
Elle nous fait découvrir l’ascension vers le trône de son époux, Macbeth, le général, devenu roi d’Écosse  par le biais de ses crimes pour s’emparer du pouvoir et surtout le garder, l’anéantissement dans la folie, puis la guerre…
La comédienne dit les célèbres répliques de Shakespeare en anglais mais aussi en français. Au loin, on entend les voix du roi assassin et des trois sorcières. Et planent aussi les ombres d’Elizabeth I et de Mary Stuart, ces reines, femmes de pouvoir, qui voulaient vivre leur destin jusqu’au bout comme Lady Macbeth, ont aussi inspiré  Colette Garrigan.
Mais il est parfois difficile de retrouver ici dans un tel cadre, les fils de cette épopée mortelle, vue tant de fois… Jouer, même en partie, Macbeth en solo avec quelques objets/marionnettes tient du pari, et on ne retrouve pas vraiment ici les moments-clefs de la tragédie.
La malédiction concernant cette pièce  n’est pas nouvelle, et plus des metteurs en scène confirmés, comme Jean-Pierre Vincent ou la grande Ariane Mnouchkine, ont eu le plus grand mal à relever le défi. Au Mouffetard, le jeune public, très concentré a, malgré tout, paru apprécier le spectacle, comme on a pu en juger dans le court débat qui a suivi.

Edith Rappoport

Le Mouffetard, jusqu’au 31 janvier, du jeudi au samedi à 20 h, dimanche à 17 h. T: 01 84 79 44 44, www.lemouffetard.com

Children of nowhere

Children E. WoronoffChildren of nowhere, texte et mise en scène de Fabrice Murgia, conception musicale et installation sonore de Dominique Pauwels

Le jeune auteur et metteur en scène belge avait remporté le prix du Festival Impatience à Paris,  avec Le Chagrin des ogres. Avaient suivi plusieurs beaux  spectacles comme Ghost Road (2012), une analyse pénétrante du système capitaliste américain avec des images de maisons abandonnées et des témoignages de gens âgés très pauvres (voir Le Théâtre du Blog). Dans Notre peur de n’être créé pour le festival d’Avignon 2014, Fabrice Murgia questionnait les crises de notre époque. Comme celles que vivent au Japon, les Hikikomori, qui refusent tout contact avec la société.   Les spectacles de Fabrice Murgia, on l’aura compris, sont ceux d’une sorte d’archéologue du futur comme il le dit lui-même; il a aussi acquis une remarquable maîtrise des technologies  les plus pointues en matière d’imagerie et de conception sonore, doublé d’un ethnologue, avide de recueillir la parole de ceux qui ont vécu  des années difficiles, voire atroces dans un pays (le leur !) où ils n’étaient plus les bienvenus.   Children of nowhere se passe à Chacabuco, au nord du Chili, dans un désert, où avait été construite une cité pour les ouvriers des mines où l’on extrayait du salpêtre. Reconvertie en camp de concentration par le sinistre dictateur Pinochet, elle avait reçu en 1973 et 74, quelque 1.880 prisonniers politiques : médecins, avocats, artistes, professeurs et travailleurs, bref, tous ceux  qui n’avaient pas l’heur de plaire au régime de terreur mis en place… Fabrice Murgia reprend ici la même construction scénique: film, musique, chant et jeu monologué. Avec son équipe et sa comédienne  préférée, Viviane De Muinck, il est allé filmer les ruines de Chacabuco, maintenant ville-fantôme située dans un désert aride et sinistre.  Il a aussi recueilli au Chili, les témoignages très émouvants d’anciens déportés, souvent torturés et marqués par la mort tragique de centaines de leurs camarades, et qui a évidemment laissé des marques profondes dans la société chilienne d’aujourd’hui. Le spectacle créé au Chili l’an passé, se situe, comme les précédents de Fabrice Murgia, au croisement d’interviews filmés avec beaucoup de pudeur, et de courts monologues et poèmes de Pabl Neruda, dits sur scène par Viviane de Muinck mais aussi de moments musicaux joués par le quatuor Aton’ & Armide de violoncelles, ou chantés par la soprano Lore Binon.  L’ensemble de Children of nowhere bénéficie d’une réalisation exemplaire. Mais il n’y a pas toujours de lien évident entre les différents modes d’expression : les courts monologues, bien dits, mais dont le texte n’a rien de fascinant,  (et assez statiques: la comédienne est filmée, souvent assise dans un fauteuil sur la scène) le chant et la musique, et enfin la partie documentaire , ici capitale, qui a tendance à étouffer un peu le reste.  D’autant plus que Fabrice Murgia utilise volontiers comme d’habitude le très gros plan, avec la projection d’un visage sur un écran occupant tout le fond de scène. Ce qui, à la longue, frise le procédé. Reste un documentaire très sobre et d’une remarquable qualité qui en dit long sur l’horreur et le climat socio-politique du Chili à l’époque,  avec déportations  et répressions sanglantes à la clé, comme les dictatures en ont le secret. L’Amérique du Sud, c’est loin, mais les dictatures, elles, ne sont jamais très loin: dans le temps comme dans notre espace européen, ou du moins dans ce qu’il en reste: au cas où on aurait tendance à l’oublier, Children of nowhere peut agir comme une efficace piqûre de rappel…

 Philippe du Vignal

Théâtre de Vitry-sur-Seine vendredi 12 février 20h  et samedi 13 février 19h. Navette aller-retour  depuis Châtelet (angle place du Châtelet/café Sarah Bernhardt) une heure avant la représentation. En Belgique : à Bruges, Cultuurcentrum Brugge, le 16 février. Le Théâtre de Namur, les 23 et 24 février et  à Gand, NTGent, les 8 et 9 mars. Le Maillon de Strasbourg, du 2 au 4 mars. Théâtre Universitaire de Nantes, les 22 et 23 mars. Saint-Nazaire/Scène Nationale, le 25 mars. Et au Rotterdamse Schouwburg, le 6 avril. 

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