Elisabeth II

Elisabeth II, non-comédie de Thomas Bernhard, mise en scène d’Aurore Fattier

 

1*gkOfuCp2Cjb7TrDpqgdIAwAurore Fattier n’a pas coutume de reculer devant les textes difficiles et/ou provocateurs; elle  a créé en  2015, au Théâtre de Namur, l’avant-dernière pièce (1987) de Thomas Bernhard que Claus Peymann, directeur du Burgtheater de Vienne, qui avait pourtant créé la plupart des pièces de l’auteur, refusa!
Profondément blessé par ce refus mais aussi par le scandale que déchaîna le succès d’Heldenplatz avec ses tirades venimeuses contre l’Autriche, Thomas Bernhard se vengea en rédigeant son testament en février 1989 : «Je souligne expressément  que je ne veux rien avoir à faire avec l’État autrichien, et je refuse non seulement toute immixtion, mais encore tout contact de cet État autrichien, en ce qui concerne tant ma personne, que mon travail, à tout jamais ».
Mais, comme le montre Adrien Bessire dans Refuser pour mieux passer-Le théâtre de Thomas Bernhard : 10 ans d’interdiction en Autriche (1989-1998), il faut considérer cette interdiction comme « un acte politique dénonçant la persistance dans ce pays des idées nazies ». Elle fut levée en 1996 mais la position politique de Thomas Bernhard reste d’une brûlante actualité, vu la renaissance des idées d’extrême droite à Vienne en particulier.
Mais la clause inscrite dans son testament par le dramaturge, a assuré le succès de la pièce à l’étranger: quitte à assurer le transport des spectateurs, on la joua à Bratislava (Slovaquie)… à 60 km de Vienne. En 1989,  Niel Peter Rudolph la mit en scène au Schiller-Theater de Berlin mais la première autrichienne n’aura lieu que treize ans plus tard au Burgtheater de Vienne, dans une mise en scène de l’allemand Thomas Langhoff,
Plus venimeuse qu’Heldenplatz?! Comme le sous-titre le suggère, elle serait une «non-comédie» ! S’agirait-il alors d’une tragédie ? Non, mais vu la mort attendue du personnage principal, cela tiendrait de la comédie sans en être une. Plutôt d’une farce cruelle et noire…
Dans son appartement cossu de la Ringstrasse de la capitale autrichienne (cette même avenue où Hitler a passé en revue les troupes nazies après l’Anschluss!), Herenstein, un vieux marchand d’armes célibataire attend son neveu pour assister avec lui, depuis son balcon, au défilé militaire, qui va avoir lieu en l’honneur d’Elisabeth II.  Mais ce neveu en a profité pour  faire venir avec lui le gratin viennois qu’exècre son oncle qui, en les attendant, déverse sa bile sur ces bourgeois qu’il hait au plus profond de son être.
Herrenstein, misanthrope, malade et exténué, attend donc la mort et se répand en diatribes féroces et réjouissantes, sur cette « canaille autrichienne » qu’il s’apprête à recevoir… Un jeu pervers se met en place entre le vieil homme paranoïaque et ses souffre-douleur, Richard le majordome et la gouvernante. Tout oppose ce tyran impotent à ces domestiques, humbles et dévoués mais qui ne rateront pas l’occasion d’inverser le rapport de forces, dès que sa faiblesse se sera manifestée.
Peu à peu, Herrenstein éprouve, en effet, un besoin vital de compagnie, et compte sur le dévouement de Richard pour l’accompagner au quotidien, même s’il commence à douter de sa fidélité. Mais ce discret majordome saura le tenir sous sa coupe,  comme en témoignent des gestes et attitudes lourdes de sous-entendus.
Denis Lavant est éblouissant dans le rôle d’Herrenstein. Avec une diction et une gestuelle parfaites, avec ce qu’il faut de drôlerie, de férocité, et de douleur contenue, il incarne parfaitement ce nouveau monstre, comme le théâtre sait en produire depuis Richard III, et entraîne le spectateur à la fois vers l’empathie et la répulsion.
Alexandre Trock, en remarquable majordome, plie l’échine, et stoïque, s’abstient aussi de la moindre révolte et acquiesce à toutes les méchancetés et insolences. Mais sa réserve même, et ses mouvements involontaires de dégoût, dans un jeu quasi-muet mais signifiant, en disent assez long sur le mépris qu’Herrenstein lui inspire.
Delphine Bibet, elle, assume le rôle ingrat de la gouvernante, encore plus tyrannisée et méprisée… Son patron  fait preuve envers elle d’une misogynie sous-jacente et a réussi à l’empêcher de faire une carrière de pianiste! La comédienne, touchante et juste, est la remarquable interprète ce personnage de femme peu sûre d’elle-même, fragile et embarrassée par un corps qui la dessert, et dont Herrenstein a su exploiter la timidité naturelle. Les autres domestiques, serviles, sont terrorisés par la méchanceté gratuite du vieillard.
Le spectacle bénéficie d’une scénographie remarquable: un riche appartement viennois à l’ambiance feutrée et étouffante. Dans une sorte d’antichambre/salon, lieu théâtral par excellence, il y a, au fond, une grande porte-fenêtre avec  un balcon, où les invités se retrouveront pour voir le défilé. C’est une image-vidéo qui traduit leur présence; viennent physiquement auprès d’Herrenstein, quelques-uns de ses invités…

Un véritable ballet se met en place, avec des masques grotesques figurant cette humanité risible et monstrueuse, qui justifie la haine du misanthrope pour ses semblables. La fin portera un brutal coup d’arrêt à cette pitrerie mondaine, en réinstallant la mort à sa place souveraine. Tout ce qui, jusque là, était en demi-teintes, va alors exploser dans le bruit et la fureur. Avec une apocalypse, à hauteur de l’espérance morbide d’Herrenstein…
Bravo à la metteuse en scène et à ses comédiens, pour ce spectacle aussi noir que jubilatoire.

 Michèle Bigot

Spectacle joué au Théâtre du Gymnase, à Marseille du 13 au 23 janvier.

 

 


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