Barbe-Neige et les sept petits Cochons au bois dormant

Barbe-Neige et les sept petits cochons au bois dormant, mise et scène et chorégraphie de Laura Scozzi

   p213665_3-barbe-neige-et-les-sept-petits-cochons-au-bois-dormantLa chorégraphe milanaise et ses huit danseurs nous offrent une parodie éblouissante qui fait voler en éclats les contes de fée dans leur version aseptisée, rose bonbon et bleu ciel, tels qu’ils ont été sclérosés par Walt Disney.Un ours passe et repasse à l’avant-scène, sur les premiers accords des Caprices de Niccolò Paganini. Sa musique, contemporaine de Ludwig van Beethoven et d’Hector Berlioz, toute en bariolages, pizzicatos, glissandos et autres trilles, a été qualifiée de « violon du Diable ». Virtuose mais académique, parfois lassante, elle illustre à merveille l’album d’images idylliques qui s’ouvre devant nous, dans un décor de carton-pâte.
Après la danse des abeilles, hommage à Fantasia de Walt Disney, apparaît une fée mauve qui tentera mais en vain tout à long du spectacle, d’orchestrer un ballet désordonné, où se mélangent et se détraquent les belles et cruelles histoires de notre enfance, qui d’ordinaire finissent bien. Mais, sous le masque des Trois petits cochons, se cachent de charmantes cochonnes aguicheuses, rivalisant avec le Chaperon rouge ou la Mère-Grand, pour séduire le loup…
 Ici, les princes sont niais ou lubriques, les princesses mutines et irrévérencieuses ; dans la cabane rose des sept Blanche-Neige, un pauvre nain s’affaire au ménage avant de se faire sauter dessus par les fillettes en rut…
 Au bal des trois Cendrillon, le disco supplante un temps les trémolos de Niccolò Paganini, la pantoufle de vair, perdue au bas de l’escalier, devient chaussure de tennis, ballon de rugby ou string, ramassés par cinq princes … Mais on oubliera vite la scène de Barbe-Bleue, un crooner métèque qui règne sur un chœur de femmes sanguinolentes, moins convaincante…
A la fin, le beau rêve de Un jour mon prince viendra vire au cauchemar, au grand dam de la fée mauve à la baguette brisée, complètement dépassée par les personnages et les événements délirants. Et l’ours passe et repasse, imperturbable, au milieu de ces folles bacchanales. Les tableaux, toujours surprenants, se succèdent à un rythme rapide, avec des interprètes aussi à l’aise dans le hip-hop, la danse classique ou contemporaine, et qui se révèlent être aussi d’excellents comédiens, habiles en gags et clowneries. Dans une scénographie de Natacha le Guen de Kerneizon et des costumes d’Olivier Bériot, au diapason.
«Les formes d’expression sont hétérogènes, mais compatibles, dit Laura Scozzi. Chaperon rouge, Cendrillon, Fée Clochette, Blanche Neige… Tous ces V.I.P. du conte populaire jouent aux limites confuses entre danse, mime et théâtre.»
A la tête de la compagnie Opinioni in Movimento depuis 1994, la metteuse en scène, formée à l’école du mime  Marcel Marceau, combine danse, chant, théâtre, avec une redoutable extravagance. Elle avait réalisé, en 2010, au Théâtre du Rond-Point, Et puis j’m’en fous, vas-y, prends-la ma bagnole, de et avec Olivier Sferlazza (voir Le Théâtre du Blog).
Créée en 2014 au festival de Suresnes Cités-Danse, le spectacle conjugue virtuosité, intelligence et drôlerie. Une combinaison explosive qui ravit le public… Coquine mais jamais vulgaire, réjouissante, elle démonte le machisme des contes de fée et les histoires à l’eau-de-rose qu’on sert aux enfants. Cette fantaisie ne plaira peut-être pas à tout le monde: tant pis pour les grincheux! Le rire est au rendez-vous, un rire salutaire, sans arrière-pensée. Nous en avons besoin.

 Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point jusqu’au 31 janvier. T : 01 44 95 98 21. Et le 23 février, Le Volcan au Havre; les 3 et 4 mars, Antipolis/Théâtre d’Antibes; le 11 mars, Centre Culturel Jacques Duhamel de Vitré (35) ; le 13 mars, Théâtre Alexandre Dumas à Saint-Germain-en-Laye ; le 15 mars, Le Grand Angle à Voiron; du 18 au 20 mars, Odyssud  Blagnac (31) ; le 22 mars, Centre Culturel Michel Manet de Bergerac (24) ; le 1er avril, théâtre de l’Archipel à Perpignan ; du 3 au 5 avril, L’Astrada à Marciac (32) ; et le 15 avril, théâtre de Corbeil-Essonne; le 19 avril, La Coupole à Saint-Louis (68) ; et le 22 avril, Opéra de Bonn (Allemagne).

 

 


Archive pour janvier, 2016

Victor F

Victor F, d’après Frankenstein de Mary Shelley, texte et mise en scène de Laurent Gutmann

 

 victor_fTout le monde connaît, plus ou moins, le célèbre roman, publié en 1818: un scientifique de génie, pensant travailler pour le bien de l’humanité, parvient à créer, à partir de la matière inerte, un être hideux. Effrayé par son œuvre ratée, le savant s’enfuit, abandonnant sa créature.
 Individu sans nom, elle se vengera sur son géniteur  qui refusera de le reconnaître comme son fils… Enfant abandonné, rejeté de tous, il deviendra un monstre de haine… Le châtiment de Victor, tel celui de Prométhée, sera à la mesure de son ubris.
Au fil du temps, contrairement au texte original, le personnage principal de Frankenstein ou le Prométhée moderne est devenu un monstre spectaculaire, engendré par Victor, et non plus son géniteur. Il faut y voir l’influence des quelque cinquante films, des nombreux romans, bandes dessinées et pièces de théâtre inspirés par l’œuvre de Mary Shelley.

La jeune anglaise de dix-neuf ans (alors Mary Godwin) commença son célèbre roman lors d’un été pluvieux, en villégiature au bord du lac Léman, en compagnie de son amant le poète Percy Shelley (qu’elle épousa plus tard), de Lord Byron, et d’autres écrivains. La fine équipe s’ennuyait et, par jeu, chacun s’attela à la rédaction d’une histoire de fantômes à la mode d’outre-Manche.
Fidèle au roman, Laurent Gutmann accorde une grande place à la biographie de Victor Frankenstein. Le savant, assis face public, expose longuement son histoire et évoque, par le menu, son enfance heureuse au bord d’un lac suisse, et les deuils familiaux successifs qui l’ont marqué.

Dans la première partie du spectacle, son récit repousse notre horizon d’attente, et la plupart d’entre nous guette l’arrivée du monstre qui, ici, tarde à venir… D’où une impression d’ennui progressif, malgré quelques répliques échangées entre le protagoniste et son fidèle ami aveugle, Henri.
L’interprétation, très en retrait, d’Eric Petitjean, est loin d’embarquer l’auditoire dans les aventures de Victor F. Enfin la créature paraît, svelte, juvénile, avec une tête démesurée d’enfant souriant, loin du masque pathétique et repoussant de Boris Karloff dans le film de James Whale (1931). Et c’est la fuite de Victor et d’Henri, en Suisse, dans un décor paradisiaque de lacs et de montagnes. Un grand chromo déployé en fond de scène contraste avec le sinistre rideau verdâtre qui masquait l’arrière du plateau durant la première partie.
Dans cette nature paisible, s’élabore un semblant de danse nuptiale entre Victor et sa fiancée Elisabeth, tandis que la créature hydrocéphale (Luc Schiltz  et sa voix angélique sous le masque d’Alexis Kinebanyan) joue à cache-cache avec son géniteur.
Lors de cette parade amoureuse, le talent parodique de Cassandre Vittu de Kerraoul nous enchante, et le spectacle prend enfin une allure de croisière, tenue jusqu’à la dernière scène : le procès de Victor. Un procès d’ordre philosophique et toujours actuel en notre siècle de manipulations génétiques et technologiques. « Je suis coupable d’avoir eu l’idée de te créer, s’accuse le savant. J’ai compris plus tard que chacun doit rester à sa place, l’homme sur terre, et Dieu dans le ciel…( …) Qui accroît son savoir ne fait qu’accroître sa douleur… »« J’étais un être bon, revendique la créature, il m’a rejeté, il ne m’a pas accueilli dans sa maison… » rétorque la créature sans nom  que son inventeur continue à stigmatiser : «  Ce n’est pas un homme mais un égarement. »
Nous connaissons tous Frankenstein mais qui lit aujourd’hui ce roman, ancêtre de la science-fiction,  écrit il y a deux siècles et qui s’avère d’un abord difficile : construction en partie épistolaire, prose datée, idées dépassées en regard des avancées scientifiques…Le remettre au goût du jour comportait des risques. Laurent Gutmann les a pris, radicalement.

Sa prose laisse à désirer, mais il a su, en remontant à la source, capter le romantisme de l’écrivaine, ses influences rousseauistes et miltoniennes, sa poésie. Il réussit, dans la deuxième partie, à jouer avec les clichés, à établir des clins d’œil entre comédiens et public. À revitaliser un débat sur la science. Si bien qu’on finit, malgré tout, par apprécier sa démarche…

 Mireille Davidovici

 Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 24 janvier T : 01 43 74 72 74.

Les Femmes savantes mise en scène d’Elisabeth Chailloux

FS 4 Henriette@ Alain Richard

Les Femmes savantes de Molière, mise en scène d’Elisabeth Chailloux

  «Ce soir, je serai la plus belle pour aller danser, danser, pour mieux évincer toutes celles que tu as aimées, aimées… », les paroles chantées par Sylvie Vartan vibrent dans l’air, à la fois mélancolique et tonique, d’un plateau/terrain de jeu imaginé par Yves Collet pour ces Femmes Savantes auxquelles Elisabeth Chailloux donne un coup de jeune, en la transposant dans les années 60.
Ces paroles diffusées à la radio sont portées par Henriette (Bénédicte Choisnel), jeune fille «honnête», selon les canons de Molière, «naturelle» encore, ou pleine de bon sens. Fille d’une famille bourgeoise dont Chrysale est le père velléitaire (François Lequesne) et Philaminte, la mère autoritaire encline plus que de raison aux sciences et à la philosophie.
 Henriette, réédition ludique d’une Marylin Monroe en herbe, aime plaire, en jupe virevoltante, pull moulant et rouge à lèvres glamour, et se place du côté du bon sens paternel (My heart belongs to Daddy). À ses côtés, différente mais élégante aussi, sa sœur Armande (Pauline Huruguen), proche de sa mère pour ses exigences intellectuelles, revêt l’allure seyante mais plus froide et coincée d’une Simone de Beauvoir rajeunie.
Elle s’oppose à toute complaisance envers les hommes et nourrit des théories féministes hostiles au mariage  mais n’en pince pas moins (en secret) pour le jeune Clitandre (Anthony Audoux) qui, las de soupirer depuis deux ans, s’est tourné vers sa sœur Henriette, un amour payé en retour…
L’éconduite chante un autre standard aux intonations mélo, Bang Bang (My baby shot me down), une chanson de Cher, paroles de Sonny Bono (1966). À travers les jeux décalés d’époque et d’ambiance, s’installe ici une distance saine et facétieuse par rapport au thème traité : non l’attrait féminin «inattendu» pour les sciences et la sagesse philosophique ou la question légitime du droit des femmes à l’instruction, mais le pédantisme, l’hypocrisie, le snobisme et l’imposture, qu’ils soient féminins ou masculins.
L’intrigue en est saturée: aux côtés de la mère, deux soi-disant poètes, Vadius (Philippe Cherdel) et Trissotin (Florent Guyot) qui aimerait faire main basse sur Henriette, ce à quoi Clitandre s’oppose, aidé par père et son frère Ariste (Etienne Coquerau), l’honnête homme raisonneur. Armande, elle, écartelée, et qui a perdu son amour, choisit le camp adverse des hypocrites.
Elisabeth Chailloux fait chanter en sourdine les notes amusées d’une comédie musicale, avec la fringante Philaminte (Camille Grandville) en personnage comique de boulevard, et Bélise (Catherine Morlot), belle-sœur nymphomane, joueuse et ridicule.
Trissotin, figure trouble de gangster de film noir, rappellerait lui Fred Astaire pour ses extravagances chorégraphiques. Tout le monde s’amuse et personne n’est dupe, jusqu’à Martine (Lison Pennec), la servante, qui ne s’en laisse pas conter.
Au-delà du divertissement, la pièce donne à réfléchir : l’idéal de la femme sensible et réfléchie serait pour nous, non le personnage d’Henriette, femme-objet mais plutôt une étudiante d’aujourd’hui comme Armande, qui attend un épanouissement imminent et n’a pas encore fait l’épreuve d’une existence pleine.
Comme on le voit ici, Molière défend avec panache la condition féminine, quelle qu’elle soit.

Véronique Hotte

 Théâtre d’Ivry-Antoine Vitez, jusqu’au 31 janvier. T : 01 43 90 11 11

La Trilogie Camille Claudel, Thérèse d’Avila, Sarah Kane

 La Trilogie Camille Claudel, Thérèse d’Avila, Sarah Kane mise en scène de Charles Gonzalès

 

 trilogiecharlesgonzales-cover3 Charles Gonzalès a donné séparément ces monologues, puis leur version intégrale en décembre dernier au théâtre des Halles à Avignon. Dans Vers un théâtre d’ambre, il avait fait le récit de l’aventure humaine et  artistique de cette création... Placée en particulier sous le signe de l’asile d’aliénés de Montdevergues, à six kms du centre d’Avignon, où Camille Claudel a passé trente ans. Un enfer où le mistral réveillait les cauchemars des pensionnaires… Cette tragédie nous est revenue dans un lieu où rôdent encore les âmes de Camille,Thérèse et Sarah. Nulle part ailleurs, le spectacle ne pouvait rencontrer d’échos aussi favorables. »
« Je me jette à corps perdu, dit Charles Gonzalès, jour après jour, mois après mois, année après année, et aujourd’hui encore, après tant de représentations pareilles aux vagues de la mer qui savent de la perfection qu’elle n’est qu’un leurre pour se jouer de la mort, à la recherche de ma note juste, son frémissement, son mouvement, son geste, sa voix, son souffle et la conjuguer avec l’âme et le destin de Camille Claudel, Thérèse d’Avila, Sarah Kane. Mon Aventure, mon Théâtre, ma Folie ! »
Il s’agit ici d’un montage de textes de ces femmes, qu’il interprète lui-même. Cette trilogie, construite sur plus de dix ans, est venue de la rencontre avec une lettre de Camille Claudel, internée à Montdevergues, qu’avait  lue une actrice en 2001. L’idée de monter un spectacle autour de ses lettres naît alors, et  les répétitions commencent mais problème de dramaturgie!  Comment restituer sur scène sans la trahir, l’intensité du désespoir de l’artiste privée de son œuvre, de sa liberté et de toute attache humaine ? Sa personne même, éblouissante de force intérieure, mélange de rébellion et de génie poétique, nous trouble encore. Comment résumer trente ans de désespoir ?
Les répétions ont dû être interrompues à cause d’un voyage à Tokyo de Charles Gonzalès invité par Masahiko Akuta qu’il avait rencontré au théâtre du Lucernaire, quand il jouait Mano a mano, spectacle de textes poétiques d’Orient et d’Occident. A Tokyo, il rencontre le kabuki, et lit aussi Onnagata, une nouvelle de Mishima, et les récits d’Akuta autour de sa femme Aoï Nakajima qui avait le rôle principal de L’Empire des sens.
Il découvre toute une esthétique où l’érotisme le dispute à la mort. Il assiste aussi à La Mort de la jeune fille-héron, jouée par Bando Tamasaburo, grand maître de l’onnagata, où les hommes interprètent des  personnages féminins. Le vingtième siècle japonais renoue avec une tradition qui est aussi celle du théâtre antique grec.
Le metteur en scène va en conserver le souvenir, en faisant apparaître une femme en costume japonais traditionnel avec ombrelle dans une vidéo finale, et une âme féminine sous les oripeaux de Camille séquestrée : «C’est la grâce, l’invisible présent, l’âme de la femme dans le corps d’un homme», dit-il,  et mon projet était de «devenir l’acteur de l’âme féminine».
Charles Gonzalès devient donc Camille Claudel, dans ce
premier spectacle, où il transpose en un corps d’homme éploré et suppliant, les tourments qu’elle a endurés en trente ans d’enfermement et d’abandon absolu : «Une ombre de femme, dit-il, souffle dans le corps d’un homme.»
Première représentation (tragédie du sort!) le 11 septembre 2001 !: «Je me place au centre de la scène, dans une pénombre naissante qui ne laisse deviner que ma silhouette. Un jupon blanc sous une longue robe de couleur sienne, des chaussures aux longs lacets défaits, les cheveux ébouriffés retenus par un chignon, je suis agenouillé devant une vieille chaise en bois. »
Toute la désespérance de cette vie se lit ici! Avec les lettres bouleversantes de Camille Claudel, décédée en 1943, à sa mère et à son frère Paul, dont la dernière qu’elle lui adresse, est signée: «Ta sœur en exil, C. » Le spectacle se termine sur une voix enregistrée : Rien qu’une femme…Rien qu’une femme…Rien qu’une femme…
En 2002, Charles Gonzalès met en scène Les Purifiés de Sarah Kane, puis découvre Thérèse d’Avila, l’artiste, l’écrivain, la femme, et se lance dans la traduction du Château intérieur (1577) en rétablissant les passages censurés par l’Eglise. Il se rend aussi au monastère de l’Incarnation d’Avila, et s’avoue ébloui par Thérèse : «Mélange de contradictions, mystique et réaliste, exigeante et humaine, malade chronique et bien portante, féminine et masculine, contemplative et meneuse d’affaires, écrivain de génie ! Une artiste. Une femme. Un combat. »
Naît alors le second volet : il est Thérèse d’Avila à Salamanque en 2006; ensuite, à partir de son travail sur Les Purifiés, il incarne aussi l’année suivante Sarah Kane. La trilogie avec ces personnages de femmes n’a pas fini de nous transporter. Dans le dernier volet, il rend un magnifique hommage théâtral à la dramaturge anglaise qui s’est suicidée à  vingt-huit ans,.

Michèle Bigot

Spectacle vu au Théâtre des Halles, Avignon le 18 décembre dernier. Actuellement en tournée en France.

 

 

 

 

La Valse du hasard

La Valse du hasard de Victor Haïm, mise en scène de Carl Hallak et Patrick Courtois

 LA-VALSE-DU-HASARD_3118987971832310703Depuis La Peau du Carnassier (1963), Victor Haïm  a écrit de nombreuses pièces, dont La Valse du hasard qui a tout juste trente ans. C’est, dit-il, une sorte d’allégorie « à la fois tragique et farcesque, qui comporte toutes mes préoccupations qui vont de la terreur que m’inspirent les rapports de domination, à cette absurdité que renferme l’arbitraire”.
  Le voyage aux enfers et l’évocation des morts est un thème très ancien en littérature et au théâtre (voir le sixième chant de L’Enéide de Virgile, et Les Perses d’Eschyle avec le fantôme du roi Darios). Puis, entre autres et sur le mode parodique: les aventures d’Arlequin dans l’autre monde au XVIIème siècle, et bien sûr,  Orphée aux enfers de Jacques Offenbach.  
  Ici, nous sommes bien au XX ème siècle et, merci docteur Freud, il y a de l’analyse psychique dans l’air ! Une belle jeune femme conduisait sa voiture à 220 kms/h dans le brouillard… Donc, aucune chance pour elle de s’en sortir vivante!
Elle arrive donc dans un bizarre petit bureau de l’au-delà, comme on dit, où sont entassées des dizaines de valises, témoignage de l’aller sans retour des nombreux clients qui l’ont précédée…
Un ange/fonctionnaire assis à un pauvre bureau lui impose de jouer à un jeu dont les règles ne sont pas claires, mais grâce auquel elle peut espérer gagner un passeport pour l’éternité.

Ils vont s’affronter dans des questions/réponses où il a souvent l’avantage, ce qui se traduit par une remise de jetons, dont le tas ne cesse d’augmenter ou de diminuer… Mais tous les deux sont aussi vulnérables que manipulateurs, voire cruels, et toujours assez pervers. Le bien, le mal, le juste et le malhonnête, la vérité et le mensonge, le conscient et l’inconscient des actes humains dans la balance du destin au gramme près…Bon, après tout, pourquoi pas ?
  Marie Delaroche et Patrick Courtois font le boulot, dans une mise en scène soignée. Mais la pièce, d’abord sympathique, se révèle vite assez bavarde et date vraiment; passé le premier quart d’heure, cette petite histoire souvent «téléphonée» et que la note d’intention nous promet comme «poétique, violente, émouvante, haletante» (n’en jetez plus!) fait long feu, et n’a rien qui puisse nous toucher vraiment. Non, « le texte n’est pas riche et passionnant »; non, le suspense n’est pas « intense », comme le prétendent un peu vite les metteurs en scène.
Et ce qui pourrait faire, de ce duel entre un homme et une femme, un bon sketch, ne tient pas la route sur une heure vingt… On s’ennuie ? Oui, un peu!
Voilà, à vous de voir mais on ne vous poussera pas à y aller.

Philippe du Vignal

 Studio Hébertot  78 bis Boulevard des Batignolles 75017 Paris.  A 19h.

 

Carlo Goldoni par Franck Médioni

Carlo Goldoni par Franck Médioni

   Electre_978-2-07-045791-5_9782070457915Une biographie à lire en ces temps de bilan final, ou de renouveau inaugural: celle de Carlo Goldoni, pleine d’allant, de verve et d’amour de l’art, selon l’esprit alerte de son œuvre. Venise, le théâtre Saint-Ange et le théâtre Saint-Luc, le Théâtre Italien à Paris …
Carlo Goldoni, né à Venise en 1707 et mort à Paris en 1793,  a écrit  plus de deux cents œuvres, qui vont de la tragédie à l’intermède, du drame au livret d’opéra, voire à la saynète, sans oublier ses Mémoires (1787).

 Continuateur de la commedia dell’arte, mais d’abord inventeur de la comédie italienne moderne, avec Les Rustres, La Locanderia, Arlequin serviteur de deux maîtres, il maîtrise trois langues, le toscan, qui deviendra langue officielle du pays avec son unité nationale en 1866, mais aussi le vénitien et le français. Il vivra les trente dernières années de sa vie à Paris, en cherchant sans fin la vérité au théâtre pour raconter le monde.
Auteur au service des comédiens, il bannit les masques de la commedia dell’arte et le répertoire répétitif d’acteurs-improvisateurs enfermés dans un type de personnage, l’Amoureux, le Vieillard, le Docteur, etc. pour réinventer la comédie italienne et construire un «théâtre de caractère».
Selon Frank Médioni, Goldoni imagine un théâtre-spectacle qui bouscule les choses et les êtres avec une verve comique, et une pulsation des mots et des corps.
Au comique de situation de la commedia dell’arte, l’auteur ajoute un texte très écrit, avec une construction dramatique : soit un théâtre complet, à voir comme à lire, dont les critères fondés sur le réalisme et une visée morale de la comédie, ont été bien compris au XX ème siècle par des metteurs en scène comme Luchino Visconti, Giorgio Strehler, Jacques Lassalle ou Alain Françon
Le dramaturge questionne les rapports de l’art et du monde, de la langue et des gestes, du corps et du cœur des hommes, qu’ils soient cafetiers, gondoliers ou chevaliers… Il définit la société dans sa variété de caractères et de passions.

  Carlo Goldoni ne dénonce pas, ne juge pas ; il se moque et recourt volontiers à la farce, avec des personnages sympathiques comme ceux d’Anton Tchekhov: «Sa force comique, dit Franck Médioni, provient de l’épaisseur du réel et de ses distorsions. L’imprévu surgit, crée un décalage et génère le rire. C’est un comique libérateur. Un comique parfois amer, voire sombre et mélancolique. »
Molière est moraliste, Carlo Goldoni, non. Plus qu’aux êtres humains, il s’intéresse à leur manière de vivre ensemble, tout en restant fidèles à  eux-mêmes et aux autres. Chez lui, un personnage, même secondaire, possède son caractère propre et participe pleinement à l’action et au mouvement d’ensemble. Le groupe prime sur l’individu, et s’installe alors une structure polyphonique, une «composition concertante», selon Jacques Lassalle.
Pour Carlo Goldoni, la littérature provient de la rue; on la rejoint par le théâtre, reflet conscient de la vie réelle, qui devient le lieu de représentation de la nature humaine.
Avec la Mirandoline, égérie de La Locanderia (1752), Carlo Goldoni place le spectateur devant l’ambiguïté du personnage, qui se heurte à son mystère. Le dramaturge est sans doute partagé entre une vision bourgeoise qui montre le ridicule des aristocrates, et une vision d’homme des Lumières, épris de liberté ?
 Il Campiello (1756) autre exemple de  belle forme chorale, allie simplicité, force et véracité du geste théâtral, de la vie saisie dans le feu de l’action. Carlo Goldoni assiste en spectateur à la Révolution à Paris mais son théâtre n’est pas un appel au bouleversement de l’ordre établi.
Toutefois chez lui, les valets, artisans, servantes, pêcheurs et ouvriers accèdent au statut de personnages de théâtre, installés sur un pied d’égalité avec nobles et bourgeois.
Porte-parole de la bourgeoisie marchande, Carlo Goldoni se tourne davantage vers le peuple dans ses dernières pièces.  Ses écrits progressistes concernent la femme combative, à la grandeur morale; c’est la victoire de La Locanderia.
Cette biographie est enivrante et vivante, comme le monde à la vie intense, imaginé par Carlo Goldoni, il y a plus de deux siècles… et si contemporain.

 Véronique Hotte

Éditions Gallimard, collection folio biographies n°127. 8,50 €

 

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