4.48 Psychose

4.48 Psychose de Sarah Kane, traduction d’Evelyne Pieiller, mise en scène de Sara Llorca et Charles Vitez, chorégraphie DeLaVallet Bidiefono, musique de Benoît Lugué et Mathieu Blardone

 

424fdf57ed391ace7bdb68dbfa5fdfd1Née en 71, après des études de théâtre, Sarah  Kane avait écrit une première pièce Blasted (Anéantis) jouée au Royal Court (elle avait 24 ans), une histoire de viol dans une chambre d’hôtel en relation avec la violence de la guerre de Bosnie. Accablée par les critiques anglais mais soutenue par Edward Bond et Harold Pinter!
Elle écrira deux ans plus tard L’Amour de Phèdre, librement adapté de Phèdre de Sénèque, puis Purifiés et Manque. Après 4.48 Psychose, qu’elle venait d’écrire en 1999, elle se pend dans les toilettes de l’hôpital King’s College de Londres. Elle avait vingt-huit ans…. Depuis, elle a été reconnue comme une dramaturge importante de cette fin de XXème siècle, et ses pièces ont été depuis souvent jouées en Angleterre mais aussi en France comme entre autres, 4.48 Psychose avec Isabelle Huppert, mise en scène de Claude Régy.
«La pièce parle d’une dépression psychotique. Et de ce qui arrive à l’esprit d’une personne quand disparaissent complètement les barrières distinguant la réalité des diverses formes de l’imagination. Si bien que vous ne faites plus la différence entre votre vie éveillée et votre vie rêvée, dit Sarah Kane. »
Du personnage féminin que l’on suppose jeune mais, comme ceux du théâtre antique grec, on ne saura pas grand chose, pas même un prénom. Elle a un besoin évident d’être entendue: Et à la question  du début: « Un très long silence – Mais vous avez des amis. Un long silence – Vous avez beaucoup d’amis. Qu’offrez-vous à vos amis pour qu’ils soient un tel appui” , il n’y aura jamais de réponse.

  La jeune femme veut en finir avec la vie, et accepte sans trop d’illusions mais avec amertume, les médicaments que le psychiatre lui prescrit: “Fermons les fonctions de mon cerveau et peut-être que je serai un plus foutue de vivre”.  Elle s’adresse  à tout le monde à la fois mais aussi à ce médecin qui, comme les autres, fait ce qu’il peut mais semble désemparé devant cette conduite suicidaire; la place de cette jeune femme est-elle bien dans un hôpital?
Mais qui peut arriver à soutenir une telle malade mentale qui n’arrive plus, avec ses mots à elle, à communiquer sa vérité personnelle aux autres, quelle que soit son intelligence et  sa lucidité? “J’écris pour les morts, dit-elle, pour ceux qui ne sont pas nés.”(…)  » Validez-moi  Observez-moi  Voyez-moi  Aimez-moi. ”En fait, tout le texte a pour thème l’intime déchirure entre âme et corps, que Sarah Kane devait porter en elle depuis l’enfance et ce  questionnement existentiel qui n’a cessé de la tourmenter, jusqu’au délire, puis au suicide .
« Après 4h 48, je ne parlerai plus Je suis arrivée à la fin de cette  effrayante, de cette répugnante conscience interne dans une carcasse étrangère et crétinisée par l’esprit malveillant de la majorité morale. Il y a longtemps que je suis morte, Retour à mes racines, Je chante sans espoir sur la frontière”.  Avec au bout du tunnel, la mort assumée comme conclusion logique d’une vérité intime qu’elle n’a jamais pu trouver.

  La jeune femme prévoit de se suicider. Volonté de se tuer? Non pas vraiment. Chez Sarah Kane, il s’agit d’autre chose, même si elle a du mal à le définir : «Je n’ai aucun désir de mort. Aucun suicidé n’en a. »Cette mort « hypo-volontaire » comme elle le  dit, s’apparente à un profond désir d’en finir avec la terrible souffrance psychique qui la torture.
Tout se passe comme si cette mal-aimée voudrait l’être mieux, totalement, grâce à sa disparition physique, ( incompatible mais tout à fait logique pour elle!) grâce aussi au medium théâtre où elle peut enfin rencontrer les autres. Même si cela se situe dans l’au-delà. “«Regardez-moi disparaître regardez-moi disparaître regardez-moi, regardez-moi,  regardez…s’il vous plaît levez le rideau. »
4.48 Psychose se présente comme le  récit  de la vie de cette jeune femme en colère, parfois accablée mais très lucide, enfermée dans un univers auquel le psychiatre ne peut avoir accès. Monologues intérieurs, bribes de dialogue se succèdent. Intelligence, lucidité du personnage sur elle-même et sur les autres mais aussi animalité et surgissement de l’inconscient qu’il faut ici faire passer de l’interprète au public, sans accentuer ce délire aux confins de la spiritualité de cette jeune femme, catholique jusqu’à dix-sept ans…
 Pari donc pas facile à gagner! D’autant plus que le texte n’a pas de personnage. «Nous traçons une ligne ininterrompue, dit Sara Llorca, recréant ainsi une cohérence, une logique entre les prises de paroles. » Mais comment trouver le fil rouge de cette jeune femme réputée psychotique  rongée par l’angoisse dont l’existence est ponctuée de rendez-vous avec son médecin? Elle se raccroche comme elle peut à la vie, tout en n’ayant plus vraiment le goût de vivre.
 Sur scène, une jeune femme (Sara Llorca), un danseur (DeLavallet Bidiefono), et un médecin (Antonin Meyer Esquerré). Une trentaine de chaises pliantes en alu brillant d’abord disposées en rond, un micro, et dans le fond des machines à faire de la musique électronique avec Benoît Lugué et Matthieu Blardone, l’un aux commandes et l’autre à la guitare. Soit cinq personnes pour nous conter cette introspection chargée d’une certaine spiritualité, voire d’un certain mysticisme.
  Et cela fonctionne ? Oui, mais à quelques moments seulement. Ce n’était sans doute pas le bon soir (d’abord un retard de de vingt-cinq minutes à cause d’ennuis techniques !)  et la mise en scène n’avait rien d’exemplaire. Ce projet d’associer ici texte, danse et musique se justifie mal et est sans doute à mettre au rayon des fausses bonnes idées…
Sarah Llorca semblait tendue, boulait son texte qu’on entendait souvent mal à cause d’une diction  et d’une balance approximatives avec la musique. Et semblait un peu perdue dans un espace trop grand (c’est la mode actuelle mais ne s’improvise pas scénographe qui veut!). Antonin Meyer Esquerré, lui, ne semblait pas à l’aise dans ce rôle de médecin un peu caricatural.

 Bref, cette heure vingt avec de sacrées longueurs, quelques fausses fins redoutables, n’en finissait pas de finir! Mais, miracle des miracles, il y a la formidable présence de DeLavallet Bidiefono, chorégraphe et danseur congolais qu’on a déjà vu dans Sujets à vif au festival d’Avignon.
Quand il danse, le texte prend alors  un envol inespéré ; il forme avec Sara Llorca une sorte de couple pour dire «l’hermaphrodite brisé qui ne se fiait qu’à elle même», comme l’écrivait Sarah Kane. Et l’extrême fin, quand DeLavallet Bidiefono, exemplaire de sobriété et de force, dit quelques phrases en kituba, est lumineuse…
Voilà, mais exceptés ces moments privilégiés, nous sommes resté sur notre faim.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 21 février. T : 01 43 74 99 61

 


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