Master de David Lescot

Festival Odyssées en Yvelines du 18 janvier au 7 avril :

Master de David Lescot, mise en scène de Jean-Pierre Baro

 master4-®J.-M.Lobbe¦üCritique sociale, violence verbale et souvent physique: le rap, populaire, enraciné dans un certain type de culture urbaine, s’impose aux Etats-Unis dans les années 1970, puis se développe. Le hip-hop désigne un mode de vie, une attitude, regroupant: le rap (phrasé), le « deejaying » (musique et production du beat), la danse (breakdance),  les graffitis et tags. Les rappeurs, porte-voix d’une minorité oubliée dans une société inégalitaire sur la côte Ouest  expriment avec radicalité tensions sociales et refus des ghettos urbains, ravagés par la drogue et le sida.
Ces dernières décennies du XX ème siècle, aux Etats-Unis puis en France, le rap allie deux éléments de culture: la revendication sociale et ethnique, liée à l’appartenance communautaire dans les  quartiers noirs de New York et de Los Angeles (1992), et de certaines banlieues en France. Mais aussi une forte envie de réussite commerciale…

Qu’il soit américain ou français, le rap, devenu un art de performance populaire avec ses codes et signes distinctifs, et une langue: le « black english » pour l’anglo-américain, et le « verlan » pour le français. Il s’est bâti sur  la réutilisation de l’ancien : sampling ou échantillonnage. L’événement fondateur du hip-hop  chez nous est la venue du New York City Rap Tour en 1982, au Bataclan à Paris, à l’Hippodrome de la porte de Pantin et au Palace, apprend-on  dans Master.
L’auteur, metteur en scène et musicien David Lescot, nous offre un joli travail et un divertissement savant sur une étrange matière enseignée au collège, la culture hip-hop.
L’élève Amine, (Amine Adjina) embarqué à fond dans ses convictions, et à l’aplomb déconcertant, en tenue de rappeur (survêtement avec capuche, baskets) doit rendre compte de ses connaissances.
  Le jeu du maître et du disciple suit le fil coupant de l’ambiguïté, en renversant l’équilibre artificiel entre celui qui sait implicitement, et celui qui croit savoir ostensiblement.  En effet, n’est pas master/maître de cérémonie qui veut,  animateur d’un spectacle, roi de la fête et de la soirée… ou prof investi de sa mission et patron dans sa classe!
Rodolphe Blanchet incarne un enseignant qui, avec une conviction rageuse, sur le point de mordre-rouspétant et maudissant-joue au quitte ou double son titre de Maître, face à l’élève patient. Mais Amine ne sait pas sa leçon, et les combattants tendus  commencent alors un rap, un concours : « Donc monsieur le prof, mets-toi sur off, Ou tu cours à la catastrophe. Tu philosophes, tu m’apostrophes, Mais t’es bof, t’as pas l’étoffe. Fais-voir ce que t’as au fond de ton coffre… », hurle le récalcitrant.

  Le prof lui répond : «Tu gesticules de la glotte, Mais dans le fond, t’as pas de style, Et dans l’fond t’as pas d’fond, Tu joues au dur mais t’es fragile, Tu fomentes une révolution qui tourne autour de ton nombril. Ça s’appelle l’ego-trip… »
Jean-Pierre Baro a créé Master dans une classe de collège à Rambouillet, terreau sensible à la résonance de la culture de la rue. La force de ce remarquable spectacle tient à la vertigineuse mise en abyme de ce théâtre où l’on ne sait plus qui est  maître et qui est disciple : surfer sur les vagues des mots, du verbe et de ses rimes propices devient mouvementé :«Je pourrais pas m’en défaire, Car c’est l’enfer que je préfère, Et c’est à moi, À moi et à mes frères, Mes frères d’enfer, Enfermés dans le même enfer Que moi. On s’est tous connus en enfer. On a fréquenté le même enfer. C’est comme ça qu’on est devenus frères d’enfer.»

   Entre sensations charnelles et reconnaissance existentielle, le fait de rapper libère des souffrances, intimes et sociales, comme ici, à travers la parole poétique de David Lescot et la mise en scène de Jean-Pierre Baro.

Véronique Hotte

Théâtre de Sartrouville et des Yvelines/ Centre Dramatique National, du 26 au 30 janvier.
Collèges de: Houilles, Sartrouville, Chevreuse, Montigny, Maurepas, Élancourt, du Mantois, Chatou, jusqu’au 7 avril.
Scène nationale de Foix, du 11 au 15 avril. Le Grand R-La Roche-sur-Yon, du 25 au 29 avril.
www.odyssees-yvelines.com
Le texte est édité chez  Heyoka jeunesse/Actes Sud-Papiers.



Archive pour 3 février, 2016

Kurozuka

Kurozuka, par la compagnie Kinoshita-Kabuki (en japonais surtitré)

  IMG_8081Belle relecture contemporaine d’une pièce traditionnelle de kabuki : Yuichi Kinoshita, directeur artistique de la compagnie a, dès l’enfance, étudié le théâtre traditionnel japonais sous tous ses aspects et s’attache à rendre plus lisibles ses formes classiques qui s’éloignent progressivement du goût du public  actuel…   Trois pèlerins, accompagnés d’un porteur, arrivent chez la vieille Iwate, qui consent à les héberger pour une nuit, dans sa maison isolée. Formidablement incarnée par Kimio Taketani,  cette vieille est en réalité une ogresse, celle de la fable Adachigahara, dont le secret de la cruauté nous sera révélé lors d’une belle scène onirique, tendre et sauvage. Certains, surtitres, en italique, comme on nous en a prévenu au début, correspondent au texte du kabuki d’origine, que les comédiens interprètent dans une tonalité différente.  Le langage traditionnel se mêle ainsi à celui d’aujourd’hui. Dans un dispositif bi-frontal, à la scénographie modulable, on ressent pleinement l’engagement et l’énergie des acteurs qui  font preuve d’une mobilité magistrale. Durant presque deux heures, ils nous entraînent dans leurs cauchemars. Le Porteur, après avoir bravé les interdits formulés par la vieille, nous  révèle que «la chambre est un immense amas de membres humains». Kimio Taketani (la vieille Iwate), presque toujours courbée, sauf quand il s’engage dans une danse poétique avec la lune, prend alors pour partenaire son ombre projetée au sol, le tout sur une musique décalée: celle de Cendrillon de Walt Disney… Brillantissime!  Wataru Kitao,  (Le Porteur), saute d’un espace à l’autre, tel un félin, sur les multiples petits praticables en  sapin, où chaque geste est précis et signifiant, une musique électro-house tonitruante accompagne les scènes de terreur. Les artistes, au visage très mobile, semblent être des cousins japonais de Buster Keaton. Tout concourt à faire de ce spectacle une farce à la fois jubilatoire et effrayante, dont nous nous souviendrons longtemps.

Jean Couturier

  Nous confirmons : les quelques rares spectacles de kabuki ou de nô traditionnel (sauf ceux, bien sûr, très étonnants du grand Terayama dans les années 70), arrivés jusqu’à Paris depuis une quarantaine d’années, quoique remarquables et parfaitement réalisés, avaient en général quelque chose d’assez figé.  Ici, rien de cela, d’abord avec un espace bi-frontal qui oblige les acteurs à être très vigilants. Aucune erreur possible: il sont tout le temps ou presque sur le plateau. Rien de réaliste non plus mais leur gestuelle, toujours juste, a quelque chose de fascinant.  Et cette histoire de vieille ogresse qui ne devrait pas nous passionner, objet non identifié, devient  vite séduisante. Il suffit de faire l’effort au début, d’y entrer.
La mise en scène témoigne d’une rare maîtrise de l’espace,  malgré des praticables… (assez peu pratiques) en caisses de pin marquées MJ P, visiblement faits pour l’occasion à Paris et d’une exceptionnelle direction d’acteurs. Les Japonais ont toujours eu le secret des rôles travestis et Kimio Taketani (la vieille Iwate)  est un exemple vivant de cette tradition et de la profondeur de jeu qu’un comédien peut atteindre après des années de travail, bien entendu…
Avec  Wataru Kitao (Le Porteur) qui est aussi danseur, les acteurs  donnent au  spectacle une vie et un humour tout à fait réjouissant, en distanciant avec une grande habileté le premier degré de ce conte dont, comme tous les enfants, nous savourons à l’avance la fin que nous devinons.
Le spectacle, dans la dernière demi-heure, avec plusieurs fausses fins s’enlise et gagnerait beaucoup à être réduit de vingt minutes.
Mais ce Kurozuka, avec une rigueur exemplaire, une élégance et une capacité rare à renouveler les mythes, fait parfois penser aux spectacles de Joël Pommerat quand il récrit d’anciens contes européens, et il a beaucoup à nous apprendre…
C’est une grande et belle leçon de théâtre que nous offre la maison de la Culture du Japon. Kurozuka mériterait absolument d’être vu par un un public plus important, celui du Théâtre National de Chaillot quand il aura retrouvé sa seconde salle, du 104, de l’Odéon,etc…. « Français, encore un effort », comme disait le divin marquis Donatien Alphonse François de Sade… si cher à Yukio Mishima.

Philippe du Vignal

Spectacle joué à la Maison de la Culture du Japon, Paris du 28 au 30 janvier.     

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