Kvetch de Steven Berkoff

Kvetch de Steven Berkoff, traduction de Geoffrey Dyson et Antoinette Monod, mise en scène de Sophie Lecarpentier

 

p213676_9-kvetchIls ont peur de tout et l’avouent à tour de rôle dès leur entrée en scène: de la maladie, du qu’en-dira-t-on, de faire un faux-pas, de rater son dîner, de ne pas acheter la bonne paire d’enceintes, de ne plus bander, peur de la peur même…
 Leur fragilité, que tout un chacun partage, prête ici à rire, sous la plume de Steven Berkoff  qui peint un groupe de cinq petits-bourgeois étriqués, bourrés de préjugés, à la vie tristounette ; possédés par le kvetch, des pensées intimes, lancinantes, obsessionnelles qui s’agitent dans leur tête.
L’auteur les rend comme transparents et donne à entendre leur double langage : après chaque parole qu’ils profèrent, explose en sourdine leur discours intérieur. Mélange baroque d’argot, de grossièretés et de pure poésie, l’écriture de Steven Berkoff instille érotisme, cruauté, émotion.
Son théâtre donne la voix à l’obscène qui vient polluer les dialogues, sous-texte virulent porté en plein jour. Plus qu’une simple provocation, la pièce s’attaque joyeusement à nos préjugés, nos hypocrisies. Et le kvetch, si encombrant, va finir par prendre le pas sur le comportement, lisse et poli, des protagonistes, guidé par leur surmoi social. Il ouvre les portes à leur liberté…
Sur le plateau aussi la voie est libre : cinq chaises ou un gigantesque drap blanc (et le violon de Bertrand Causse) suffisent à le meubler, et à souligner avec malice les surgissements de la pensée intime. Sophie Lecarpentier a bien saisi l’ambigüité de la pièce et nous en livre une version intelligente et fine. Elle joue sur la théâtralité de la langue et se permet aussi bien des audaces dans la direction d’acteurs, en leur offrant une partition jubilatoire.

Ils ne tirent jamais le spectacle vers la vulgarité, alors qu’ils auraient pu tomber dans le panneau, tant la pièce regorge d’expressions ordurières. Toujours sur le fil d’une émotion latente qui leur confère une humanité, au-delà des figures caricaturales qu’ils incarnent.
« Pour moi, Kvetch est un vaudeville et une tragédie shakespearienne, dit la metteuse en scène. Par sa théâtralité originale, la pièce réussit à mêler ainsi politique et humour, dénonciation et sensualité. C’est une pièce qui parle du théâtre et de la liberté folle du plateau (…) même celle de dire avec les mots, ce que les mots ne peuvent, et n’osent, au quotidien, formuler.»
Une heure quinze de plaisir tonique.

 Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 21 février T. 01 44 95 98 21
Le texte est publié chez Actes Sud-Papiers.

 

 

 


Archive pour février, 2016

Des territoires (nous sifflerons la Marseillaise…)

Des territoires (nous sifflerons la Marseillaise…) texte et mise en scène de Baptiste Amann

   Ça se passe en banlieue. Le titre de la pièce pourrait être  Pavillon-témoin, dans un quartier resté périphérique, mais où serait le centre des choses ?  Le décor insiste un peu fort sur l’image qu’on se fait de la classe moyenne prolétarisée, avec sa table à la toile cirée décorée d’ananas surdimensionnés.
Bon, c’est de l’humour, acceptons que ce soit un clin d’œil. Donc : ce jour-là, car il y a inévitablement un jour de la tragédie, les trois frères et leur sœur, viennent de perdre leurs  parents.
Il faut s’occuper des obsèques, vendre la maison… L’un des garçons, à la suite d’un accident, est frappé de troubles psychomoteurs, le plus jeune a été adopté tout petit, donné par son père algérien qui a voulu ainsi le sauver. Et la fille fait ce que son statut de fille lui demande : elle “tient la maison“, non sans râler, et se protège des regards et des rires de ceux qui sont « comme son petit frère ».
 Plus précisément, du vendeur de pizzas maghrébin et du désir qu’elle ressent pour lui. Et puis on trouve de très vieux ossements dans le jardin… L’auteur-metteur en scène dit chercher ce que pourrait être une révolution aujourd’hui. Ce qu’on y entend, c’est plutôt : qu’est-ce que la France aujourd’hui ? Une nation déboussolée mais qui marche quand même, une société qui intègre ses immigrés et les «dés-intègre», dès qu’elle doit faire face une grosse difficulté, et se débrouille avec ses handicapés.
 La scène finale invite, de façon insolite, la figure de Condorcet, en mauvaise posture, certes, mais représentant d’une France qui peut être fière d’elle-même, qui refuse d’être «révisionniste » en ce qui concerne le siècle des Lumières.
La famille incarne ici une fraternité bagarreuse, les conflits mineurs cachant évidemment d’autres frustrations et rancunes plus profondes. Liberté, égalité : les jeunes comédiens, à l’image de leurs personnages (et vice-versa), prennent le pouvoir tour à tour, avec énergie, jusqu’à saturer les voix parfois. Ils savent chanter, jouer de la musique. Ils savent aussi ce qu’ils veulent, et qu’il ne faut pas le dire de façon explicative, parce que ça casse le théâtre.

  On entend que ces territoires, tout près des «territoires perdus de la République »,  sont encore le pays, et que la frontière est plus poreuse que l’on ne croit. Français, encore un effort… Défi d’un théâtre politique tenu : l’essai est marqué.

 Christine Friedel

 Théâtre Ouvert, Paris jusqu’au 19 février T : 01 42 55 55 50. Des Territoires… Et du 23 février à 5 mars à la Comédie de Reims-CDN.

 

Au pied du mur du temps

Au pied du mur du temps, chorégraphie de Fatou Traoré

   Figure de la scène belge contemporaine-on a pu la voir dans les spectacles d’Anne-Teresa de Keersmaeker ou d’Alain Platel-la chorégraphe franco-malienne établit, en 1999, sa propre compagnie à Bruxelles. Elle y développe des projets mêlant jazz et mouvements. A la recherche de ses racines paternelles et d’une culture qu’elle voulait explorer par la danse, elle est partie pour le Mali avec des danseurs et musiciens africains  mais aussi occidentaux.
 Objectif : tisser sur scène des liens entre ses  cultures et inventer des formes métissées entre ses terres d’origine. Vu les difficultés politiques, il aura fallu trois ans d’allers et retours de l’équipe (huit danseurs et cinq musiciens), entre la Belgique, et le Mali où, pour faire émerger cette création,  la plupart des ateliers et répétitions ont été menés.
Séduite par les photographies de Malick Sibidé, prises sur le vif ou en studio de 1960 à 70,  Fatou Traoré s’en est inspirée pour la scénographie et les costumes. Une suite de tableaux fixes et silencieux, où les danseurs reproduisent les clichés de  «l’œil de Bamako», constitue le prologue.

 Cette immobilité contraste avec la danse haletante qui s’amorce dès que la musique retentit. Sur les arrangements d’Axel Gilain, tama, n’goni, calebasse, djembé, doundoun, cloche, balafon marient leurs timbres à ceux du saxophone et de la contrebasse, et réussissent une fusion étonnante entre jazz et musique traditionnelle mandingue.
La chorégraphie obéit au même principe de dialogue entre danse africaine et danse contemporaine, aux langages qui s’enrichissent l’un l’autre, dans des séquences aux tonalités contrastées. A des scènes épurées, succèdent de joyeuses sarabandes : «La danse africaine est une danse de bondissement, précise Fatou Traoré(…). » Solos, duos, trios et moments choraux alternent, soutenus par l’orchestre: tantôt le saxophone nous berce d’accents à la John Coltrane, tantôt les percussions africaines dominent. Dommage : sur le plateau du Centre Wallonie-Bruxelles, les musiciens ont été, faute de place, relégués en fond de scène et sont mal éclairés.
On retiendra le solo de contrebasse, accompagnant un danseur rampant au sol, ou ces simples battements de tambour soutenant  un magnifique trio de femmes  qui  répètent ad libitum des gestes du quotidien, les stylisant en une pure calligraphie corporelle.
A part quelques passages à vide qu’on oublie vite, Fatou Traoré nous offre un étonnant bouquet final: Le Boléro de Ravel, joué dans un style afro-jazz, finement orchestré et chorégraphié. Pour le plus grand plaisir  de la salle. On regrette que ce spectacle ne reste pas plus longtemps en France. Quelques dates en Belgique clôtureront une série de représentations inaugurées au Mali en 2013.

 Mireille Davidovici

 

Spectacle vu au centre Wallonie-Bruxelles dans le cadre du festival On y danse. Festival Pays de Danses, à Liège, 15 février et Théâtre de Namur, du 18 au 20 février.

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Qui a peur de Virginia Woolf?

qui-a-peur6gQui a peur de Virginia Woolf? d’Edward Albee, traduction de Daniel Loaysa, mise en scène d’Alain Françon

   Auteur d’une trentaine de pièces et adaptations, trois fois prix Pullitzer pour Une délicate balance, Seascape et Three Tall Women où il exprimait ses sentiments sur sa mère qui l’avait mis à la porte à cause de son homosexualité, il est peut-être plus connu en France pour Zoo Story (1958), La Mort de Bessie Smith et surtout Qui a peur de Virginia Woolf ? (1963) dont Mike Nicols tira un film avec Elisabeth Taylor et Richard Burton.
A une heure très avancée de la nuit, Martha  (Dominique Valadié) et George (Wladimir Tordanoff), deux universitaires, la bonne quarantaine, rentrent chez eux bien imbibés, d’une soirée chez son père à elle, grand patron de l’université. Elle a invité sans demander l’avis de son mari, Honey ( Julia Faure) et Nick (Pierre-François Garel), un couple de jeunes professeurs qui n’ont pas trente ans et qui viennent d’arriver dans le campus.
  « Je ne gueule pas, dit Martha au début, en hurlant. Ambiance ! Le match de boxe va commencer avec ses  principes  et ses codes. George et Martha règlent leurs comptes après vingt-trois ans de mariage, devant  Honey et Nick, témoins à la fois effarés et fascinés, et dont la présence de l’un ou l’autre, voire des deux, est indispensable pour que ce jeu pervers puisse continuer.  Geroge et Martha n’ont pu avoir d’enfant et s’en sont donc inventé un. Ce que ne peuvent deviner Honey et Nick. Mais que le public lui pressent. Et se doute bien que cette  soirée est la nième édition de cet exorcisme.
 Honney a eu autrefois une brève liaison, quand elle était encore au collège et on comprend qu’on l’a obligé à se faire avorter : en conflit avec son père,  elle est tombée amoureuse de George quand il était encore jeune et beau, puis l’a épousé mais il s’est révélé être un piètre substitut paternel. Aucun des deux n’a pourtant voulu quitter l’autre, préférant sans doute les acquis  et l’habitude à la nouveauté. Quitte à boire verre sur verre, pour oublier l’ échec programmé d’une union mal assise dès le départ, et l’enfant qu’ils n’auront jamais.
 Pas de coups physiques sinon le rappel d’une curieuse bagarre où Martha avait réussi à envoyer George dans un buisson de myrtilles. Mais petites et grandes injures verbales, : « gueule de pute, connard, t’es vraiment un salaud, t’assure pas au lit et t’es un larbin». Concours d’humiliations sadiques, phrases acides ou des plus fielleuses qui volent en escadrille pendant cette nuit délirante. Sur fond de whisky à gogo, ce qui finit par rendre malade Honney qui va vomir dans la salle de bains… La soirée marquera pour longtemps les jeunes amoureux : il y aura pour eux un avant et un après et ils ont sans doute vu en miroir et  avec effroi dans George et Marta le couple infernal qu’il formeront peut-être eux aussi dans vingt ans. Et ils sortiront à l’aube sans doute plus amochés que leurs hôtes qui se retrouvent bien seuls à l’aube, mais rompus, eux, à cette séance d’exorcisme qui ne doit pas être la première du genre, même si elle a un moment dérapé.
  Comment monter cette pièce séduisante mais difficile (le texte mouline vers la fin et quelques coupes n’auraient pas été un luxe inutile!), un demi-siècle après sa création ? Les dialogues d’Edward Albee, très bien écrits ont gardé toute leur violence, même s’il sont situés dans une époque précise, celle des années soixante. Alain Françon a conçu une mise ne scène sobre, avec beaucoup d’intelligence, en se fondant sur le langage, et il a sans doute eu raison d’éliminer tout le pittoresque d’un grand salon américain avec fauteuils, table basse en acajou, argenterie, tableaux aux murs, tapis etc.  pour donner à la pièce un cadre intemporel.
 Il a demandé à Jacques Gabel un mur de fond blanc un peu sale, dont voit le châssis de bois (est-ce bien intentionnel ?) et un canapé noir Chesterfield, confortable mais où on peut tenir qu’à trois. Déséquilibre relationnel bien vu : un des personnages de ce quatuor hors normes est donc souvent assis sur une marche de l’escalier rouge qui mène aux chambres.
Ce décor, très sec, tout en longueur et sans profondeur, réduit considérablement l’espace scénique et ne fonctionne pas tout à fait. Mais bon… le texte est bien traduit par Daniel Loyaza, et la direction d’acteurs est impeccable comme toujours chez Alain Françon : Dominique Valadié  joue superbement, avec cette voix chaude, reconnaissable entre toutes dès les premiers mots, et avec une grande maîtrise (et elle doit recommencer tous les soirs !) cette Martha névrosée, imbibée d’alcool, qui rappelle sans cesse à son mari qu’il est un universitaire raté. Et, devant un George médusé qui encaisse le coup avec difficulté, sans rien dire, elle séduit le jeune Nick qui pourrait être son fils et fait l’amour avec lui sur le canapé.
Wladimir Yordanoff, lui aussi magistral, campe un George à la fois soumis à toutes les extravagances que son épouse lui fait supporter mais sait se montrer méchant sans raison, perfide et cynique ; le comédien possède un art du geste méprisant et de la répartie cinglante qui font froid sans le dos…

Julia Faure (Honney) réussit à rendre crédible ce personnage de jeune femme mal dans sa peau mais qui a envie de prendre sa revanche. Pierre-François Garel a un peu plus de mal au début à entrer dans la peau de ce biologiste falot mais devient assez vite convaincant dans les scènes où Nick entre en conflit violent avec George qui chante souvent Qui a peur de Virginia Woolf ? sur l’air de Who’s Afraid of Big Bad Wolf, dans Les trois petit cochons de Walt Disney. Glaçant ! Edward Albee aurait repris ce titre devenu mythique d’une phrase écrite sur le mur d’un bar…
Reste une chose que l’on comprend mal : les éclairages latéraux de Joël Hourbeigt, qui rappellent ceux des toiles d’Edward Hopper et qui dispensent une belle lumière mais tellement chiche qu’on voit souvent à peine le visage des acteurs surtout quand ils s‘avancent vers le bord de scène. Cela dit, cette remarquable mise en scène vaut largement le coup d’être vue, même si le prix des places n’est pas donné…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Œuvre, rue de Clichy, 7509 Paris, jusqu’au 3 avril.  Tél : 01 44 53 88

 

 

Les Époux de David Lescot

Les Époux de David Lescot, mise en scène d’Anne-Laure Liégeois

 

 Les époux_ © Christophe Raynaud de Lage_0054Ils  se tiennent debout, derrière des micros sur pied et se préparent à une fête populaire de jeunesse, vêtus selon la mode folklorique roumaine, en rouge et blanc, avec couronne de fleurs pour elle, et chapeau à la valaque pour lui. Sur la ligne de départ, ils piétinent et brident leur énergie, comme s’ils se préparaient à une épreuve d’athlétisme. Personnages clownesques et bouffons, curieux individus, Elena et Nicolae Ceaucescu que l’on reconnaît et que l’on verra plus tard sur les documents vidéo d’époque, sont ici incarnés  par Olivier Dutilloy et Agnès Ponthier, bons  comédiens ironiques et persuasifs.
   Lui, plus grand que le Conducator, et elle, plus petite qu’Elena, l’épouse diabolique… Mais la force du théâtre qui est de suggérer, va du particulier à l’universel. Allègres (jeunes, ils ont adhéré au parti communiste), ils se révèle vite infernaux. Originaires de la Valachie rurale,  au sud de la Roumanie et issus de milieu modeste (fratrie nombreuse, alcoolisme et pauvreté), ils prendront leur revanche,  mais finiront tragiquement, après un procès bâclé que les télévisions du monde entier se feront un plaisir de retransmettre.
  D’abord narrateurs, les acteurs jouent librement les époux Ceaucescu, façon pieds-nickelés, se déshabillent et se rhabillent, selon les cérémonies officielles, discours, réception du général de Gaulle et de son épouse,  ou du couple Nixon.
 Un avion passe dans le ciel, sur les trois murs blancs de  cette chambre claire créée par Anne-Laure Liégeois, trois murs qui figurent en même temps le dénuement de cette salle de classe, où leur destin s’accomplira. On voit sur l’écran vidéo (réalisation de Grégory Hiétin) les parades communistes coréennes, mer de ballets colorés absolument synchro avec vagues de foules, mais aussi l’enterrement de Gheorghe-Gheorghiu-Dej,dirigeant communiste de la République populaire roumaine de 1947 jusqu’à sa mort en 1965. Mais aussi le couronnement du Conducator, son discours pour la non-intervention en Tchécoslovaquie, la chambre du couple dans le palais, et la fin imminente du tyran hué en décembre 1989.
Entre temps, on aura aussi assisté à la naissance de leurs trois enfants, ici des baigneurs en plastique  jetés contre les murs : la mère, sorte de Lady Macbeth, leur fracasserait la tête plutôt que d’abandonner son projet : aider son mari à atteindre le pouvoir suprême.
On assiste à la montée des tyrans, qui s’installent politiquement, en écartant leurs rivaux. Lui, un peu sot, bégaie parfois, et elle, calculatrice, manipule le personnage politique et son bonhomme à elle. Défilent à l’esprit du spectateur, les carrières fulgurantes, mythologiques des Mussolini, Franco, Hitler, Staline,  Mao Zedong, Péron et  Vargas, Sékou Touré ou Idi Amin Dada, et de dictateurs de nos temps violents. Anciens et nouveaux, ils sont l’incarnation vivante d’une volonté de puissance sacralisée. Faux dieux asservissant les masses, et prétendant les guider et dominer le chaos…

 Fascismes, communismes, totalitarismes correspondraient selon historiens et sociologues, à l’explosion dans l’ordre du politique, de religions matérielles nouvelles, modernes et profanes.  » Tout le monde est capable de n’importe quoi », disait déjà Aldous Huxley dans Temps futurs.  Bref, la fascination pour les tyrans ne s’épuise pas, et cette comédie noire de David Lescot, aux dialogues précis et percutants, a quelque chose d’une tragédie d’opérette au goût âcre, où il dénonce la violence comme loi du monde. Un spectacle vif, qui souffle un vent d’humour mais aussi d’inquiétude!

 Véronique Hotte

Théâtre 71/Scène nationale de Malakoff, du 2 au 6 février. T : 01 55 48 91 00.L’Apostrophe/Scène nationale de Cergy-Pontoise, les 25 et 26 mai. T : 01 34 20 14 14

Trois Songes (Un Procès de Socrate)

Festival Odyssées en Yvelines/Théâtre Sartrouville et des Yvelines Centre Dramatique National:

 Trois Songes (Un Procès de Socrate), texte d’Olivier Saccomano, d’après Le Premier Alcibiade, Euthyphron et L’Apologie de Socrate de Platon, mise en scène d’Olivier Coulon-Jablonka

trois_songes6-®J.-M.Lobbe¦üEn 399 avant J.C., le tribunal d’Athènes accusa Socrate d’inventer de nouveaux dieux, de troubler l’ordre de la cité et de corrompre la jeunesse. Il assure à ses juges qu’il continuera, s’il est acquitté, à toujours aller dans les rues de la ville et à discuter avec tous ceux qu’il croisera, jeunes et vieux, riches et pauvres, gens de peu ou de beaucoup de foi.
   Cette création, inspirée de textes de Platon, ne pouvait pas mieux tomber en ces temps bousculés : nous l’avons vue dans une classe du lycée Saint-Exupéry à Mantes-la-Jolie, dont les élèves sont un exemple de vrai public : la relève de demain.
Discuter avec les esprits en herbe qui demandent à être éclairés, tel est l’enjeu : «Ce n’est pas que cette jeunesse soit incorruptible : il est même facile à ceux qui entretiennent chez elle le désir du pouvoir et de l’argent, qui lui vendent les discours et les vêtements de la réussite, de détruire ou d’avilir cette jeunesse, car je n’ai pas d’autres mots,  la destruction ou l’avilissement, pour ce qu’on appelle la corruption.»
  Socrate promet à ces jeunes la recherche ardue d’un bien : la justice, et ce que nous sommes prêts à lui sacrifier. Il affirme en même temps qu’il œuvre et travaille à porter haut l’élan vital de la jeunesse afin d’affermir sa pensée. Socrate ne cherche pas à adoucir ses juges, même s’il doute de la légitimité de leur tribunal, et ne craint pas la mort physique mais celle de l’âme.
Le sage livre en logique sa dernière leçon : nous devons préférer subir l’injustice que de la commettre. La vie n’a de valeur que juste, il faut donc être prêt à mourir pour cette éthique. Pendant la dernière nuit de Socrate avant sa mort, scandée de trois songes, les êtres qui ont compté pour lui, reviennent le voir : l’impétueux Alcibiade, son ancien disciple, la redoutable Xanthippe, sa femme, et un adolescent inconnu : le public peut-être.
Comme le philosophe qui invectivait les Athéniens, Jean-Marc Layer et Guillaume Riant, se prêtent au jeu avec humilité et conviction, indistincts des autres spectateurs, l’air à la fois ingénu et éveillé. Tour à tour, maître et disciple, Socrate lui-même ou son double.
Ils inversent les rôles: le philosophe, le politicien, le religieux, le juge, pour examiner les rapports qui fondent la cité et révéler le tissage dialectique des visions de chacun. On est dans une véritable salle de cours (écrans vidéo et réseaux sociaux, avec fiches d’identité apparentes), une soixantaine de chaises pour les spectateurs, et travées entre les tables pour le passage des interprètes. Pas d’estrade pour dominer: très proches du public, ils interviennent au même niveau.
Songer, rêver, inventer des liens autres entre les mots et les choses, entre les existences aussi, c’est se livrer à la philosophie. La question du bonheur se pose à l’infini, le public est heureux d’accompagner ce cheminement éclairé, entre l’ironie, le sourire et la crainte qui se faufilent à travers les prophéties : «Mais quand je serai parti, d’autres viendront. Ils demanderont des comptes et ils seront plus jeunes. Et, plus ils seront jeunes, plus ils seront violents. »
À méditer sans fin…

Véronique Hotte


Lycée Le Corbusier de Poissy, le 4 février. Lycée Condorcet de Limay, Lycée Jean Vilar de Plaisir, Lycée Léonard de Vinci de Saint-Germain-en- Laye et Lycée La Bruyère de Versailles, du 8 au 12 février. Lycées des sept mares  et lycée Dumont d’Urville de Maurepas ; Lycée Saint-François d’Assise de Montigny-le-Bretonneux, du 15 au 19 février.
Lycée Louis-de-Broglie de Marly-le-Roi, le 22 mars; Médiathèque Blaise Cendrars et Lycée Simone Weil de Conflans-Sainte-Honorine, le 24 mars.
Lycées du Mantois, du 4 au 8 avril. Lycée Nouvelle Chance Kastler de Cergy-Pontoise, le 20 mai. L’Apostrophe-Scène nationale de Cergy-Pontoise et Val d’Oise, du 20 au 21 mai.

Benjamin Millepied quitte l’Opéra de Paris !

Benjamin Millepied quitte l’Opéra de Paris !

imageSelon France-Info, France-Inter et le site de Paris-Match, le chorégraphe et directeur de la danse à l’Opéra de Paris quitte cette institution. Il avait présenté sa première saison l’an passé et avait recueilli une certaine unanimité quant à ses choix mêlant tradition et  modernité.  
Ce mouvement de fond avait déjà été initié depuis plusieurs saisons par Brigitte Lefevre. Les raisons du départ de Benjamin Millepied : hyper-médiatisation du chorégraphe, lourdeurs administratives de la grande maison, ou d’autres, sont multiples, et encore à découvrir.
   Mais il est triste de voir une telle personnalité ne pouvoir mettre en œuvre un projet  sur une lisibilité  d’au moins trois saisons dont la prochaine  sera présentée à la presse le 10  février puis aux abonnés de l’Opéra,  et qui sera bien la sienne. 
Il y a deux jours, il avait retweeté un extrait de la saison actuelle-très ouverte-avec George Balanchine, Jerome Robbins et lui-même, sans que l’on puisse imaginer une telle décision. Dans le programme de la fin de l’année dernière associant Christopher Wheeldon, Wayne McGregor et Pina Bausch en l’honneur de Pierre Boulez, récemment disparu, on lit cette phrase du compositeur et chef d’orchestre : «Je pense qu’on doit mettre le feu à sa bibliothèque tous les jours, pour qu’ensuite la bibliothèque renaisse comme un phénix de ses cendres, mais sous une forme différente».
 Benjamin Millepied vient de mettre en effet le feu à son projet  pour des raisons profondes que nous découvrirons peut-être un jour. Après l’ablation scandaleuse des cloisons historiques de certaines loges à l’Opéra-Garnier, en total secret et sous l’impulsion de Stéphane Lissner, c’est un nouvel épisode de déstabilisation de  l’Opéra qui en a connus de multiples depuis sa création en 1875. Une conférence de presse y aura lieu aujourd’hui à ce sujet.

Jean Couturier

       

Master de David Lescot

Festival Odyssées en Yvelines du 18 janvier au 7 avril :

Master de David Lescot, mise en scène de Jean-Pierre Baro

 master4-®J.-M.Lobbe¦üCritique sociale, violence verbale et souvent physique: le rap, populaire, enraciné dans un certain type de culture urbaine, s’impose aux Etats-Unis dans les années 1970, puis se développe. Le hip-hop désigne un mode de vie, une attitude, regroupant: le rap (phrasé), le « deejaying » (musique et production du beat), la danse (breakdance),  les graffitis et tags. Les rappeurs, porte-voix d’une minorité oubliée dans une société inégalitaire sur la côte Ouest  expriment avec radicalité tensions sociales et refus des ghettos urbains, ravagés par la drogue et le sida.
Ces dernières décennies du XX ème siècle, aux Etats-Unis puis en France, le rap allie deux éléments de culture: la revendication sociale et ethnique, liée à l’appartenance communautaire dans les  quartiers noirs de New York et de Los Angeles (1992), et de certaines banlieues en France. Mais aussi une forte envie de réussite commerciale…

Qu’il soit américain ou français, le rap, devenu un art de performance populaire avec ses codes et signes distinctifs, et une langue: le « black english » pour l’anglo-américain, et le « verlan » pour le français. Il s’est bâti sur  la réutilisation de l’ancien : sampling ou échantillonnage. L’événement fondateur du hip-hop  chez nous est la venue du New York City Rap Tour en 1982, au Bataclan à Paris, à l’Hippodrome de la porte de Pantin et au Palace, apprend-on  dans Master.
L’auteur, metteur en scène et musicien David Lescot, nous offre un joli travail et un divertissement savant sur une étrange matière enseignée au collège, la culture hip-hop.
L’élève Amine, (Amine Adjina) embarqué à fond dans ses convictions, et à l’aplomb déconcertant, en tenue de rappeur (survêtement avec capuche, baskets) doit rendre compte de ses connaissances.
  Le jeu du maître et du disciple suit le fil coupant de l’ambiguïté, en renversant l’équilibre artificiel entre celui qui sait implicitement, et celui qui croit savoir ostensiblement.  En effet, n’est pas master/maître de cérémonie qui veut,  animateur d’un spectacle, roi de la fête et de la soirée… ou prof investi de sa mission et patron dans sa classe!
Rodolphe Blanchet incarne un enseignant qui, avec une conviction rageuse, sur le point de mordre-rouspétant et maudissant-joue au quitte ou double son titre de Maître, face à l’élève patient. Mais Amine ne sait pas sa leçon, et les combattants tendus  commencent alors un rap, un concours : « Donc monsieur le prof, mets-toi sur off, Ou tu cours à la catastrophe. Tu philosophes, tu m’apostrophes, Mais t’es bof, t’as pas l’étoffe. Fais-voir ce que t’as au fond de ton coffre… », hurle le récalcitrant.

  Le prof lui répond : «Tu gesticules de la glotte, Mais dans le fond, t’as pas de style, Et dans l’fond t’as pas d’fond, Tu joues au dur mais t’es fragile, Tu fomentes une révolution qui tourne autour de ton nombril. Ça s’appelle l’ego-trip… »
Jean-Pierre Baro a créé Master dans une classe de collège à Rambouillet, terreau sensible à la résonance de la culture de la rue. La force de ce remarquable spectacle tient à la vertigineuse mise en abyme de ce théâtre où l’on ne sait plus qui est  maître et qui est disciple : surfer sur les vagues des mots, du verbe et de ses rimes propices devient mouvementé :«Je pourrais pas m’en défaire, Car c’est l’enfer que je préfère, Et c’est à moi, À moi et à mes frères, Mes frères d’enfer, Enfermés dans le même enfer Que moi. On s’est tous connus en enfer. On a fréquenté le même enfer. C’est comme ça qu’on est devenus frères d’enfer.»

   Entre sensations charnelles et reconnaissance existentielle, le fait de rapper libère des souffrances, intimes et sociales, comme ici, à travers la parole poétique de David Lescot et la mise en scène de Jean-Pierre Baro.

Véronique Hotte

Théâtre de Sartrouville et des Yvelines/ Centre Dramatique National, du 26 au 30 janvier.
Collèges de: Houilles, Sartrouville, Chevreuse, Montigny, Maurepas, Élancourt, du Mantois, Chatou, jusqu’au 7 avril.
Scène nationale de Foix, du 11 au 15 avril. Le Grand R-La Roche-sur-Yon, du 25 au 29 avril.
www.odyssees-yvelines.com
Le texte est édité chez  Heyoka jeunesse/Actes Sud-Papiers.


Kurozuka

Kurozuka, par la compagnie Kinoshita-Kabuki (en japonais surtitré)

  IMG_8081Belle relecture contemporaine d’une pièce traditionnelle de kabuki : Yuichi Kinoshita, directeur artistique de la compagnie a, dès l’enfance, étudié le théâtre traditionnel japonais sous tous ses aspects et s’attache à rendre plus lisibles ses formes classiques qui s’éloignent progressivement du goût du public  actuel…   Trois pèlerins, accompagnés d’un porteur, arrivent chez la vieille Iwate, qui consent à les héberger pour une nuit, dans sa maison isolée. Formidablement incarnée par Kimio Taketani,  cette vieille est en réalité une ogresse, celle de la fable Adachigahara, dont le secret de la cruauté nous sera révélé lors d’une belle scène onirique, tendre et sauvage. Certains, surtitres, en italique, comme on nous en a prévenu au début, correspondent au texte du kabuki d’origine, que les comédiens interprètent dans une tonalité différente.  Le langage traditionnel se mêle ainsi à celui d’aujourd’hui. Dans un dispositif bi-frontal, à la scénographie modulable, on ressent pleinement l’engagement et l’énergie des acteurs qui  font preuve d’une mobilité magistrale. Durant presque deux heures, ils nous entraînent dans leurs cauchemars. Le Porteur, après avoir bravé les interdits formulés par la vieille, nous  révèle que «la chambre est un immense amas de membres humains». Kimio Taketani (la vieille Iwate), presque toujours courbée, sauf quand il s’engage dans une danse poétique avec la lune, prend alors pour partenaire son ombre projetée au sol, le tout sur une musique décalée: celle de Cendrillon de Walt Disney… Brillantissime!  Wataru Kitao,  (Le Porteur), saute d’un espace à l’autre, tel un félin, sur les multiples petits praticables en  sapin, où chaque geste est précis et signifiant, une musique électro-house tonitruante accompagne les scènes de terreur. Les artistes, au visage très mobile, semblent être des cousins japonais de Buster Keaton. Tout concourt à faire de ce spectacle une farce à la fois jubilatoire et effrayante, dont nous nous souviendrons longtemps.

Jean Couturier

  Nous confirmons : les quelques rares spectacles de kabuki ou de nô traditionnel (sauf ceux, bien sûr, très étonnants du grand Terayama dans les années 70), arrivés jusqu’à Paris depuis une quarantaine d’années, quoique remarquables et parfaitement réalisés, avaient en général quelque chose d’assez figé.  Ici, rien de cela, d’abord avec un espace bi-frontal qui oblige les acteurs à être très vigilants. Aucune erreur possible: il sont tout le temps ou presque sur le plateau. Rien de réaliste non plus mais leur gestuelle, toujours juste, a quelque chose de fascinant.  Et cette histoire de vieille ogresse qui ne devrait pas nous passionner, objet non identifié, devient  vite séduisante. Il suffit de faire l’effort au début, d’y entrer.
La mise en scène témoigne d’une rare maîtrise de l’espace,  malgré des praticables… (assez peu pratiques) en caisses de pin marquées MJ P, visiblement faits pour l’occasion à Paris et d’une exceptionnelle direction d’acteurs. Les Japonais ont toujours eu le secret des rôles travestis et Kimio Taketani (la vieille Iwate)  est un exemple vivant de cette tradition et de la profondeur de jeu qu’un comédien peut atteindre après des années de travail, bien entendu…
Avec  Wataru Kitao (Le Porteur) qui est aussi danseur, les acteurs  donnent au  spectacle une vie et un humour tout à fait réjouissant, en distanciant avec une grande habileté le premier degré de ce conte dont, comme tous les enfants, nous savourons à l’avance la fin que nous devinons.
Le spectacle, dans la dernière demi-heure, avec plusieurs fausses fins s’enlise et gagnerait beaucoup à être réduit de vingt minutes.
Mais ce Kurozuka, avec une rigueur exemplaire, une élégance et une capacité rare à renouveler les mythes, fait parfois penser aux spectacles de Joël Pommerat quand il récrit d’anciens contes européens, et il a beaucoup à nous apprendre…
C’est une grande et belle leçon de théâtre que nous offre la maison de la Culture du Japon. Kurozuka mériterait absolument d’être vu par un un public plus important, celui du Théâtre National de Chaillot quand il aura retrouvé sa seconde salle, du 104, de l’Odéon,etc…. « Français, encore un effort », comme disait le divin marquis Donatien Alphonse François de Sade… si cher à Yukio Mishima.

Philippe du Vignal

Spectacle joué à la Maison de la Culture du Japon, Paris du 28 au 30 janvier.     

Argument de Pascal Rambert

Argument et De mes propres mains, texte et mise en scène de Pascal Rambert

 Argument;copyright_marc_domageL’amour, c’est la guerre. Pascal Rambert, en complicité avec Arthur Nauzyciel, a rapproché ses deux textes, De mes propres mains, un monologue plus ancien, et Argument, écrit pour Marie-Sophie Ferdane et Laurent Poitrenaux. L’amour et la guerre: des affaires de corps, opaques, inexplicables et violents. L’auteur-metteur en scène a cherché à écrire doublement cette violence et cette obsession des corps : c’est pour avoir vu ces acteurs dans La Mouette, mise en scène par Arthur Nauzyciel qu’il les a voulus sur son plateau, et c’est une guerre d’amour et de classes qui les soude et les déchire…
  Argument, comme l’argument d’un opéra, met en présence des forces poussées à leur paroxysme. Celle du patron, dominateur, propriétaire, monstrueusement jaloux pour avoir trouvé un mystérieux médaillon chez sa femme, et la force de la faiblesse, la résistance d’une femme aimée et mal aimée.
C’est aussi l’argument impossible entre des êtres qui ne parlent pas de la même planète, même si le joug du mariage les fait marcher, bon gré malgré, sur le même terrain. Dominée, contrainte, la femme au bord de l’abîme devient la voix de la révolte, la voix même de la Commune de Paris. Rien de moins.
 C’est invraisemblable, mais la question n’est pas là, mais dans le déchaînement verbal, éloquent et lyrique à la fois, d’un dix-neuvième siècle fantasmé, rassemblant le pur romantisme, l’imagerie du peintre Dante Gabriel Rossetti avec une Ophélie dans l’eau parmi les fleurs, et la surcharge ornementale  du second Empire.
  Décor sobre: une lande arrosée de pluie permet de beaux effets de brume lumineuse (signés Yves Godin), où les  protagonistes sont tirés, pliés par la tempête. Mais l’écriture qui nous entraîne, un temps sidérés que nous sommes par son abondance, par son audace à embrasser et à surpasser le kitsch, finit par saturer.
  La tension vocale des comédiens, pour le reste superbes, y est pour quelque chose: les corps se tordent comme le demande le texte mais les voix se fatiguent. La présence silencieuse de l’enfant, inaccessible à sa mère sinon dans la mort, et meurtrier de son père, apporte à cette tornade une troisième dimension, un équilibre poétique. Ce discours politique, noyé dans la prophétie et l’imprécation, ne passe pas, même en costumes d’époque et il en reste un constat, inévitable :  la réaction  triomphe toujours… Cela donne un beau spectacle mais encombré, dont on se lasse.
  Et jusqu’à 30 janvier, avant la représentation, on peut voir et entendre De mes propres mains, interprété par Arthur Nauzyciel ; il y met sa force compacte, et sa concentration d’acteur. Il rencontre avec justesse le caractère obsessionnel de  cette écriture. Il se sent comme un chien tenu en laisse par son amour pour une femme, et contenu dans ses pulsions meurtrière (un revolver tient un grand rôle dans le récit) par un ami ambigu. Mais l »amok » l’emporte-destruction et autodestruction-sous le regard de “la crémière“, avatar de l’ “épicier“, personnage  honni des romantiques.
Pascal Rambert met en scène pour la troisième fois, de façon très différente, ce monologue dense et violent,  C’est, toujours et déjà, l’amour et la guerre, d’un romantisme plus authentique que celui d’Argument : les textes finissent par faire couple, avec toute la richesse, les heurts, la générosité que cela peut comporter…

Christine Friedel 

 Un autre point de vue:

La Commune de Paris organise en 1871 l’insurrection contre le gouvernement issu de l’Assemblée nationale élue au suffrage universel, et ébauche l’autogestion.  Mais les canons se font entendre au loin. Sur ce fond historique tumultueux, l’action se situe dans un bourg imaginaire normand que nous ne verrons pas, où Pascal Rambert installe, selon le trait caché d’une belle diagonale scénique, Louis, une figure masculine de la réaction, et Annabelle, son épouse, de santé fragile et acquise aux idées progressistes.
Leur fils Ignace, quoique à l’écart, assiste sur le plateau à un conflit parental récurrent et profondément ancré. La violence de cette scène s’aggrave, jusqu’à ce que la défunte ensevelie sorte de son tombeau et prenne la parole, quand l’enfant solitaire à la trompette, se met à parler à la lune.
Louis, très jaloux, trouve suspect un médaillon et  Ignace, silencieux, hulule tel un oiseau nocturne, puis tente de tuer son père.  Il rappelle  Le Joueur de fifre  d’Edouard Manet(1866), enfant de troupe dont la mère exige de son mari qu’il ne soit pas soldat et ne fasse pas la guerre contre les Prussiens. Incarné avec panache par l’excellent Laurent Poitrenaux, il pourrait être le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich,(1817). En redingote, et vu de dos ou de profil,  ce maître autoritaire avance courbé, les épaules basses et les bras jetés en avant,  obstiné, luttant contre la pluie et les bourrasques, faisant face à un vent dévastateur sur la lande nue et brumeuse  cernée par une  falaise, paysage désolé façon Roi Lear. Une vraie pluie tenace tombe des cintres.
Daniel Jeanneteau a créé une scénographie subtile et Yves Godin, des lumières finement travaillés pour peindre cette fresque onirique. Figure maternelle shakespearienne maternelle, Marie-Sophie Ferdane sort  du tombeau, tel le père de Hamlet. Avec des  accents suaves et une présence charnelle, mais aussi avec l’élégance et la rigueur d’époque, cette femme de lettres, libérée et sûre de ses droits, se courbe comme son partenaire pour mieux le haranguer, telle une Madame Bovary rebelle qui se serait réveillée de ses songes romanesques.
Entre
mélo et fantastique, on vogue sur les hauteurs d’un romantisme bien frappé, et ces deux taureaux puissants, se cabrent, fonçent puis reculennt pour mieux prendre leur élan et se sauter à la gorge : « Ne me touchez… N’approchez… Ne levez la main sur moi… Reculez… », hurle-t-elle.
« Je vous aime … comme mes chiens, comme mes chevaux… Vous m’appartenez…dit le manufacturier » C’est l’occasion pour Pascal Rambert de se livrer, non sans complaisance, à travers la figure du tapissier, à l’égrènement de tissus et ornements de robes et souliers féminins: barège, un tissu très léger à trame de laine et chaîne de soie, mais aussi blonde, cheviotte, pékin, popeline, reps, satin, serge, ou tulle… Mais l’épouse, aussi belle soit-elle,  malgré ses atours élaborés qui brident toute volonté de libération féminine,  se pose enfin en être autonome et digne, en quête de son  identité.
Au-delà des propos parfois naïfs, un pari joliment tenu, une danse enfin égalitaire…

 Véronique Hotte

T2G-Théâtre de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), jusqu’au 13 février. T : 01 41 32 26 26..
La pièce est publiée aux Éditions Les Solitaires Intempestifs.

 

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