Le Bruit court que nous ne sommes plus en direct

 Le Bruit court que nous ne sommes plus en direct, un spectacle de et avec Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas, Nadir Legrand

 

8-court9Ce même collectif du Doute avait créé son premier spectacle, il y a cinq ans, le très remarquable Tout ce qu’il nous reste de la Révolution, c’est Simon, (Voir Le Théâtre du Blog).
« Notre groupe, disent-ils, est celui de la prise de pouvoir d’acteurs-auteurs qui vivent leur processus de création de leurs pièces comme un exercice concrètement démocratique. Le texte final est indissociable de ce que nous sommes/pensons/questionnons ; nous faisons corps avec la pièce (…) Un théâtre où ceux qui écoutent sont pris à témoin, interpellé globalement comme partenaire principal. »
Cette fois, Le collectif s’en prend au flux médiatique qui nous envahit, qu’on le veuille ou non, avec des chaînes d’information en continu  dont l’impératif est devenu : retransmettre toujours plus vite, toujours au plus près  les événements quel qu’ils soient : catastrophes naturelles ou dûes à la main de l’homme, manifestations de rue, guerres lointaines, élections, attentats,  etc.  Au risque d’un trop plein d’images mobiles aussi fascinantes qu’étouffantes… Et créant, comme le collectif du Doute le rappelle, reprenant les mots de Marie-José Mondzain, une «apnée du regard », C’est, parce que l’image, dit-elle, est affaire d’amour et de haine, que le capitalisme a voulu devenir le maître des images, le propriétaire du spectacle mondial et du règne de la marchandise en monnayant le désir (…) Mais l’image demeure intraitable, même quand, comme elle, nous sommes maltraités ».
Le collectif du Doute cite aussi une phrase véritablement prophétique de l’américain Henri David Thoreau, génial enseignant, philosophe et poète et pionnier de l’écologie (1817-1862) dont Walden ou la vie dans les bois et La Désobéissance civile feront naître un siècle plus tard le concept efficace de résistance non-violente : «Nous avons une grande hâte de construire un télégraphe électrique entre le Maine et le Texas mais le Maine et le Texas n’ont peut-être rien d’important à se communiquer. »
Effectivement, cette communication à outrance via la radio, la télé et surtout maintenant Internet, ne facilite en rien la plus petite réflexion, la plus petite distance,  dès lors qu’on se laisse happer par cette formidable usine à standardisation de la pensée.
Les cinq acteurs-auteurs ont donc imaginé de créer: Ethique TV, une chaîne indépendante et engagée dont le Journal est retransmis en direct chaque soir via Internet, et dont ils montrent l’envers du décor du plateau de tournage  C’est la recette du théâtre dans le théâtre (loin d’être neuf! mais c’est dans les vieilles casseroles etc.)…
Cela commence par une conférence de rédaction, assez caricaturale, puis par une démonstration de l’art du cadrage, et du montage, et des choix éditoriaux quand il s’agit de présenter l’actualité quotidienne. Comment échapper à la dramatisation pour étoffer un sujet un peu creux! Ce qui ne peut aller sans divergences entre les journalistes quand on veut  innover. Là aussi, cela n’a rien de neuf, mais bon…
Leur chaîne dispose de très peu de moyens financiers jusqu’au jour où la nièce de Simon apporte, de la part de son père, une manne inespérée qui va permettre de renouveler le mobilier et les moyens techniques mais  du coup, qui crée des rapports plus complexes entre les créateurs de la chaîne. Vieux dilemme dont ils ne sont pas dupes: salaire identique et assez bas, statut égalitaire, pas de pub, etc mais comment ne pas aller rapidement dans le mur, surtout quand les compteurs commencent à s’affoler positivement, et donc engendrer les tensions.
Bref, comment garder son identité quand le succès pointe son nez et qu’on ne l’avait pas anticipé. Mais bon, tout cela, comme cette histoire d’amour à laquelle on ne croit pas bien, s’avère bien bavard et un peu « téléphoné »… Là, le collectif du Doute parait beaucoup moins sûr de lui.

Il y a aussi quelques rappels d’événements déjà oubliés,  comme en 1993, la création de ce Cercle de l’industrie, une structure impliquant des rapports plus que douteux entre industrie et partis politiques de droite comme de gauche, et administration de l’Etat, imaginée par Dominique Strauss-Kahn (lequel bénéficiait d’un bureau, d’une secrétaire, et de remboursements de frais élevés!) et par Raymond Lévy P.D.G. de Renault, et avec ses confrères d’une vingtaine d’entreprises de Rhône-Poulenc, Elf, Total, Bull, L’Oréal, etc. en majorité cotées au CAC 40,  pour organiser des interventions au plus haut niveau politique. Bref, cela ne sent pas très bon!
L
e personnage de Dominique Strauss-Kahn, coiffé d’une perruque de cheveux grisonnants, revient pour jouer en incrustation sur fond bleu, la scène de l’agression sexuelle présumée du Sofitel de New York. Un peu facile mais quand même assez drôlatique…
Il y a une belle unité de jeu entre Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas, Nadir Legrand, même si on entend parfois mal les trois comédiennes qui ont tendance à bouler leur texte. Et il y a  de moments de jubilation et de véritable connivence avec un public déjà acquis, à la fois témoin et complice, dès les premières répliques du spectacle.
Pas très loin des fameux kapouchniks du Théâtre de l’Unité à Audincourt, avec du vrai théâtre, intelligent, drôle et qui n’a rien de prétentieux (ce n’est pas si fréquent dans le théâtre contemporain!) fait à partir d’impros, avec trois bouts de ficelle et une bonne caméra. Avec un fin tout à fait loufoque (mais qui arrive bizarrement!) dans la tradition des comiques américains…
Mais il vaudrait mieux que le collectif du Doute évite de bavarder, d’aller à la ligne; et il gagnerait beaucoup à concentrer son propos: deux heures vingt, c’est trop long, et quarante-cinq minutes pourraient passer sans problème, à la trappe… Le spectacle encore brut de décoffrage, a d’indéniables qualités mais demanderait, à être resserré de toute urgence. Comme dirait le Marquis de Sade, qui séjourna longtemps tout près du théâtre, à la Bastille:  » Français, encore un effort…. »

Philippe du Vignal

Théâtre de la Bastille 76 rue de la Roquette 75011 Paris, jusqu’au 16 janvier à 20h, et du 18 au 29 janvier à 21h, relâche les dimanches. T: 01 43 57 42 14.

 


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