Appontages et le flot dépassa ma sandale

Appontages et le flot dépassa ma sandale, de Martine Venturelli et son équipage.

 

 Repartir aux origines : se plonger dans le noir et laisser venir les sons, peu à peu perceptibles. Puis des éclats de lumière se produisent, et des «éclats de paroles», fugaces. Sur cet écran noir, et sous l’influence de cette écoute presque inconsciente de paroles morcelées, le spectateur projette ses visions marines. Chocs métalliques, cris dans la nuit, brusques coups de projecteur : on pense évidemment à Calais, au tunnel sous la Manche, aux fugitifs poursuivis.
 Toute l’inquiétude d’un port nous gagne, en même temps qu’une grande quiétude, celle du noir et  du silence, avec le grand lyrisme de la musique (la contrebassiste Joëlle Léandre, Jean-Sébastien Bach, György Ligeti, Jean-Luc Guionnet).
  Les paroles, brèves, coupées, cassées parfois, à l’exception de la litanie biblique de L’Histoire de Jonas (dans la traduction d’Henri Meschonic), sont de Didier-Georges Gabily, Maurice Blanchot, Georg Büchner et Antonin Artaud. Sous-jacentes à l’expérience mais fondant cette recherche sensorielle, elles sont presque évacuées du résultat final. Ce que l’on regrette.
Ce théâtre-laboratoire parvient à quelque chose qui serait la réinvention d’une représentation, d’un théâtre artisanal et immense bénéficiant ici du beau plateau de l’Echangeur… L’expérience, précieuse pour le public mais parfois alourdie par l’exercice montré comme tel, est ici trop avancée pour garder des restes de son élaboration : on a envie qu’elle aille jusqu’au bout. Ou alors, qu’elle recule d’une étape et nous fasse participer à la construction de ce puzzle.
Tel quel, ce spectacle, en coupant la parole à Didier-Georges Gabily par exemple, la lui rend comme jamais. À suivre absolument, et à rattraper là où il se jouera.

Christine Friedel

Spectacle vu à l’Echangeur, à Bagnolet (92).

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Archive pour 29 février, 2016

Calek, d’après les mémoires de Calek Perechodnik

Calek, d’après les mémoires de Calek Perechodnik, traduction de Paul Zawadzki, adaptation de Charles Berling et Sylvie Ballul

 492x328x70244_calek-daniel-kapikian.jpg.pagespeed.ic.UQkZT6HfuF« Le 9 octobre 1943 … L’impitoyable processus qui mène à la destruction de notre famille touche à sa fin, il ne me reste plus que le triste rôle de celui qui raconte, de celui qui va mourir en dernier… Il y a à peine deux mois, j’avais encore l’illusion que nous pourrions peut-être nous faufiler à travers la guerre… »
   La musique minimale et intense de György Ligeti est absorbée par les murs assombris du plateau juste éclairé par trois ampoules suspendues (décor de Christian Fenouillat). Comme un rappel du bunker lugubre où mourut, lors de la capitulation du ghetto de Varsovie, Carel Perechodnik.
 Ancien membre de la police juive dans le ghetto, il est l’auteur d’un journal que Charles Berling considère comme un texte majeur pour notre mémoire collective, plutôt éloquent en des temps «où notre vieille Europe voit réapparaître les démons du racisme, de l’antisémitisme et de l’intolérance».
  Charles Berling a pensé que le théâtre devait se saisir, dans un geste politique nécessaire, de ce témoignage posthume sur la vie à l’intérieur du ghetto : accompagnement des siens à la mort pour Calek Perechodnik, hébétude et incrédulité des victimes, comme des policiers juifs passifs dont il fait partie, hommes toujours confiants en l’homme et à la dimension positive et innée de l’espoir. Mais aussi observation des exactions et des pillage des appartements désertés par des Polonais.
  Calek Perechodnik, devenu policier pour sauver peut-être sa famille, n’en verra pas moins sa femme et sa fille partir pour Treblinka! Survivant malgré lui et porteur d’un sentiment de culpabilité pesant, il détaillera le moment ultime d’une faute personnelle, à l’instant fatidique où, croit-il, il n’a pu agir comme il aurait dû.
 L’écrivain silencieux souffre à en crier d’une faille existentielle indélébile : il devait, soit passer du côté des victimes et rejoindre femme et enfant pour partager leur sort tragique, soit se révolter, dire non et s’opposer aux ordres, au risque de mourir immédiatement d’une balle dans la tête, tué par les nazis allemands.
 Que choisir, quand on ne peut ni agir, car la mort fait peur, ni adopter la posture glorieuse du héros qui partage le sort des siens, ni se contenter d’une soumission d’esclave obéissant aux tyrans ? 
 L’époux et père malhabile mais lucide ne peut oublier le regard interrogatif et éloquent de son épouse. Auparavant, il avait assisté encore, impuissant et écœuré, aux agissements de Ukrainiens battant, violant et tuant à leur gré des jeunes femmes.  
  Un des seuls et rares survivants du ghetto, lors de l’Action de liquidation de 1942, il réussira à s’évader, et trouvera refuge dans un appartement de Varsovie où il écrit fébrilement ses mémoires. Mais il meurt en août ou septembre 1944, lors de l’insurrection de la capitale, après les avoir confiées à un ami polonais. «Je vous demande de considérer ces mémoires comme une ultime confession. Je ne me fais aucune illusion. Tôt ou tard, je partagerai le sort de tous les Juifs de Pologne. »
 Charles Berling dit avec précaution, page après page, les feuilles du texte qui joncheront le sol quand il les jettera au vent de la mémoire… Une confession inavouable du sentiment douloureux de la faute, de l’erreur, d’un non-acte ou d’un non-choix, que Calek Perechodnik ne peut guère se pardonner.
  Emotion et grâce avec ces aveux terrifiants, révélés avec retenue et porteurs d’une humanité profonde dont nous sommes tous héritiers.

 Véronique Hotte

 Théâtre de Lorient-Centre Dramatique National, le 27 février.

 

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