Le Chant du cygne et L’Ours, d’Anton Tchekhov

Le Chant du cygne et L’Ours, d’Anton Tchekhov, texte français de Georges Perros et Génia Cannac, adaptation de Maëlle Poésy et Kevin Keiss, mise en scène de Maëlle Poésy

(C) Simon  Gosselin

(C) Simon Gosselin

   Maëlle Poésy s’est imposée récemment dans le paysage théâtral avec des promesses tenues, avec Purgatoire à Ingolstadt de Marie Luise Fleisser, et Candide, si c’est ça le meilleur des mondes… d’après  Voltaire. Dans Le Chant du cygne (1888), un vieil acteur comique (Gilles David), qui s’est endormi sur une scène de province, se réveille; il est seul et se confie au souffleur qui,  sans abri, a élu domicile dans le théâtre vide. Il se souvient de sa jeunesse, de sa passion naissante pour le théâtre et pour une jeune fille amoureuse qui ne consentait à l’épouser que s’il abandonnait son art : «Oui, j’ai compris que l’art sacré n’existait pas, que tout n’était que leurre et mensonge, et que je n’étais qu’un esclave, un jouet pour oisifs, un pantin, un pitre. » L’interprète du Chant du cygne émet des sons émouvants à l’approche de la mort, qui se muent en chant d’amour et de joie, manifestation lumineuse d’un désir de vivre  et de déclamer contre le néant. Pour son complice, le souffleur ému (Christophe Montenezil), il prend plaisir à dire quelques bribes du Roi Lear, d’Hamlet et d’Othello. L’acteur symbolise l’immortalité du poète, l’exil et la solitude, un guide, un lien entre des mondes éloignés, le passage de l’«autre monde» vers les humains. Même quand, nous dit Anton Tchekhov, l’artiste accablé fait preuve de résignation, il conserve une intuition et une proximité avec les êtres et le monde. L’art, pour lui, tient à cette capacité de surpasser le tragique du quotidien, le poids des habitudes et la répétition du temps dévastateur, à travers la conquête d’une dignité existentielle. Un univers restitué en demi-teintes, avec humour et sourire distant. On retrouve dans L’Ours (1888) Gilles David, joue le valet d’une jeune propriétaire terrienne qui s’enferme dans le veuvage (Julie Sicard rayonnante). Mais arrive un jeune homme, lui aussi propriétaire terrien (Benjamin Lavernhe séduisant), venu lui réclamer l’argent d’une dette que son défunt mari avait contractée. Hélène Jourdan, la scénographe, a utilisé le décor du Chant du cygne et en fait pour L’Ours, un lieu vivant et habité par les jours qui passent. La veuve a promis de se retirer du monde, enfermée dans un rêve de fidélité à un époux volage. Inconsolable et impétueuse à la fois, elle rivalise avec la solitude agressive de ce coq charmant mais agressif et peu sociable. Casque de moto, blouson et sac à dos, nouveau prince fascinant… Elle a beau soupirer sous son châle noir, entre mélancolie et rêves déçus, le quémandeur résiste et fait voler en éclats-chez elle comme chez lui,tous deux blessés-l’usure intérieure et les amertumes. La veuve éplorée se ressaisira-t-elle ? Délicatesse des silences, prudence de la pensée, retenue des sentiments : un jeu subtil a lieu entre faux et vrai, drame et rire éclatant. Le duo qui s’affronte-masculin et  féminin, bête et belle-joue un pas-de-deux entre recul et attirance, colère et apaisement, armes levées puis déposées. Avec une solide envie d’en découdre, telle une force obscure qui sourd et qu’on ne peut arrêter. Pour que la mort ne gagne pas trop tôt, les forces de la vie et de la raison se conjuguent dans l’intensité des sentiments et l’observation rieuse de soi. Un moment radieux de théâtre comique, sensible, et pétillant…

 Véronique Hotte

 Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Pyramide inversée du Musée du Louvre, Paris, jusqu’au 28 février. T : 01 44 58 15 15


Archive pour 24 janvier, 2016

Le Chant du cygne et L’Ours, d’Anton Tchekhov

Le Chant du cygne et L’Ours, d’Anton Tchekhov, texte français de Georges Perros et Génia Cannac, adaptation de Maëlle Poésy et Kevin Keiss, mise en scène de Maëlle Poésy

(C) Simon  Gosselin

(C) Simon Gosselin

   Maëlle Poésy s’est imposée récemment dans le paysage théâtral avec des promesses tenues, avec Purgatoire à Ingolstadt de Marie Luise Fleisser, et Candide, si c’est ça le meilleur des mondes… d’après  Voltaire. Dans Le Chant du cygne (1888), un vieil acteur comique (Gilles David), qui s’est endormi sur une scène de province, se réveille; il est seul et se confie au souffleur qui,  sans abri, a élu domicile dans le théâtre vide. Il se souvient de sa jeunesse, de sa passion naissante pour le théâtre et pour une jeune fille amoureuse qui ne consentait à l’épouser que s’il abandonnait son art : «Oui, j’ai compris que l’art sacré n’existait pas, que tout n’était que leurre et mensonge, et que je n’étais qu’un esclave, un jouet pour oisifs, un pantin, un pitre. » L’interprète du Chant du cygne émet des sons émouvants à l’approche de la mort, qui se muent en chant d’amour et de joie, manifestation lumineuse d’un désir de vivre  et de déclamer contre le néant. Pour son complice, le souffleur ému (Christophe Montenezil), il prend plaisir à dire quelques bribes du Roi Lear, d’Hamlet et d’Othello. L’acteur symbolise l’immortalité du poète, l’exil et la solitude, un guide, un lien entre des mondes éloignés, le passage de l’«autre monde» vers les humains. Même quand, nous dit Anton Tchekhov, l’artiste accablé fait preuve de résignation, il conserve une intuition et une proximité avec les êtres et le monde. L’art, pour lui, tient à cette capacité de surpasser le tragique du quotidien, le poids des habitudes et la répétition du temps dévastateur, à travers la conquête d’une dignité existentielle. Un univers restitué en demi-teintes, avec humour et sourire distant. On retrouve dans L’Ours (1888) Gilles David, joue le valet d’une jeune propriétaire terrienne qui s’enferme dans le veuvage (Julie Sicard rayonnante). Mais arrive un jeune homme, lui aussi propriétaire terrien (Benjamin Lavernhe séduisant), venu lui réclamer l’argent d’une dette que son défunt mari avait contractée. Hélène Jourdan, la scénographe, a utilisé le décor du Chant du cygne et en fait pour L’Ours, un lieu vivant et habité par les jours qui passent. La veuve a promis de se retirer du monde, enfermée dans un rêve de fidélité à un époux volage. Inconsolable et impétueuse à la fois, elle rivalise avec la solitude agressive de ce coq charmant mais agressif et peu sociable. Casque de moto, blouson et sac à dos, nouveau prince fascinant… Elle a beau soupirer sous son châle noir, entre mélancolie et rêves déçus, le quémandeur résiste et fait voler en éclats-chez elle comme chez lui,tous deux blessés-l’usure intérieure et les amertumes. La veuve éplorée se ressaisira-t-elle ? Délicatesse des silences, prudence de la pensée, retenue des sentiments : un jeu subtil a lieu entre faux et vrai, drame et rire éclatant. Le duo qui s’affronte-masculin et  féminin, bête et belle-joue un pas-de-deux entre recul et attirance, colère et apaisement, armes levées puis déposées. Avec une solide envie d’en découdre, telle une force obscure qui sourd et qu’on ne peut arrêter. Pour que la mort ne gagne pas trop tôt, les forces de la vie et de la raison se conjuguent dans l’intensité des sentiments et l’observation rieuse de soi. Un moment radieux de théâtre comique, sensible, et pétillant…

 Véronique Hotte

 Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Pyramide inversée du Musée du Louvre, Paris, jusqu’au 28 février. T : 01 44 58 15 15

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