Kurozuka

Kurozuka, par la compagnie Kinoshita-Kabuki (en japonais surtitré)

  IMG_8081Belle relecture contemporaine d’une pièce traditionnelle de kabuki : Yuichi Kinoshita, directeur artistique de la compagnie a, dès l’enfance, étudié le théâtre traditionnel japonais sous tous ses aspects et s’attache à rendre plus lisibles ses formes classiques qui s’éloignent progressivement du goût du public  actuel…   Trois pèlerins, accompagnés d’un porteur, arrivent chez la vieille Iwate, qui consent à les héberger pour une nuit, dans sa maison isolée. Formidablement incarnée par Kimio Taketani,  cette vieille est en réalité une ogresse, celle de la fable Adachigahara, dont le secret de la cruauté nous sera révélé lors d’une belle scène onirique, tendre et sauvage. Certains, surtitres, en italique, comme on nous en a prévenu au début, correspondent au texte du kabuki d’origine, que les comédiens interprètent dans une tonalité différente.  Le langage traditionnel se mêle ainsi à celui d’aujourd’hui. Dans un dispositif bi-frontal, à la scénographie modulable, on ressent pleinement l’engagement et l’énergie des acteurs qui  font preuve d’une mobilité magistrale. Durant presque deux heures, ils nous entraînent dans leurs cauchemars. Le Porteur, après avoir bravé les interdits formulés par la vieille, nous  révèle que «la chambre est un immense amas de membres humains». Kimio Taketani (la vieille Iwate), presque toujours courbée, sauf quand il s’engage dans une danse poétique avec la lune, prend alors pour partenaire son ombre projetée au sol, le tout sur une musique décalée: celle de Cendrillon de Walt Disney… Brillantissime!  Wataru Kitao,  (Le Porteur), saute d’un espace à l’autre, tel un félin, sur les multiples petits praticables en  sapin, où chaque geste est précis et signifiant, une musique électro-house tonitruante accompagne les scènes de terreur. Les artistes, au visage très mobile, semblent être des cousins japonais de Buster Keaton. Tout concourt à faire de ce spectacle une farce à la fois jubilatoire et effrayante, dont nous nous souviendrons longtemps.

Jean Couturier

  Nous confirmons : les quelques rares spectacles de kabuki ou de nô traditionnel (sauf ceux, bien sûr, très étonnants du grand Terayama dans les années 70), arrivés jusqu’à Paris depuis une quarantaine d’années, quoique remarquables et parfaitement réalisés, avaient en général quelque chose d’assez figé.  Ici, rien de cela, d’abord avec un espace bi-frontal qui oblige les acteurs à être très vigilants. Aucune erreur possible: il sont tout le temps ou presque sur le plateau. Rien de réaliste non plus mais leur gestuelle, toujours juste, a quelque chose de fascinant.  Et cette histoire de vieille ogresse qui ne devrait pas nous passionner, objet non identifié, devient  vite séduisante. Il suffit de faire l’effort au début, d’y entrer.
La mise en scène témoigne d’une rare maîtrise de l’espace,  malgré des praticables… (assez peu pratiques) en caisses de pin marquées MJ P, visiblement faits pour l’occasion à Paris et d’une exceptionnelle direction d’acteurs. Les Japonais ont toujours eu le secret des rôles travestis et Kimio Taketani (la vieille Iwate)  est un exemple vivant de cette tradition et de la profondeur de jeu qu’un comédien peut atteindre après des années de travail, bien entendu…
Avec  Wataru Kitao (Le Porteur) qui est aussi danseur, les acteurs  donnent au  spectacle une vie et un humour tout à fait réjouissant, en distanciant avec une grande habileté le premier degré de ce conte dont, comme tous les enfants, nous savourons à l’avance la fin que nous devinons.
Le spectacle, dans la dernière demi-heure, avec plusieurs fausses fins s’enlise et gagnerait beaucoup à être réduit de vingt minutes.
Mais ce Kurozuka, avec une rigueur exemplaire, une élégance et une capacité rare à renouveler les mythes, fait parfois penser aux spectacles de Joël Pommerat quand il récrit d’anciens contes européens, et il a beaucoup à nous apprendre…
C’est une grande et belle leçon de théâtre que nous offre la maison de la Culture du Japon. Kurozuka mériterait absolument d’être vu par un un public plus important, celui du Théâtre National de Chaillot quand il aura retrouvé sa seconde salle, du 104, de l’Odéon,etc…. « Français, encore un effort », comme disait le divin marquis Donatien Alphonse François de Sade… si cher à Yukio Mishima.

Philippe du Vignal

Spectacle joué à la Maison de la Culture du Japon, Paris du 28 au 30 janvier.     

 


2 commentaires

  1. philippe du vignal dit :

    Merci de votre message. je vais me renseigner mais je doute qu’ils rejouent à Paris; en général les tournées des troupes japonaises sont très courtes et elles vont ensuite dans una utre vielle d’Europe puis repartent pour le Japon

  2. Nathalie dit :

    Bonsoir Philippe,

    Je suis très contente que ayez fait un article sur cette compagnie, car je n’ai pas eu l’audace de les complimenter après le spectacle.
    Je partage votre enthousiasme, j’ai aussi été touchée par leur façon de jouer, et la poésie de l’atmosphère que la pièce amène.
    Savez vous s’ils rejouent ?

    Merci

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