Figaro divorce

Figaro divorce d’Ödön von Horváth, traduction d’Henri Christophe et Louis Le Goeffic, mise en scène de Christophe Rauck

 

 IMG_0980-780x520Ödön von Horváth (1901-1938), écrivain autrichien de langue allemande au passeport hongrois, a vécu la République de Weimar mais aussi la montée du nazisme… Il a eu une vision ironique sur son époque et a su recréer un théâtre « populaire » resté très actuel, avec une vingtaine de belles pièces, jouées depuis longtemps en France dont Le Belvédère, Casimir et Caroline, Légendes de la forêt viennoise, L’Amour, la foi, l’espérance, Don Juan revient de guerre, Figaro divorce. Mais il a aussi écrit trois romans, Jeunesse sans Dieu, Un fils de notre temps, L’Éternel Petit-Bourgeois où il se moque de la médiocrité de la petite-bourgeoisie de son époque.
Qualifié comme tant d’autres d’auteur dégénéré par le régime nazi, il voit ses œuvres interdites et s’exilera  un peu partout en Europe. Il échappera sans doute ainsi à la mort mais le destin rattrapera cet écrivain de génie!
De passage à Paris, il allait partir pour les États-Unis, quand la veille, avenue des Champs-Elysées, une branche de platane arrachée par un vent violent, un soir de printemps 1938, le tuera brutalement. Heinz Schwarzinger, son traducteur, a souligné l’actualité  d’Ödön von Horváth, qui, sur fond de crise économique et morale, écrivit une œuvre d’une rare lucidité sur le racisme et sur le nationalisme dès 1927.
« La pièce, dit l’auteur, commence quelque temps après Le Mariage de Figaro de Beaumarchais. Je me suis autorisé néanmoins à situer l’action à notre époque, car les problèmes de la Révolution et de l’émigration sont primo: intemporels et secundo: particulièrement actuels à notre époque. » Quelle clairvoyance dans cet avant-propos, écrit il y a quelque quatre-vingts ans!

 Et Ödön von Horváth ajoute: « Dans Le Mariage de Figaro, la Révolution toute proche jette des éclats précurseurs; dans Figaro divorce, il n’y aura probablement pas d’éclairs, car l’humanité ne s’accompagne pas d’orages, elle n’est qu’une faible lumière dans les ténèbres ».
Mais la Révolution a bouleversé la vie et les rapports sociaux entre le comte et la comtesse Almaviva, avec  leurs domestiques, quand ils ont dû fuir leur  pays. En exil, ils ont du mal à s’adapter à leur nouvelle existence. Figaro, lui, est-relativement-plus solide mais ne croit pas un instant le comte quand il lui dit qu’ils reviendront chez eux très vite. Il reprendra donc, avec Suzanne, un salon de coiffure (vendu pour cause de divorce : joli clin d’œil!) à Grand-Bisbille, petite ville de Bavière.
Suzanne, agressive et très déçue par son grand amour de Figaro devenu finalement un petit bourgeois égoïste comme les autres. « L’heure n’est plus à la nostalgie, dit-il cyniquement, j’en ai fini avec elle. L’heure est à la réalité d’aujourd’hui et de demain. » Mais Suzanne répliquera tout aussi cyniquement en quelques mots à sa demande de pardon:  » Je n’ai rien à te pardonner. Tu es cocu, Figaro. »
La jeune femme a en effet vu son désir d’enfant s’effondrer et, lassée, elle exigera le divorce. F
éministe avant la lettre, elle veut aussi s’émanciper. Figaro, lui, est plus à l’aise comme patron d’un petit salon de coiffure et ne se voit pas du tout futur papa! Toujours ambitieux, quand il constate qu’il peut revenir dans le pays de la Révolution, il n’hésitera pas et deviendra ensuite administrateur d’un château.
Le comte Almaviva, après avoir connu la prison, revient lui aussi, avec une Suzanne qui traite Figaro de “dernière des ordures” et auquel elle lit une lettre où elle lui dit ne jamais vouloir le revoir.
Mais a-t-elle le choix ? En tout cas, à l’extrême fin, elle se jettera dans ses bras…
Comme Casimir et Caroline,  Figaro divorce parle en filigrane de lutte des classes et des difficultés qu’ont les hommes à vivre ensemble…. Ce que l’on voit assez bien mais pas toujours dans la mise en scène de Christophe Rauck.
Le comte Almaviva avait violé la jeune Fanchette mais Figaro demande aux enfants d’être respectueux envers lui et, légèrement méprisant, fait remarquer au comte que «c’est maintenant que la révolution triomphe, puisque qu’elle n’a plus besoin de jeter dans des caves des gens qui, comme vous, étaient ses ennemis, mais qui en vérité n’ont jamais rien fait contre elle». Suite et fin de cette  amère histoire …
La mise en scène, aussi précise que raffinée, joue avec souvent la musique et le chant en direct. « Je voulais, dit Christophe Rauck, qu’il y ait du piano » (…), et de la musique, parce que je trouve que la construction de ses tableaux et la construction dramaturgique de ses actes sont extrêmement musicales ».
Sur le plateau, rien que de petits meubles et accessoires, entreposés sur les côtés que vont disposer les comédiens eux-mêmes avec beaucoup de simplicité.
Christophe Rauck sait créer un climat: le temps a passé et, comme le dit Figaro: “Un monde s’est effondré, un vieux monde.” Les célèbres protagonistes de Beaumarchais ont vieilli, (« la comtesse dont les cheveux ont blanchi » selon une didascalie), et sont en proie à un profond désenchantement. Ils prennent bien conscience qu’ils sont en exil et sans avenir immédiat. Même s’il existe (déjà!) un bureau de la Ligue internationale d’aide aux émigrés!
Christophe Rauck a situé les choses à une époque indéterminée, avec parfois un clin d’œil aux années cinquante ou soixante, et il a bien fait… Il
maîtrise remarquablement les formidables dialogues de la pièce, avec un rythme soutenu et une certaine élégance, sans jamais forcer le trait, alors que les nombreux personnages imaginés par le dramaturge ont souvent l’air de fantoches égarés et sans grande consistance.
  Le metteur en scène dirige de façon impeccable de bons comédiens, comme entre autres, Cécile Garcia Fogel (Suzanne) Jean-Claude Durand (le comte Almaviva), John Arnold (Figaro), Caroline Chaniolleau (la Comtesse), Flore Lefebre des Noettes (la sage-femme) qui jouent tous d’autres petits rôles. Il y a, sur scène, un piano droit noir où Nathalie Morazin s’accompagne pour chanter aussi merveilleusement qu’elle joue Fanchette. Figaro, lui, arrive sur  un air des Noces de Figaro. Et Jean-François Lombard, haute-contre chante avec délice ; il  joue aussi Chérubin devenu patron de boîte de nuit!
  Christophe Rauck  utilise la vidéo en direct avec deux caméras, dont les images s’inscrivent en permanence ou presque, en fond de scène. L’expérience a prouvé que, souvent mal maîtrisée, elle constituait un instrument stéréotypé. Mais il a joué plus fin, et arrive à créer un autre niveau d’interprétation pour que cette pièce se déroule comme une sorte « de conte philosophique, alors que le contexte est celui du quotidien”. Bien vu! Avec le fameux effet d’éloignement cher à Bertolt Brecht qui admirait beaucoup Ödön von Horváth, et le cinéma.
Un des personnages répond ainsi à l’autre qui est en scène mais dont on voit seulement  le visage en gros plan. Cela a (et trop souvent!) été utilisé ces derniers temps, mais ici le metteur en scène réussit mieux son coup, notamment à la fin, quand des enfants jouent à l’écran avec les personnages sur le plateau.

Il introduit aussi des images d’archives, le tout avec un grand souci de construire des sortes de tableaux  où évoluent des personnages de gens simples, et où la musique a un grand rôle. Ce qui n’est pas évident et suppose une belle maîtrise du plateau.
Bref, ces deux heures trente sans entracte passent très vite. Et le spectacle devrait encore se bonifier…

Philippe du Vignal

Théâtre du Nord à Lille jusqu’au 20 mars.Théâtre de Cornouaille à Quimper les 23 et 24 mars. Théâtre Louis Aragon à Tremblay-en-France les 8 et 9 avril.
Kléber Méleau à Renens-Malley (Suisse) du 14 au 24 avril (relâche le 18 avril).Forum Meyrin à Meyrin (Suisse) les 27 et 28 avril.
Comédie de Caen les 11 et 12 mai. Maison de la Culture d’Amiens les 17 et 18 mai.
Et Le Monfort à Paris du 26 mai au 11 juin (relâche le 30 mai et 6 juin).

 

 

 


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