King Kong Théorie

King Kong Theorie de Virginie Despentes, adaptation et mise en scène d’Emmanuelle Jacquemard

imageVirginie Despentes (46 ans) n’a pas eu une vie des plus faciles Internée à quinze ans, errant d’une ville à l’autre, et souvent arrêtée par la police, elle est violée à dix-sept ans, près du périphérique à Paris, ce qu’elle racontera dans son essai King Kong Théorie, paru en 2006.
Vingt ans plus tard, elle reconnaît à propos de ce viol qu’« (…) il est fondateur, de ce que je suis en tant qu’écrivain, en tant que femme qui n’en est plus tout à fait une. C’est à la fois, ce qui me défigure et me constitue».  Faute d’argent, elle se prostitue, puis se drogue et écrit un premier roman Baise-moi (1994)  qu’elle elle adaptera sept ans plus tard pour le cinéma avec Coralie Trinh Thi, une jeune actrice de porno, mais le film fera l’objet de censure pour les moins de dix-huit ans..
Virginie Despentes connaît le succès comme écrivain depuis une quinzaine d’années, et publiera plusieurs romans dont Les Chiennes savantes, sorte de portrait assez noir de la condition féminine et Les jolies choses d’après Les Illusions perdues d’Honoré de Balzac et, en 1999, Mordre au travers, un recueil de nouvelles subversives…
Auteure maintenant reconnue et membre du jury du prix Fémina, elle est ravie quand Bernard Pivot lui proposa récemment de faire partie de l’académie Goncourt. Devenue lesbienne à 35 ans, elle fut la compagne de Beatriz Preciado, théoricienne et adepte de la déconstruction du sexe:« Ma vision de l’amour n’a pas changé, mais ma vision du monde, oui. C’est super-agréable d’être lesbienne. Je me sens moins concernée par la féminité, par l’approbation des hommes, par tous ces trucs qu’on s’impose pour eux.»
Comme le dit finement Pierre Marcelle dans Libération: « Virginie Despentes s’est mise en situation de se faire haïr par les philosophes, autant que par les psys, et par les dames patronnesses, autant que par les chiennes de garde. Le bonheur, quoi… » .

 Et le théâtre dans tout cela? L’écriture et les propos souvent crus et l’ironie cinglante de Virginie Despentes qui attaque les tabous sur la condition féminine actuelle: prostitution d’abord, inégalités flagrantes, viols en tout genre, pornographie, malaise sociétal…)  avait tout pour attirer des metteuses en scène, comme Cécile Backès (voir Le Théâtre du Blog),  qui monta en 2010, une adaptation  de King Kong Théorie. Moins inspirée, Pauline Bureau en inclura un extrait dans un spectacle (voir aussi Le Théâtre du Blog). Et l’an passé, Vanessa Larré en fera un monologue avec Barbara Schulz…

 Emmanuelle Jacquemard entreprend, elle aussi, de faire entendre la voix de Virginie Despentes mais, de façon plus originale, avec cinq très jeunes actrices: Marie-Julie Chalu, Célia Cordani, Ludivine Delahayes, Anisssa Kaki, Lauréline Romuald, toutes impeccables : “Moi, dit-elle, qui suis née vingt ans après, ce texte m’a aidée à vivre et à me construire. Chacune, et chacun, peut retrouver dans son expérience un bout de son histoire : c’est avant tout de nous, hommes et femmes, que parle King Kong Théorie, et de nos tentatives pour vivre ensemble”.

  Sur le petit plateau des Déchargeurs, des rayonnages en bois avec serviettes de bain, peignoirs bien rangés, et crèmes pour la peau: cela se passe dans un club de gym ou un institut dit de beauté, où cinq jeunes femmes en maillot de bain deux pièces, sont déjà en scène. L’une fait des exercices d’assouplissement, l’autre joue avec une tablette, une autre s’épile les jambes…
Puis commence un dialogue, tiré de l’essai de Virginie Despentes, sur le corps féminin, à la fois, sacralisé  mais aussi provocant, exposé, nu ou presque, à l’avidité des hommes, voire comme objet sexuel, et vendu comme tel, toutes normes sociales mises à l’écart. Les choses sont dites avec humour, mais les termes restent crus, au risque de déplaire aux ecclésiastiques et aux associations familiales: “Chapitre consacré au viol. Coucher avec l’ennemi. Chapitre consacré à la prostitution. Porno sorcières. Chapitre consacré à la pornographie ».

  Serrant au plus près le texte, Emmanuelle Jacquemard qui a encore réalisé peu de mises en scène, dirige ce collectif avec précision et humour. Elle sait parler des questions de pouvoir, et d’intimité, et  le corps devient ici une sorte de métaphore de ce qui peut être infligé au corps collectif féminin.  Mais sans pleurnicheries, et en utilisant les codes théâtraux… Avec une gestuelle et une diction remarquables, les jeunes  comédiennes s’emparent de ce petit plateau sans en sortir une seconde, avec une extrême concentration, et cela tient parfois du ballet. Chapeau !
 Dès le début du spectacle, les mots tapent sec: “Nous parlons donc d’ici, de chez les invendues, les tordues, celles qui ont le crâne rasé, celles qui ne savent pas s’habiller, celles qui ont peur de puer, celles qui ont les chicots pourris, celles qui ne savent pas s’y prendre, celles à qui les hommes ne font pas de cadeau, celles qui baiseraient avec n’importe qui voulant bien d’elles (…) celles qui sont trop mal foutues pour pouvoir se saper comme des chaudasses mais qui en crèvent d’envie… »

 En une heure , la messe est dite, et bien dite devant un public très attentif  mais surtout féminin quelque dix hommes seulement… Qu’importe, la jeune metteuse en scène fait entendre la voix de Virginie Despentes, comme on ne l’a jamais entendue  au théâtre.
  Après  un solide travail d’adaptation sur cet essai, quelques mois d’improvisations: “ Je voulais, dit-elle, diriger un groupe soudé de jeunes comédiennes, même si elles n’avaient jamais travaillé ensemble, et faire entendre juste cet essai sur un plateau. J’ai mis leurs corps en valeur, mais une nudité totale n’aurait pas été justifiée.”

  La jeune metteuse en scène de vingt-six ans aura réussi son pari: intelligence de la dramaturgie,  sobriété de la mise en scène loin de toute prétention, rythme soutenu, efficacité de la direction d’acteurs… (N’en jetez plus, du Vignal!).
 On oubliera la crème pour le corps dont les cinq actrices s’enduisent généreusement, ce qui les oblige ensuite à un laborieux nettoyage du plateau! Et une fin (pas très réussie) de théâtre dans le théâtre, avec jeu à la lumière de lampes de poche, à cause d’une soi-disant panne de lumière avec dégustation d’un pack de Kro! (mais bon, certains professionnels y ont cru!).
 A ces bémols près, Emmanuelle  Jacquemard, si les petits cochons ne la mangent pas, entrera vite dans le cercle fermé des réalisateurs que l’on convoite. De toute façon, les directeurs de grands théâtres s’intéresseront à elle, la petite nouvelle qui est, pour la maîtrise du plateau et la direction d’acteurs, largement devant d’autres jeunes metteurs en scène qui disposent, eux, des moyens conséquents de théâtres, ou centres dramatiques nationaux. (Nous ne visons personne mais suivez notre regard…)

Philippe du Vignal

Théâtre des Déchargeurs  jusqu’au 6 février 2016  3 Rue des Déchargeurs 75001 Paris Ier. Et au Théâtre de la Luna, festival d’Avignon à partir du 7  juillet. https://vimeo.com/150300915

King Kong Théorie est publié aux éditions Grasset.

 

 

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Archive pour 17 janvier, 2016

La Boucherie de Job

La Boucherie de Job, texte  et mise en scène de Fausto Paravidino (en italien sur-titré)

 

imageJob sur son tas de fumier, représente le fils brimé devant un père cruel. À la suite d’un pari entre Dieu et Satan, ce riche semi-nomade, se voit dépouillé de tous ses biens : troupeaux et enfants. Seule sa femme l’accompagne. Mais, on isole Job, atteint d’une maladie contagieuse, sur un tas de fumier. Il souffre et serait coupable, puisque Dieu est juste. Mais il se sait innocent, donc Dieu serait injuste ; l’antinomie se dénouera par l’appel au Mystère et dans le silence de l’Illumination.
  Job incarne une figure de la misère humaine, entre refus et passivité, entre patience et révolte. Le mythe évoque la teneur de notre existence, nos fureurs, terreurs et désirs : «L’air est plein de nos cris », notait déjà le clairvoyant Samuel Beckett dans En attendant Godot. Or, Dieu nous laisse tomber : les figures post-modernes maudissent leur naissance et  leur créateur, si peu garant de leur bonheur. Job, lui, adore son Dieu,mais se résout au silence et préfigure le Christ à l’agonie.
Pour Fausto Paravidino, auteur, metteur en scène et interprète du rôle-titre, Job, («le plus grand clown de tous les temps» pour Samuel Beckett) incarne le mystère de l’iniquité. 
Point de vue assumé,  de façon dérisoire par l’artiste et sa troupe du Teatro Valle à Rome, qu’ils ont occupé contre l’avis des autorités, de 2011 à 2014. Malgré un arrêt net des subventions accordées pour de nouvelles pratiques et politiques artistiques.
Fausto Paravidino prend appui sur une forme épique, avec humour (couleurs, mouvements et chorégraphie), qu’il fait interpréter par des comédiens au solide métier, danseurs et clowns, pour interroger l’histoire du libéralisme économique et du capitalisme. Il se sert de l
a parabole  pour mieux démythifier la prétendue rationalité de notre système monétaire et financier, fondé sur la spéculation, hors de toute confiance.
Le Mal est ici nommé, à travers le fils de Job parti en Amérique pour étudier l’économie et ses règles, qui revient pour sauver, ou plutôt pour faire sombrer la boucherie paternelle, en la livrant à la toute-puissance de la Banque, selon les lois sacralisées de la finance.
Entre les différents épisodes, intervient un duo de clowns, chœur comique et dérisoire qui commente l’action puis la soutient en devenant acteur à part entière. Ironie, satire, sarcasmes: le spectacle file comme un cauchemar vivant, avec émotion et rires mêlés : les nouveaux riches accumulent, les pauvres vivent dans la misère des bas-fonds et l’exclusion. Un art jovial et bonhomme, entre allusions humoristiques et faux repères, dans une analyse ludique.
Comptoir de boucher, morceaux de viande sanguinolente à vue, sculpture animale suspendue dans les hauteurs, crucifixion et descente de croix, canapé bourgeois pour l’intérieur familial: tel est le cadre pour ces relations sado-maso entre un fils financier et sa collaboratrice cynique vêtue de cuir, partenaires d’un enrichissement mutuel, contre le bien de tous…
Les hommes sont faillibles. À ces combattants résistants de reprendre le flambeau et de faire les justes choix, plutôt que de se laisser guider par d’aucuns qui visent les profits avec égoïsme. Un joli moment de théâtre comique, entre éclats sombres et ouvertures sur la lumière.

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Commune d’Aubervilliers-Centre Dramatique National, jusqu’au 23 janvier. T: 01 48 33 16 16.

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