Les derniers jours de l’humanité

Les derniers jours de l’humanité de Karl Kraus, traduction de Jean-Louis Besson et Heinz Schwarzinger, conception, adaptation et mise en scène de David Lescot

les derniers jours  »Ce drame, dont la représentation, mesurée en temps terrestre, s’étendrait sur une dizaine de soirées, est conçu pour un théâtre martien. Les spectateurs de ce monde-ci n’y résisteraient pas. Car il est fait du sang de leur sang, et son contenu est arraché à ces années irréelles, impensables, inimaginables pour un esprit éveillé, inaccessibles au souvenir et conservées seulement dans un rêve sanglant, années durant lesquelles des personnages d’opérette ont joué la tragédie de l’humanité (…)  avertit Karl Kraus (1874-1936) dans sa préface.»
En effet, cette chronique théâtrale de la Première Guerre mondiale, vue de Vienne, compte plus de deux cents scènes, cinq cents personnages et d’innombrables changements de décors. Il s’agit d’un colossal documentaire couvrant toute la durée du conflit avec un montage d’articles de presse, ordres du jour militaires, réclames, chants de guerre, textes réglementaires, discours politiques et sermons religieux.  Et toutes les voix que Karl Kraus a pu capter dans la rue, les cafés ou salles de spectacle…
  «Les faits les plus invraisemblables exposés ici, se sont réellement produits (…). Les conversations les plus invraisemblables menées ici, ont été tenues mot pour mot, avoue l’auteur  et les inventions les plus criardes sont des citations. »  Défenseur de l’expressionnisme, il façonne des figures sociales burlesques auxquelles il prête une emphase certaine, pour composer un cabaret satirique virulent, une «tragédie épique» en cinq actes, un par année de guerre. «L’action éclatée en centaines de tableaux, dit-il, ouvre sur des centaines d’enfers.»
Au fil du temps, on voit l’hystérie nationaliste virer au désenchantement cynique, les chants guerriers, aux requiems. Et les va-t-en-guerre, devenir des fantômes… 
David Lescot réalise l’exploit de faire tenir en une heure quarante-cinq, avec quatre comédiens et un pianiste, sur un petit plateau, cette œuvre monumentale, sans en dénaturer la vigueur ni l’esprit. Son adaptation privilégie les scènes récurrentes et resserre l’action sur les mêmes personnages.
Dans un décor unique, jonché de débris de pianos qui encombrent le plateau, de courtes séquences, monologues ou dialogues, nous transportent de Vienne à Berlin, des bureaux ministériels aux casernes, des quartiers populaires aux appartements bourgeois, et du front aux hôpitaux militaires.
Pour répondre à l’aspect documentaire de la pièce, des films d’époque, projetés sur un grand écran en fond de scène, sont accompagnés, comme au bon vieux temps du cinéma muet, par des compositions d’Hans Eisler, Arnold Schoenberg, Alban Berg, Joseph Haydn avec sa berceuse Deutschland über alles

Par choix, les images de propagande, bandes d’actualités diffusées pour entretenir le moral de l’arrière, sont majoritairement d’origine française. Ce qui offre un contrepoint au contexte germano-autrichien de la pièce. Le message porté par ces images s’inscrit en dialogue, ou en contradiction, avec le texte.  Comme ces longs plans, à la fin, du film En dirigeable sur les champs de bataille, réalisé en 1919, avec un panorama de ruines, en relation directe avec un épilogue apocalyptique : «Je suis bien grise, dit la forêt morte, moi qui fut verte ! »
Le matériau filmique, habilement utilisé, introduit une distance supplémentaire à celle que distille l’humour décapant de Karl Kraus qui, écrit-il, «n’est que le reproche à soi-même de quelqu’un qui n’est pas devenu fou à la pensée d’avoir gardé le cerveau intact en témoignant de cette époque. Seul lui, qui livre à la postérité la honte de sa participation, a droit à cet humour. »`
Le jeu des comédiens est en accord avec les intentions de l’auteur ; en véritables virtuoses, ils passent d’un personnage à l’autre avec célérité. On retiendra surtout la performance de Denis Podalydès qui se fait lecteur, à l’instar du polémiste viennois, qui, lors de soirées très prisées, donnait voix à l’immense cabaret de ses œuvres.
Acteur caméléon, il incarne aussi, et avec truculence, généraux cacochymes, prédicateurs verbeux, ou commères maniérées… Même s’il en fait parfois un peu trop, il imprime au spectacle une énergie débridée, fidèle à l’esprit satirique de ce contemporain et ami de Frank Wedekind.
La justesse et l’esprit acide de Pauline Clément, nouvelle recrue de la Comédie-Française, sont aussi dans le ton. On découvre talent lyrique de Sylvia Bergé et de Bruno Raffaelli, par ailleurs au jeu un peu inégal. Malgré quelques flottements dus à la difficulté de l’exercice, le spectacle fonctionne. Et Damien Lehman, au piano, accompagne discrètement le jeu théâtral  et les extraits de films d’archives.
Triste épopée d’un autre siècle, Les Derniers Jours de l’humanité n’a rien perdu de sa modernité ni de son mordant. Les accents guerriers, la langue de bois et le cynisme qu’elle épingle sont toujours de mise aujourd’hui… 

Mireille Davidovici

Théâtre du Vieux-Colombier, rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris, jusqu’au 28 février.
La pièce est publiée en version intégrale aux éditions Agone.


Archive pour février, 2016

Revenez demain

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Revenez demain de Blandine Costaz, mise en scène de Laurent Fréchuret

 

Quel est le lien entre un entretien d’embauche et la fin d’une relation amoureuse ? Marianne Basler et Gilles Cohen s’emparent d’un texte curieusement construit, où alternent monologues et duos, et où s’entremêlent deux histoires de vie… Valère et Lucie ; Lucie et Antoine… Une femme entre deux hommes, celui qui la quitte et celui qui la désire ; renaîtra-t-elle de ce chaos sentimental ? Valère recrute une assistante : il reçoit Lucie mais laisse sa décision en suspens, la fait revenir encore, et encore. Son «Revenez demain !», sonne comme un leitmotiv.  Rencontre après rencontre, s’ébauche un semblant d’amour…
Entre ces confrontations professionnelles d’une troublante intimité, Lucie, tout juste sortie d’une rupture, ausculte ses états d’âme et dévoile un inquiétant penchant pour le chocolat et les armes… Loin de s’épancher, elle reste dure : «J’ai laissé plusieurs morceaux de moi, comme ça, derrière moi.Qu’est-ce qui reste ?
Est-ce que ça repousse ? Ce qu’on laisse derrière soi, est-ce que ça revient ? Et quand est-ce que ça revient ? (…) Est-ce que l’amputation est la seule solution? Je ne sais pas faire autre chose que de me couper. Il faut bien survivre. Je ne ferais de mal à personne, on, bien sûr. (…) Je préfère être bourreau que victime. (…) Je sais prendre des décisions. Je sais m’amputer. Je sais être mon bourreau et ma victime (…).»
Le temps s’étire et se contracte, le passé resurgit quand on ne l’attendait pas, derrière le rideau tendu sur toute la longueur de la scène jusque-là sobrement meublée d’une chaise et d’un fauteuil: l’espace s’ouvre sur un  décor cosy et coloré avant de se refermer, nous ramenant au dilemme de l’embauche.
Il fallait la délicatesse de Laurent Fréchuret pour saisir cette écriture à fleur-de-peau, et la transmettre à Marianne Basler, dont le jeu tendu et anguleux nous tient en haleine. Elle construit un personnage bouillant de l’intérieur, face à un Gilles Cohen plus compact dans les deux rôles d’homme.

  Les adresses au public distancient ce drame de l’intime et révèlent l’ironie enfouie dans le texte. Blandine Costaz, comédienne, a longtemps travaillé à Berlin et au Théâtre Grütli de Genève avec Mathieu Bertholet, et signe ici sa première pièce. Son écriture, toute en finesse, a quelque chose d’évanescent qui a du mal à émerger et à capter l’attention du spectateur, en dépit du talent indéniable des comédiens et de la réalisation scénique.

Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, Paris,  jusqu’au 21 février. T: 01 44 95 98 21. La pièce est publiée aux éditions Les Cygnes.

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