La Princesse de Clèves

La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette, adaptation et mise en scène de Magali Montoya

 

PHOTO_LaPrincesseDeCleves_©JeanLouisFernandez_2102Le mythe de La Princesse de Clèves tient à la perfection d’un premier roman, symbole de l’art de l’analyse intérieure et source d’inspiration de toute une tradition romanesque. À la fois, œuvre historique et fiction, La Princesse de Clèves raconte l’amour d’une imaginaire princesse de Clèves pour le duc de Nemours.
 Inexactitudes et approximations, la nouvelle s’inspire des petits et grands événements de la Cour,  comme  cette aventure de la princesse de Clèves, une intrigue parmi d’autres, à peine plus importante que celle du vidame de Chartres, du maréchal de Saint-André, ou de Mme de Martigues.
L’œuvre suit les vicissitudes sentimentales des personnages, en même temps que les événements politiques. On médite sur le destin des grands, comme  celui d’Élisabeth, remplie de tristesse, qui doit épouser le vieux roi d’Espagne, Don Carlos, ou les prédictions fatales faites à Henri II, appelé à mourir en duel.
Pour mémoire encore, les fiançailles de Madame, le tournoi et la mort du roi survenue en 1559. Au- delà de ce tableau historique des mariages et prophéties, La Princesse de Clèves crée un monde de toute beauté : «La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années du règne de Henri second».
La Cour dispense  fêtes luxueuses et divertissements, intrigues et amours, curiosité – lettres volées, confidences et aveux trahis, et… misère des courtisans dont certains, quand le roi meurt, perdent leurs privilèges au profit de rivaux. Chacun s’épie, ne laisse jamais paraître ses sentiments et domine ses émotions : l’idéal de la grandeur aristocratique! La princesse de Clèves accomplit, elle, face à l’amour, une fuite qui s’achève par un douloureux sacrifice. 
Avant le renoncement au monde – la paix à préserver-la princesse résiste à l’attrait fascinant de la Cour que représente M. de Nemours, et accomplit ainsi un cheminement personnel, de la vie mondaine à la solitude.
  Dans ce roman d’édification, réaliste et pathétique, La Princesse de Clèves critique l’amour, en le regrettant,  et rêve, en dépit de tout, à ce bonheur interdit. Elle avoue à son amant : «Puisque vous voulez que je parle et que je m’y résous… je le ferai avec une sincérité que vous trouverez malaisément dans les personnes de mon sexe…je vous avoue que vous m’avez inspiré des sentiments qui m’étaient inconnus devant que de vous avoir vu, et dont j’avais même si peu d’idée, qu’ils me donnèrent d’abord une surprise qui augmentait encore le trouble qui les suit toujours …»
Le livre mérite d’être donné à entendre in extenso, ce qu’a osé faire Magali Montoya. À travers la peinture de ce coup de foudre, et la description de la jalousie de M. de Clèves, le célèbre roman évoque aussi le deuil vertueux de la princesse devenue veuve, un deuil qui mène au renoncement parmi des courtisans jouisseurs.
Rien de plus théâtral que l‘analyse d’une âme à travers les liens du cœur. La vertu austère est ici exacerbée par le désir romanesque, comme si le bonheur et la vie, malgré tout, restaient victorieux contre la retraite glorifiée et les passions dénoncées. Pour une écoute nuancée des confessions et des aveux intimes, la langue somptueuse de Madame de Lafayette a été confiée à des actrices : Arlette Bonnard, Éléonore Briganti, Élodie Chanut, Bénédicte Le Lamer et Magali Montoya.
Sur le plateau nu, juste un cercle de craie dessiné à vue, une  table, une penderie, un lit et des volées de lettres et des chaises… pour des courtisans absents.
Des châssis de bois ouvrent le château de Coulommiers sur la forêt ; avec une élégance atemporelle, de magnifiques robes, juste montrées et devinées, ornent le lointain.  Avec un rythme soutenu dans la progression dramatique et une sérénité de l’interprétation, le spectacle se construit sur cet art paisible de l’à peine dit, de la précaution et de la délicatesse, et tente de saisir l’écart entre atouts et inconvénients d’une passion existentielle ultime, quand il est si difficile d’aimer, de vivre et d’être libre…

 Véronique Hotte

 MC2 Grenoble, jusqu’au 16 janvier, en deux soirées ou en intégrale. T : 04 76 00 79 00 Théâtre National  de Strasbourg, du 21 janvier au 3 février dont 4 intégrales. T : 03 88 24 88 24. Théâtre National de Bretagne à Rennes, les 25 et 26 février, et le 27 en intégrale. T : 02 99 31 12 31. Maison de la Culture de Bourges, les 3 et 4 mars, et le 5 en intégrale. T : 02 48 67 74 70. Comédie de Béthune/Centre Dramatique National, les 10 et 11 mars. T : 03 21 63 29 19. L’Échangeur de Bagnolet, du 19 au 26 mars dont 3 intégrales. T : 01 43 62 71 20


Archive pour janvier, 2016

Quartett d’Heiner Müller, mise en scène de Michel Raskine

Quartett d’Heiner Müller, texte français de Jean Jourdheuil et Béatrice Perregaux, mise en scène de Michel Raskine

QuartettOn peut considérer la pièce  (1980) comme une réécriture des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos , voire comme une transposition, et une prolongation du jeu de l’amour et de la mort, auquel se livrent la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, .
Heiner Müller indique dans une didascalie initiale: «un salon d’avant la Révolution française et un bunker après la troisième guerre mondiale ». Mais Quarttet participe aussi d’une formidable proposition pour  des comédiens : la marquise et le vicomte se rejouent leur scénario dramatique et cynique, convoquant leurs victimes : la présidente de Tourvel et la jeune Cécile de Volanges.
 Ils échangent leurs rôles et endossent ceux des autres. Et la pièce a donc souvent été montée avec des partis pris différents : un homme âgé et une jeune femme, une femme âgée et un homme jeune, deux femmes…
Michel Raskine vit depuis longtemps une grande aventure théâtrale avec Marief Guittier, et lui offre ici  un rôle où elle peut développer son talent, celui d’une Merteuil âgée, marquée dans sa chair par les sévices du temps, face à un Valmont (Thomas Rortais) d’une insolente jeunesse, à tel point qu’on se demande s’il n’est pas un fantasme  né de son invention.
  Le metteur en scène emprisonne la comédienne jusqu’à la taille dans un monticule de terre, la forçant à l’immobilité. Référence évidente, voire même un peu gênante, à la Winnie de Samuel Beckett dans Oh! Les beaux jours: devant la Merteuil déjà prise dans la terre de sa tombe, Valmont, plein d’énergie, saute, virevolte, se déshabille, puis se rhabille, enlève sa perruque, boit un Coca…
  La bande-son, malheureusement trop présente, souligne cette agitation mais le vicomte est ce que la marquise veut bien qu’il soit. Et, du haut de son tombeau, elle mène la danse, évidemment de mort, qui conduira au sacrifice de Valmont. Les anciens amants se livrent à un duel féroce et pervers, où tous les coups sont permis. Le but: faire souffrir l’autre pour jouir de cette souffrance, et prendre le pouvoir sur lui. Ce rituel qu’ils s’imposent,  rappelle aussi la parade mortifère des bonnes chez Jean Genet.
Toute leur stratégie les conduit à la mort et Quartett porte ce désir et ce jeu sexuel exprimés en termes crus par Heiner Müller qui se souvient des romans du marquis de Sade. Réduits au silence, les personnages se figent et, nouvelle pietà, la Merteuil à la fin, tient dans ses bras le corps nu de Valmont, image superbe dont la symbolique permet bien des interprétations…

Elyane Gérôme

Théâtre des Célestins à Lyon jusqu’au 24 janvier,  www.celestins-lyon.org et les 15 et 16 mars au Granit, scène nationale de Belfort.

 

 

Le Bruit court que nous ne sommes plus en direct

 Le Bruit court que nous ne sommes plus en direct, un spectacle de et avec Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas, Nadir Legrand

 

8-court9Ce même collectif du Doute avait créé son premier spectacle, il y a cinq ans, le très remarquable Tout ce qu’il nous reste de la Révolution, c’est Simon, (Voir Le Théâtre du Blog).
« Notre groupe, disent-ils, est celui de la prise de pouvoir d’acteurs-auteurs qui vivent leur processus de création de leurs pièces comme un exercice concrètement démocratique. Le texte final est indissociable de ce que nous sommes/pensons/questionnons ; nous faisons corps avec la pièce (…) Un théâtre où ceux qui écoutent sont pris à témoin, interpellé globalement comme partenaire principal. »
Cette fois, Le collectif s’en prend au flux médiatique qui nous envahit, qu’on le veuille ou non, avec des chaînes d’information en continu  dont l’impératif est devenu : retransmettre toujours plus vite, toujours au plus près  les événements quel qu’ils soient : catastrophes naturelles ou dûes à la main de l’homme, manifestations de rue, guerres lointaines, élections, attentats,  etc.  Au risque d’un trop plein d’images mobiles aussi fascinantes qu’étouffantes… Et créant, comme le collectif du Doute le rappelle, reprenant les mots de Marie-José Mondzain, une «apnée du regard », C’est, parce que l’image, dit-elle, est affaire d’amour et de haine, que le capitalisme a voulu devenir le maître des images, le propriétaire du spectacle mondial et du règne de la marchandise en monnayant le désir (…) Mais l’image demeure intraitable, même quand, comme elle, nous sommes maltraités ».
Le collectif du Doute cite aussi une phrase véritablement prophétique de l’américain Henri David Thoreau, génial enseignant, philosophe et poète et pionnier de l’écologie (1817-1862) dont Walden ou la vie dans les bois et La Désobéissance civile feront naître un siècle plus tard le concept efficace de résistance non-violente : «Nous avons une grande hâte de construire un télégraphe électrique entre le Maine et le Texas mais le Maine et le Texas n’ont peut-être rien d’important à se communiquer. »
Effectivement, cette communication à outrance via la radio, la télé et surtout maintenant Internet, ne facilite en rien la plus petite réflexion, la plus petite distance,  dès lors qu’on se laisse happer par cette formidable usine à standardisation de la pensée.
Les cinq acteurs-auteurs ont donc imaginé de créer: Ethique TV, une chaîne indépendante et engagée dont le Journal est retransmis en direct chaque soir via Internet, et dont ils montrent l’envers du décor du plateau de tournage  C’est la recette du théâtre dans le théâtre (loin d’être neuf! mais c’est dans les vieilles casseroles etc.)…
Cela commence par une conférence de rédaction, assez caricaturale, puis par une démonstration de l’art du cadrage, et du montage, et des choix éditoriaux quand il s’agit de présenter l’actualité quotidienne. Comment échapper à la dramatisation pour étoffer un sujet un peu creux! Ce qui ne peut aller sans divergences entre les journalistes quand on veut  innover. Là aussi, cela n’a rien de neuf, mais bon…
Leur chaîne dispose de très peu de moyens financiers jusqu’au jour où la nièce de Simon apporte, de la part de son père, une manne inespérée qui va permettre de renouveler le mobilier et les moyens techniques mais  du coup, qui crée des rapports plus complexes entre les créateurs de la chaîne. Vieux dilemme dont ils ne sont pas dupes: salaire identique et assez bas, statut égalitaire, pas de pub, etc mais comment ne pas aller rapidement dans le mur, surtout quand les compteurs commencent à s’affoler positivement, et donc engendrer les tensions.
Bref, comment garder son identité quand le succès pointe son nez et qu’on ne l’avait pas anticipé. Mais bon, tout cela, comme cette histoire d’amour à laquelle on ne croit pas bien, s’avère bien bavard et un peu « téléphoné »… Là, le collectif du Doute parait beaucoup moins sûr de lui.

Il y a aussi quelques rappels d’événements déjà oubliés,  comme en 1993, la création de ce Cercle de l’industrie, une structure impliquant des rapports plus que douteux entre industrie et partis politiques de droite comme de gauche, et administration de l’Etat, imaginée par Dominique Strauss-Kahn (lequel bénéficiait d’un bureau, d’une secrétaire, et de remboursements de frais élevés!) et par Raymond Lévy P.D.G. de Renault, et avec ses confrères d’une vingtaine d’entreprises de Rhône-Poulenc, Elf, Total, Bull, L’Oréal, etc. en majorité cotées au CAC 40,  pour organiser des interventions au plus haut niveau politique. Bref, cela ne sent pas très bon!
L
e personnage de Dominique Strauss-Kahn, coiffé d’une perruque de cheveux grisonnants, revient pour jouer en incrustation sur fond bleu, la scène de l’agression sexuelle présumée du Sofitel de New York. Un peu facile mais quand même assez drôlatique…
Il y a une belle unité de jeu entre Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas, Nadir Legrand, même si on entend parfois mal les trois comédiennes qui ont tendance à bouler leur texte. Et il y a  de moments de jubilation et de véritable connivence avec un public déjà acquis, à la fois témoin et complice, dès les premières répliques du spectacle.
Pas très loin des fameux kapouchniks du Théâtre de l’Unité à Audincourt, avec du vrai théâtre, intelligent, drôle et qui n’a rien de prétentieux (ce n’est pas si fréquent dans le théâtre contemporain!) fait à partir d’impros, avec trois bouts de ficelle et une bonne caméra. Avec un fin tout à fait loufoque (mais qui arrive bizarrement!) dans la tradition des comiques américains…
Mais il vaudrait mieux que le collectif du Doute évite de bavarder, d’aller à la ligne; et il gagnerait beaucoup à concentrer son propos: deux heures vingt, c’est trop long, et quarante-cinq minutes pourraient passer sans problème, à la trappe… Le spectacle encore brut de décoffrage, a d’indéniables qualités mais demanderait, à être resserré de toute urgence. Comme dirait le Marquis de Sade, qui séjourna longtemps tout près du théâtre, à la Bastille:  » Français, encore un effort…. »

Philippe du Vignal

Théâtre de la Bastille 76 rue de la Roquette 75011 Paris, jusqu’au 16 janvier à 20h, et du 18 au 29 janvier à 21h, relâche les dimanches. T: 01 43 57 42 14.

Comment on freine?

Comment on freine ? de Violaine Schwartz, mise en scène d’Irène Bonnaud

   comment_on_freine_3celisabeth_carrecchioLe monde va trop vite. Pour avoir été bâti à la hâte et à bas coût, le Rana Plaza s’est écroulé, le 24 avril 2013, à Dacca, sur des milliers d’ouvrières et d’ouvriers du textile. Le même jour, pour un instant d‘inattention, peut-être parce qu’elle écoutait cette nouvelle à la radio, la voiture d’une jeune femme emboutit un mur, quelque part en France.
Violaine Schwartz a bâti sa pièce sur ces destins parallèles : trop tard, au moment de l’accident, pour se demander  comment on freine ? En même temps, elle tricote et détricote les liens paradoxaux qui se tissent entre vie intime et capitalisme mondial.
Chacun des millions de tee-shirts, de jeans anonymes produits à l’autre bout du monde, devient, pour un temps, le doudou, le fétiche que le consommateur européen s’approprie, jusqu’au moment où il le jette, et où le cycle de la consommation de masse se remet en mouvement.

  Ce jour-là, donc, car la tragédie ne peut commencer que si elle trouve son jour fatal, une femme, encore fragile après des mois d’hôpital et de rééducation, retrouve son mari. Lui, pendant ce temps, a acheté un nouvel appartement: il faut repartir du bon pied. Les cartons sont encore là, empilés, qu’il faudra défaire, mais l’emménagement va se révéler impossible : la coïncidence de dates entre son accident et l’effondrement de l’usine saute aux yeux de la jeune femme. Les cartons vomissent des flots de plus en plus incontrôlables de vêtements, et  l’hallucination et  le cauchemar vont envahir le banal appartement.
  Une belle idée, au départ, une  belle interrogation sur notre monde. Cela pouvait donner un bon roman. Violaine Schwarz, qui est d’abord une magnifique comédienne et chanteuse, en a écrit deux, très beaux, La Tête en arrière (POL, 2010) et Le Vent dans la bouche (POL 2013).  Mais la pièce déçoit, qui commence en comédie dramatique (selon le classement des programmes de cinéma) et en reste à un dialogue banal, et à une psychologie, à la fois conventionnelle et obscure.
  La suite, entre la rêverie de la jeune femme, sa projection dans l’usine en ouvrière exploitée, et ses revirements conjugaux, parle trop, et use l’attention du spectateur. Ces pertes d’énergie, on les retrouve dans l’interprétation : Valérie Blanchon et Jean-Baptiste Malartre, mal distribués, peinent à faire croire à leur couple ; la danseuse Anusha Sherer et la langue bengali élargissent heureusement l’horizon.
La scénographie, peu inventive, n’aide pas le spectacle à décoller. Pour corriger notre déception-nous étions nombreux à attendre beaucoup de l’auteur et du sujet traité- les lycéens qui remplissaient la salle au deux tiers, ont écouté la pièce avec une grande d’attention, manifestement intéressés par la question.
Peut-être aussi se sentaient-ils très concernés : le décor, envahi peu à peu par des montagnes de vêtements, fait penser à une chambre d’adolescent(e)… Ils sont sans doute le vrai public, en attente d’un théâtre de réflexion, de débat, mais ont droit à bien plus : à un théâtre qui va loin dans son ambition artistique.

Christine Friedel

 Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, jusqu’au 17 janvier.

Le Paris des femmes 2016

Le Paris des femmes 2016

 

image_Piece.2306.0x1200Elles fêtent les cinq ans de ce festival: Michèle Fitoussi, journaliste et romancière, Véronique Olmi, romancière et dramaturge, et Anne Rotenberg, adaptatrice et metteure en scène, l’ont créé en 2012, au théâtre des Mathurins (voir Le Paris des femmes 2015 dans Le Théâtre du Blog).
Elles invitent une dizaine d’auteures à écrire un texte de trente minutes, pour trois personnages maximum, sur un thème imposé : cette année, Crimes et Châtiments, clin d’œil à Fiodor Dostoïevski. Cette édition accueille, exceptionnellement, un homme, Christian Siméon : «Un grand pas vers un quota masculin», ironise l’une des organisatrices.
Où sont les femmes ? Selon la brochure diffusée par la S.A.C.D., 78 % des textes joués en France sont signés par des hommes ! Remettre les écrivaines sur le devant de la scène, même pendant ces trois seuls jours de lectures et débats c’est déjà conjurer leur discrimination, bien réelle, dans tous les domaines du spectacle vivant. Nous découvrons ici quatre des dix pièces commandées. «La mise en lecture est un moment privilégié qui fait vibrer le texte à la base», assure l’une des participantes à ces rencontres.

 Ismène de Carole Fréchette

Pourquoi Ismène s’est-elle accusée, devant Créon, d’un crime qu’elle n’a pas commis, après avoir dissuadé Antigone de transgresser la loi? L’auteure québécoise a posé cette question au personnage de Sophocle, en lui donnant l’occasion d’exister et de faire entendre sa version de la tragédie.
Elle y répond par une belle proposition dramatique, distillant un humour tout contemporain. Christine Vésinet-Crombecque s’empare timidement (un peu trop) de ce personnage secondaire, resté dans l’ombre de sa sœur à laquelle elle crie: «Tu m’étouffes ! Tu m’étouffes !» (…) «Non, Antigone ! (…) Tu as beau vouloir m’effacer, je suis là, pour toujours ; comme toi (…) A chacun son rôle dans le théâtre du monde (…).
Une proposition nuancée et intelligente.

 Remonter la dune de Claudie Gallay

 Après Les Déferlantes, adapté au cinéma, la romancière se frotte pour la première fois au théâtre. Aux pieds de dunes mangées par l’océan, un homme d’affaires en rupture de ban, dialogue avec un ami qui a quitté sa femme.
Leurs crime et châtiment: avoir perdu leur temps, l’un dans un couple bancal, l’autre dans une agitation professionnelle forcenée…
En ce moment de  vérité, écrit avec délicatesse, les comédiens jouent autant les mots que les silences qui les séparent :Pascal Greggory oppose une nonchalance blasée, à la nervosité de Thibault de Montalembert. La pièce aurait gagnée à être interprétée avec plus de vivacité.

 Le Temps qu’il faut à un bébé girafe pour se tenir debout de Stéphanie Blanchoud

 Trois quarts d’heure : comme pour le bébé girafe, c’est le temps alloué à Louise pour sa visite hebdomadaire à sa mère qui refuse de lui parler. La fille raconte la douleur rentrée qui a conduit cette femme battue à des gestes extrêmes. Comédienne de talent, Stéphanie Blanchoud a le sens du rythme : la musique fait partie intégrante de ses créations. Et Marie-Sophie Ferdane sert, avec une sensibilité à fleur de mots, ce monologue nerveux. On attend avec impatience, Jackson Bay, la prochaine pièce de l’auteure belge, qui sera créée en Suisse en 2017.

 Crouchinades, la confession d’un cordon bleu de Christian Siméon

   Xavier Gallais, qui a dirigé les lectures de la soirée, a découpé ce texte en tranches qui sont jouées comme des interludes entre les trois autres pièces. Cette confession prend des allures mystérieuses, quand Marilu Marini distille une inquiétante étrangeté et nous entraîne dans son monde extravagant. Mais, malgré son grand talent, on regrette de ne pas avoir tout saisi de cette savoureuse scène de crime culinaire.
On est toujours ravi de découvrir de nouvelles écritures dramatiques, d’autant qu’inédites, elles proviennent de personnalités du roman et du théâtre. Leurs paroles, lors des débats, et leurs textes, par leur diversité, font la richesse du festival. Même si, parfois, l’exercice de la lecture, éphémère et fragile, reste frustrant, pour les écrivaines comme pour les spectateurs.

Et, comme une soirée ne suffit pas à découvrir l’ensemble du programme,  un recueil, publié à cette occasion par l’Avant-Scène, prolongera la vie des pièces, au-delà de leur présentation scénique. «L’écriture  féminine n’existe pas», comme le proclame fort justement la préface du livre. Mais, sur le thème : crimes et châtiments, les femmes ont,  bien sûr, leur mot à dire.
Au public et aux lecteurs d’apprécier.

 Mireille Davidovici

Le festival a eu lieu au Théâtre des Mathurins, du 8 au 10 janvier: parisdesfemmes.blogspot.fr www.ousontlesfemmes.org

 

Richard III par Thomas Jolly

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Richard III de William Shakespeare, texte français de Jean-Michel Déprats, adaptation de Thomas Jolly et Julie Lerat-Guersant,  mise en scène de Thomas Jolly

Richard III conclut le travail que Thomas Jolly  a initiée avec les tragédies d’Henri VI, une trilogie suivie du quatrième volet d’un cycle d’horreur et de barbarie. Reconsidérer Richard III dans la continuité d’Henri VI permet d’accéder à une lecture shakespearienne de l’Histoire, avec le resserrement d’un conflit à l’échelle de deux royaumes à travers la Guerre de Cent ans, qui se réduit ensuite à l’opposition des familles rivales de la guerre des Deux Roses, pour se refermer sur la seule fratrie d’ York, et finir tragiquement sur Richard III. Dans un climat délétère de conspiration, délation, et surveillance policière, où faire un faux pas peut être fatal à la vie-le principe même de l’accession d’Edouard IV au pouvoir-Richard, duc de Gloucester, quoique non inscrit dans la succession légitime,veut s’emparer à son tour de la couronne d’Angleterre. Pour y parvenir à ses fins, il supprime les héritiers véritables (ses frères) et ses neveux innocents qui le gênent. Richard, enfant différent physiquement, peu aimé par sa mère, perd son seul soutien  quand  meurt son père, tandis que ses frères s’approprient égoïstement le royaume. Rejeté par tous, fils et frère maudit, il choisit de s’extraire de l’humanité, en se faisant monstre et produit d’une histoire personnelle tourmentée et celui d’une époque. Richard vient sur le devant de la scène faire au public le récit de sa stratégie mortifère, en contant sesprojets et tactiques, dans une clairvoyance étrange avec sa propre conscience, amie et confidente : «Bouffon, de toi-même, parle honnêtement. Bouffon, ne te flatte pas, ma conscience a mille langues différentes, Et chaque langue raconte une histoire différente. Et chaque histoire me condamne comme scélérat.» Le spectacle de Thomas Jolly prend appui sur la lumière pour créer un univers visuel «très contemporain», avec de récentes machines électroniques et robotiques qui produisent un monde froid d’angoisse et de manipulation.  Du coup, on est transplanté dans une salle de concert rock mais sans musique, avec projos de lumière en cascade, douches, trouées et traits lumineux Le public a droit avant l’entracte, quand Richard accède au trône, à une chanson bien balancée entre rock et techno, interprétée par sa majesté en apparat, Thomas Jolly, acteur, metteur en scène et chef de troupe. Son esthétique obéit à l’imaginaire gothique et planétaire des mangas, côté Tim Burton ou Guerre des Étoiles, à travers des silhouettes de dessins animés. Les ailes rognées sur la bosse du tyran esquissent des plumes hérissées de soldat indien. Ce Richard III, caricatural, répétitif, mais non évolutif d’un point de vue dramaturgique (le méchant est bien méchant dans un monde déshumanisé et tendu par le pouvoir), plaît à certains jeunes jeunes, ravis mais soumis à voir un Shakespeare pour les nuls. La mise en scène ne manque pas de panache : grands rideaux noirs majestueux, haute structure métallique qui s’ouvre ou bien se ferme en étau pour élever le trône royal, tente militaire en tipi sous les rais de lumière, tableaux grandioses de portraits de famille royale, projecteurs-robots  qui descendent ou remontent vers les cintres, rayant horizontalement de leurs flèches lumineuses les espaces de clôture, au moindre claquement sec de portes qui enferment les bourreaux, devenus victimes. Les acteurs, hommes et femmes maltraités par les événements, donnent d’eux-mêmes sans compter, balançant leur partition en force, sans jamais baisser la voix, nuancer les intonations ni relativiser les propos. Mais ce Richard III, plein de bruit et de fureur, aurait gagné à être travaillé avec une plus grande  finesse théâtrale, ce qui aurait évité à Thomas Jolly de nous présenter un spectacle réducteur et démagogique.

Véronique Hotte

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Le jeune metteur en scène avait été révélé avec une mise en scène (en dix-huit heures) d’Henri VI qui ne manquait pas de promesses; dans la partie que nous en avions vue, et présentée aux Gémeaux à Sceaux (voir Le Théâtre du Blog), Thomas Jolly avait déjà eu l’habileté de faire de ce travail avec sa compagnie La Piccola familia, une sorte d’événement médiatique, . Il s’est attaqué, cette fois, à Richard III, sans doute une des pièces les plus jouées du grand dramaturge augmenté d’une séquence d’Henri VI. Malheureusement, malgré certaines qualités, le spectacle n’a rien de passionnant.  Cela commence mal; dans une nuée de fumigènes, Richard III, le bras gauche enduit de maquillage argenté, des plumes sur le corps, sort d’une trappe à l’avant-scène, comme une sorte de diable malfaisant mais pas vraiment inquiétant. Puis, des praticables sur roulettes, aux rideaux noirs font d’incessantes promenades sur un sol noir lui aussi, et des Viper (projecteurs automatisés coulissant verticalement sur des mâts télescopiques),  et des washs, autres projecteurs à led, dits pizzas, tournant dans tous les sens et changeant instantanément de couleur, comme dans le concerts rocks, envoient des pinceaux lumineux. Le tout étant, bien sûr, programmé par ordinateur. Comme me le disait une jeune amie scénographe à l’œil exercé, tout cela participe d’une fascination, aussi puérile que stérile, pour la technologie… Bien vu: Thomas Jolly découvre un joujou et s’amuse comme un petit fou à produire sur un plateau des effets avec éclairages rasants et raies de lumière à grande distance jusque dans la salle, et cela, à saturation, pour essayer de créer des images (dont certaines parfois réussies). Mais l’ensemble qui se voudrait tragique si on a bien compris, reste vain et laborieux…    Et William Shakespeare dans tout cela? A la trappe ! Thomas Jolly se fait plaisir mais n’éprouve, semble-t-il, pas grand intérêt à construire une dramaturgie digne de ce nom. Résultat: sa mise en scène prétentieuse, aux longueurs exaspérantes fait du sur-place (l’éternité, disait Franz Kafka, c’est long, surtout vers la fin!) et ne fait pas naître la moindre émotion. Il a sans doute une certaine maîtrise de l’espace, (même si le déplacement de ces praticables pour un oui ou pour un non, est très vite lassant) mais n’a, en tout cas, pas celle du temps. Peu des scènes marquantes. Sauf, quand Clarence emprisonné, puis menacé de mort, est finalement exécuté par ses geôliers. Là il se passe enfin quelque chose, les lumières se font plus sobres et donc plus discrètes et l’acteur fait apparaître un véritable personnage. Mais quelques minutes, sur plus de quatre heures de spectacle, c’est un peu juste, et les plus belles  scènes de la célèbre pièce sont bien mal traitées!    En fait, Thomas Jolly qui veut faire sens à tout prix, utilise, et sans aucun scrupule, les stéréotypes les plus usés du théâtre contemporain: effets lumineux gratuits, lumières stroboscopiques, musique avec basses insupportables aux oreilles, courses de comédiens dans la salle parfois éclairée, séquences de captation vidéo de comédiens filmés dans les coulisses, appel à la participation du public qu’il fait claquer dans les mains quand il se met à chanter (mal). N’en jetez plus! Par ailleurs, l’interprétation, sans aucune nuance, reste des plus médiocres: tout le monde criaille en permanence ou presque, à commencer par lui, Thomas Jolly, qui se prend pour une vedette de rock ou de comédie musicale, mais dont on ne comprend pas au début du spectacle, le quart des paroles. Désolé, mais on est ici plus proche des meilleures mises en scène de jeunes troupes débutantes au Théâtre 13…  Et on peut se demander comment ce spectacle est arrivé jusqu’à l’Odéon.   Thomas Jolly n’est sans doute pas n’importe qui-il l’a prouvé-mais la reconnaissance qu’il a eue du public, et le prix de l’Association de la critique pour Henri VI, semblent lui être vite montés à la tête, et ce Richard III, assez racoleur, manque singulièrement de vérité théâtrale. “Les attentes font toujours mal, et la vie est courte, disait déjà le grand William.” Bref, vous pouvez vous épargner, et sans aucun dommage, ce Richard III pour lequel à la sortie, (tous aux abris), on distribue un mouchoir en tissu parfumé baptisé larme de Richard (sic)!!!!! Vous pouvez aller, à la rigueur, à la découverte du bureau du Roi, mis en scène aussi par Thomas Jolly dans un grand conteneur sur la place de l’Odéon…

 Philippe du Vignal

 Théâtre de l’Odéon, Paris  jusqu’au 13 février. Et ensuite en tournée.   

 

 

Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir d’après La Maman et la putain

Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir d’après La Maman et la putain de Jean Eustache, mise en scène de Dorian Rossel

   p213669_4-je-me-mets-au-milieu-mais-laissez-moi-dormirÉchappée de ce film-culte (1973), la phrase-titre du spectacle caractérise parfaitement Alexandre, personnage indécis et velléitaire, dont le cœur balance entre deux femmes.  David Gobet incarne le personnage tenu dans le film par Jean-Pierre Léaud, face à Françoise Lebrun et Bernadette Laffont. Un jeune homme sans ambition, à la fois cynique et naïf, cherche sa place dans la société, entre le confort BCBG offert par Marie, (Dominique Gubser), et la sexualité débridée de Véronika (Anne Steffens).
Jean Eustache s’exprimait par la bouche d’Alexandre, son alter-ego, avec des mots d’auteur au deuxième degré et un humour décalé, flirtant avec le morbide : «On a oublié deux choses dans la Déclaration des droits de l’homme, dit-il à Véronika : “Le droit de se contredire, et celui de s’en aller”.
Dialogues et personnages sont, comme lui, en perpétuelle contradiction.  Quant au droit de s’en aller, Jean Eustache se l’est arrogé en se tirant une balle en plein cœur, le 5 novembre 1981…
Dorian Rossel ne se préoccupe pas des arrières-plans autobiographiques et de la fin tragique de l’auteur, et c’est tant mieux. Avec
une scénographie sommaire: quelques chaises que l’on déplace en fonction des lieux, un tourne-disques déversant des airs rétro, le spectacle se limite ici aux seuls dialogues, et en  quatre vingt dix minutes.
 Extrait des longs plans-séquences qui constituent les trois heures quarante du film, le texte acquiert ici une densité littéraire.Grâce à une mise en scène sans fioritures, il s’entend dans toute sa brutalité, son érotisme, son irrévérence qui avaient fait scandale à l’époque. Et, malgré un Grand Prix du jury à Cannes en 1973, La Maman et la putain fut un semi-échec.)
Les séquences s’enchaînent à un rythme soutenu, et par un simple changement d’axe ou de position, les comédiens signifient les différents lieux (terrasse de café, appartement de Marie, chambre de Véronika, voiture, bords de Seine…). Le jeu, volontairement sec, non psychologique, met en valeur les questions existentielles abordées par les protagonistes, ou leur état d’âme. «Cela n’est pas intéressant que l’acteur trouve lui-même une phrase plus juste (et modifie les dialogues du scénario), disait Jean Eustache : le jeu consiste précisément à se trouver lui-même, à l’intérieur d’une chose écrite. »

  Le cinéaste, intraitable avec ses interprètes, exigeait qu’ils jouent leur rôle et à la virgule près. Cette même rigueur, cette justesse de ton habitent le spectacle qui ne singe pas le film. D’abord captivé, on ressent bientôt comme un manque, et une sorte d’aridité comme le jeu très distancié des acteurs qui finissent par nous laisser parfois sur le bord du chemin. Mais, alors que nous étions sur le point de décrocher, le texte nous rattrape au tournant …
Une expérience à tenter, que vous soyez ou non, cinéphile.

Mireille Davidovici

 Théâtre du Rond-Point, Paris, jusqu’au 31 janvier. T. : 01 44 95 98 21. Et le 2 février, au DSN/Dieppe; le 4 février, à L’Arc/Le Creusot ; le 11 février, au Théâtre Edwige Feuillère de Vesoul. Du 19 au 21 février, à l’ABC de La Chaux-de-Fonds; les 23 et 24 février, au Théâtre du Pommier à Neuchâtel; les 25 et 27 février, au  Théâtre de Poche de Bienne (Suisse).

 

Jachère, conception et mise en scène de Jea-Yves Ruf

Jachère, conception et mise en scène de Jean-Yves Ruf

 images « Jachère, terre labourable qu’on laisse un temps reposer, en ne lui faisant pas porter la récolte. » Et donc inexploitée. qui oblige le cultivateur à creuser ailleurs d’autres sillons. L’exclusion, jachère symbolique imposée, met une communauté à l’écart des conditions sociales normales. «Souffrent d’exclusion, femmes,  drogués, marginaux, casseurs et homosexuels » lit-on, encore, en 1990.
Non adaptés à ses normes, les exclus se  coupent de la société et pourtant, le système, dit Roland Barthes, est un ensemble où tout le monde a sa place (même si elle n’est pas bonne); les époux, les amants, les trios, les marginaux eux-mêmes (drogue, drague), bien logés dans leur marginalité…
On s’interroge par ailleurs sur la disparition dans le paysage urbain des laissés-pour-compte, invisibles mais dérangeants pour des regards politiquement corrects : «Verrons-nous encore ceux que la société n’intègre pas ou marginalise : travailleurs étrangers, handicapés, ruraux transplantés, vieux, inadaptés ? » 
Plus que jamais, on observe les exclus sans ciller vraiment, dans la rue, les bouches de métro, et sous les ponts. S’y ajoutent les vagues récentes de migrants qui font l’objet de l’actualité.
 Pour parler de ces « êtres perdus», quels qu’ils soient, Jean-Yves Ruf, a privilégié l’écriture de plateau, et installe dans un débit de boissons, Jachère, le troisième volet de sa trilogie des bars, après Chaux Vive et Silures. Entre le monde «normal», et un autre décalé, un jeune (Bertrand Usclat) incarne, à moins de sombrer, un possible aller-et-retour entre dehors et dedans. Le nouveau venu dans la petite communauté fermée d’étranges «déclassés», assume, de l’intérieur, un premier regard de spectateur qui pénètre dans l’arène  et  qui clôt lui-même la belle mise en abyme opérée.
Laure Pichat a élaboré une scénographie de trois espaces superposés qui  s’offrent au public découvrant ici la misère du monde du temps présent : «Une espèce d’enfer en-dessous, un désir d’élévation au-dessus et les hommes au milieu.» Des lieux désaffectés en béton cernent d’abord les hauts murs du théâtre, élevés vers l’acuité des chants d’oiseaux, le ciel et peut-être l’espoir; puis, plus terre à terre, le comptoir du bar où sa belle tenancière  fait rêver les hommes.
Quelques marches mènent plus bas à un refuge nocturne et froid où se replie un homme sans nom (William Edimo), apparemment non habilité à boire selon les lois implicites de ce bar.
Le sol nu en béton brut, jonché de tissus enchevêtrés, devient ici la métaphore des énigmes amassées que dispense une sphinge des bas-fonds, (sublime Laurence Mayor,  à la voix profonde et feutrée).
Enfin, dans les profondeurs d’un sous-sol, antre aussi infernal qu’invisible, le bruit inquiétant d’une génératrice fait vibrer l’abri des clients du tripot, habités par les textes d’Emmanuel Bove, de La Bible,  du Deutéronome, de L’Enfer de Dante, d’Allen Ginsberg, Henri Michaux, Dimitris Dimitriadis, Homère, Vladimir Nabokov et Joseph Conrad… Avec des histoires d’amour qui finissent toujours mal, quand la patronne (Juliette Savary) dit attendre, dans la douleur amère, le retour de son amant qui, jamais, ne reviendra.
Une jeune fille fébrile (Isabel Aimé Gonzales Sola) surveille l’appel toujours différé et raté de son amoureux. L’habitué du bar (Alexandre Soulié) rugit contre les trahisons féminines. La communauté solitaire survit à travers lois et rituels sacralisés, bruissements d’ailes, fracas de machines, écoulements d’eau et chants lyriques. Ici, n’est pas le bienvenu qui veut, et l’inadmissible peut se produire contre toute attente. Le monde va mal et souffre de blessures béantes que le spectacle dévoile.

 Au plus près des solitudes et des souffrances tues, mises à nu, simplement.

 Véronique Hotte

 Théâtre Gérard-Philipe/Centre Dramatique National de Saint-Denis, jusqu’au 23 janvier. T: 01 48 13 70 00.

 

 

Revue Rouge, mise en scène d’Eric Lacascade

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Revue Rouge, mise en scène d’Eric Lacascade, direction musicale de David Lescot

 

On connaît bien Nora Krief : on l’a vu récemment comédienne au théâtre dans Le Malade imaginaire, mis en scène par Michel Didym (voir dans Le Théâtre du Blog). Chanteuse, elle a aussi interprété des textes de François Morel, et Les Sonnets de William Shakespeare avec  Shakespeare in love.
Elle récidive avec un répertoire bien différent : des chants révolutionnaires d’hier et aujourd’hui. «Je chante, dit-elle, et je vais incarner ces chants de lutte, et me mettre au service d’une cause et une seule : celle de se mettre en garde contre l’oubli, de rester vigilant et tolérant.»
C’est justement par ces mots: Vorwärts und nicht vergessen (En avant et n’oublions pas), que commence das Solidaritätslied, écrit en 1931 par Bertold Brecht et mis en musique par Hans Eisler, pour le film Kuhle Wampe, interdit par la censure.
De la Prière punk des Pussy Riots, à L’Appel du Komintern (musique d’Hans Eisler, paroles de Franz Jahnke), de la Makhnovtchina, hymne de l’armée ukrainienne, menée par l’anarchiste Nestor Makhno, à Ay Carmela, chant populaire adopté par les Républicains espagnols, on fait le tour des révoltes et révolutions du monde occidental.
 On entend aussi, en espagnol, El Pueblo unido jamás será vencido (Le peuple uni ne sera jamais vaincu) du groupe chilien Quilapayun, composé par Sergio Ortega et devenu un symbole de solidarité pour les peuples opprimés du monde entier, comme toutes les œuvres présentées ici. Traduit en plusieurs langues, l’air a même été repris en Iran, par les militants de la révolution islamique ! …
Certains morceaux ont été remis au goût du jour comme La Grève des mères de Gaston Montéhus (1872-1952), chansonnier français, d’abord socialiste modéré, qui évolue en 1906 vers un antimilitarisme radical. La chanson transformée en rap par David Lescot convient au timbre grave de Nora Krief.
D’autres, plus conformes à la partition d’origine, ont subi des arrangements rock assez pesants. Au milieu de ces chants guerriers, on apprécie le moment d’accalmie que procure Tire une balle dans ma tête (musique de Damien Lehman, paroles de David Lescot), bel hommage poétique à Rosa Luxemburg.
Pour contrebalancer le chant communiste espagnol El quinto regimient, Eric Lacascade entonne au micro, d’une voix mal assurée Les Anarchistes de Léo Ferré. On se souvient alors du sort que leur avaient réservé les communistes espagnols et soviétiques! Généreuse et énergique, cette Revue rouge déclenche une certaine nostalgie, quand on connaît l’issue des événements auxquels elle renvoie.
  Paroles et musiques portent ici l’espoir de lendemains qui chantent et ont, pour la plupart, rejoint les anthologies. Les ressortir, leur donner un coup de jeune, pourquoi pas ? Cette initiative fait plaisir, comme le répertoire distribué au public, en souvenir de ces airs populaires. 
 Mais, même sympathique, le spectacle est ficelé à la va-vite et… musicalement insuffisant : nous n’avons pas été du tout convaincus!

 Mireille Davidovici

 Le Monfort Paris XV ème. jusqu’au 13 janvier. T : 01 56 08 33 88.

L’univers de Noël de l’Illustre Famille Burattini

L’univers de Noël de l’Illustre Famille Burattini

 IMG_3644 Les mirages vidéo et sonores les plus sophistiqués envahissent les salles de théâtre… Mais alors, d’où  provient le charme persistant du théâtre forain ? L’exhibition de la fragilité des illusions sans doute. Sous les ors patinés des décors, des tentures de velours rouge usées et des maquillages, les artistes invitent à nous approcher et à signer un pacte de croyance : oui, tout cela est faux, car nous ne sommes que des humains, comme vous… Mais c’est là notre grandeur !
Tout le mois de décembre, l’Illustre Famille Burattini a ainsi réactivé la nostalgie du boniment pratiqué autrefois dans les baraques des foires parisiennes, où l’on savait séduire le badaud, en se moquant des puissants et du théâtre officiel.
Sur la place Pierre Coullet à Saint-Raphaël, un enclos de chapiteaux, rayés de blanc et rouge, invitait petits et grands à partager l’esprit de Noël. Une boîte à lettres, un traîneau… et la famille Burattini figée, autour d’un sapin de bric et de broc.
   Mais ils ne sont plus que trois à faire tourner la boutique à plein régime, assurant à la fois  montage, jeu et technique : Buratt, l’héritier (aguerri par Papa Tino, photographe ambulant qui immigra en Auvergne, où il fit la rencontre d’un montreur de marionnettes) et Rita, sa compagne. Pour cette période festive, ils sont accompagnés par Lord Tracy, un chanteur de blues à la voix et à la présence magnétiques, rocker échappé d’un film de David Lynch ou de Jim Jarmusch…
Dans cet univers décalé, on découvre ainsi une exposition de «boîtes à merveilles» : vitrines où s’ébattent des personnages farfelus, une nature chimérique, la vie de l’oie blanche Natacha, et une fanfare qui n’est pas sans rappeler l’univers de Tadeusz Kantor. C’est un monde magique, enchanteur, mais un peu effrayant. Car, depuis Bruno Bettelheim et son célèbre ouvrage Psychanalyse des contes de fées, on ne prend plus les enfants pour des idiots. On sait qu’ils sentent la présence du secret, de l’innommable et de la mort, en embuscade.
IMG_3665Les spectacles proposés font la part belle au théâtre de rue traditionnel:  marionnettes type Guignol, muséum consacré aux contes (Buratt prévient que son père confondait musée et brocante!). Sobrement vêtu de noir, le nez à peine rougi, il assure le baratin à merveille et sait vendre le spectaculaire qui réside dans les choses simples : une formule magique (merci), la clé de Barbe-Bleue, le soulier de Cendrillon, les cailloux du petit Poucet…

Il tient toutes ses promesses. «C’est pas, parce qu’on est des forains, qu’on est des crétins », prévient-il. Aussi, pose-t-il des questions avec sincérité : «Je ne suis pas un politique.» Le jeune public, invité à monter sur scène, admire le clou de la collection, les parents : « Devant vous, incroyable, regardez bien, ce sont tous d’anciens enfants ! » Moment d’émotion. Tous repartent avec une certitude : «La vie, c’est de l’autre côté du rideau.»
Leur spectacle Le Jabberwok, nous promet de rencontrer un oiseau migrateur géant et de suivre son fabuleux parcours, d’Afrique en Sibérie. Rita, que l’on avait aperçue en sémillante veste de cirque pailletée, sexy en diable, s’est désormais métamorphosée en grand-mère Burattini.
Composition très réaliste : jambes tremblotantes gainées de bas de contention, chignon gris en bataille, malicieuse voix éraillée, mimiques du visage stupéfiantes de véracité, vraie vedette du duo, Et, quand elle fait le poignant récit de la migration du couple mère-enfant, on n’entend plus, bien sûr, l’histoire d’un oisillon mais celle, intemporelle, des réfugiés et émigrés en souffrance.
L’injonction: «Accueillez-les» sonne avec une justesse bouleversante. Quelques spectateurs semblent exaspérés, (nous sommes dans une région où une candidate peu humaniste a failli l’emporter aux élections régionales!) Une mère chuchote : «Ce n’est pas drôle».
 Oui, et c’est bien là, la gageure de ces propositions : inviter à renouer un dialogue confiant entre générations. La vieille Burattini, jouée par la jeune  Rita, quitte la scène cahin-caha, et noue des contacts avec des spectatrices âgées, tombées sous son charme. Cette famille recomposée prend des risques et fait cohabiter sublime et grotesque : elle n’évacue ni le pathétique ni le laid, et privilégie bricole et  carton-pâte pour chanter joies et misères de l’itinérance.
  A la rencontre des publics qui ne fréquentent pas les théâtres, elle nous parle profondément de l’homme, de la persistance de ses rêves. Avec une esthétique de résistance courageuse !

 Stéphanie Ruffier

 A voir, en tournée, les numéros décalés du spectacle Animal sentimental. http://www.illustrefamilleburattini.fr

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