Noces de sang

 

Noces de sang de Federico Garcia Lorca, mise en scène, traduction et adaptation de Daniel San Pedro

noces_de_sang_-_juliette_parisot_2-9f94dLe grand poète, assassiné en 1936 par un groupe fasciste, sans doute en raison de son homosexualité,  faisait jouer dans les villages, par son théâtre universitaire La Barraca, les pièces de Calderon de la Barca,  Lope de Vega et les siennes, comme Bodas de sangre qui lui a été inspirée par un fait-divers  qui eut lieu en 1928 près d’Almeria en Andalousie. Malédiction familiale, honneur bafoué, envie sexuelle  et bien entendu vengeance traditionnelle, ce mariage, brutalement cassé, finira par le meurtre réciproque de deux jeunes hommes,  entraînant le malheur de leurs familles pour longtemps.
  Une vieille paysanne avait perdu son mari, et son fils aîné, tué par la famille des Felix, à cause d’une haine ancestrale. Son fils cadet, lui, veut se marier mais elle sait qu’elle se retrouverait dans une solitude encore plus grande et n’est pas enthousiaste à l’idée de le voir partir de la maison ; elle s’y résout dans l’espoir de voir arriver des petits-enfants. La fiancée, comme lui, de bonne famille, vit seule avec son père aisé qui possède une belle ferme un peu à l’écart du village.
   Leonardo, qui lui, appartient à la famille des Felix, est déjà marié avec une cousine de la fiancée, et père d’un petit garçon.  Et il a été fiancé à cette dernière mais n’a pu l’épouser, faute d’argent. Les noces se préparent  dans la joie et, le matin du grand jour, Leonardo, invité lui aussi, arrive un peu en avance et retrouve son ancienne fiancée… Ils sont seuls et on voit tout de suite que leur passion n’est pas éteinte. Mais elle, sans doute en plein désarroi, reste quand même décidée à se marier, et les anciens amoureux se  quittent. Pas pour longtemps ! La fascination sexuelle est bien là, et en plein milieu de la fête, Leonardo s’enfuit à cheval avec la jeune mariée; la femme de Leonardo, qui  a vu son couple se défaire, dénoncera leur  fuite…
  Mais le jeune marié finit par retrouver le couple dans la nuit. Le destin va alors lourdement frapper, comme l’indiquait le titre de la pièce, et le sang va couler : les rivaux s’entretueront. Zéro partout : il ne restera plus à ces trois veuves, la vieille mère, la jeune mariée encore vierge, et la femme de Leonardo, unies par une même douleur, qu’à pleurer les deux hommes.
  Oui, cela a des allures de vieux mélo à la sauce d’une Espagne encore catholique, très rurale et franquiste,  d’avant la seconde guerre mondiale. Mais la pièce frappe juste, et le fait-divers qui a inspiré Federico Garcia Lorca (un mariage juste conclu et rompu pendant la fête) a été plus courant qu’on peut le croire… Il nous a été conté une histoire du même tonneau où un jeune homme marié depuis deux heures, s’était enfui avec une invitée pendant le repas des noces. C’était il y a une quarantaine d’années du côté de Perpignan, et on dit qu’ils vécurent ensemble, et ils eurent sans doute beaucoup d’enfants.
Reste à savoir comment mettre en scène aujourd’hui cette pièce séduisante mais peu montée, qui tient encore la route malgré quelques longueurs. Terrain glissant en effet : soit on recrée une Espagne rurale pur-jus, stéréotypée, avec murs de ferme blanchis à la chaux sous un soleil brûlant, avec costumes noirs et musique ethnique… Ce  genre de théâtre-carte postale serait sans doute insupportable ! Ou alors il y faudrait un sacré génie!
Soit on épure les choses, sans les moderniser, tout en gardant aux habitants de ce village, à la fois acteurs et victimes de cette tragédie, leur personnalité, au risque de tomber dans une certaine sécheresse. Mais, même dans ce choix de mise en scène, la marge de manœuvre reste limitée… Comment dire en effet la  tension et la violence sous-jacente de ce monde d’autrefois mais pas si lointain qui traverse toute la pièce, de façon efficace, sans tomber dans le pathos et la grandiloquence?
Daniel San Pedro qui avait  déjà  réalisé Yerma de Federico Garcia Lorca, a évité le piège et choisi, avec raison, la sobriété; il a situé la pièce sur un plateau nu avec une sorte de boîte, conçue par Karine Serres, que l’on déplace et qui restitue à la fois une façade et l’intérieur de maisons ou la campagne du double meurtre final. Les plateaux nus, c’est très mode par les temps qui courent ( voir Le Théâtre du Blog) mais peu efficace quant à l’acoustique. Le travail de Daniel San Pedro est de bonne facture, malgré une  distribution un peu inégale, où domine, avec une belle présence et une diction impeccable, Zita Hanrot (la fiancée) qui a remporté le dernier César du meilleur espoir féminin.
La pièce a  une certaine  difficulté à se mettre en rythme et on entend mal Nada Strancar ( la Mère). Mais ensuite, les choses se mettent en place et les deux protagonistes, Clément Hervieu-Léger et Stanley  Weber, sont crédibles Il y a souvent de belles images, comme cette noce qui s’avance face public sous les lumières de Bertrand Couderc, ou le meurtre final.
   Selon Daniel San Pedro, l’homosexualité de l’écrivain espagnol a engendré chez lui « une frustration dont il a souffert et qui n’est donc pas le simple fait de la clandestinité à laquelle il a été souvent contraint. Mais davantage liée à la conscience du poète de son impossibilité à pouvoir construire une véritable vie de couple”.
 Rien n’est moins sûr mais qu’importe, le metteur en scène réussit à créer l’émotion quand la machine du destin commence à s’emballer. Ce qui n’était pas donné au départ, surtout dans un petit bijou de théâtre à l’italienne comme le Théâtre du Jeu de Paume, pas vraiment adapté… Mais il  aurait pu nous épargner quelques criailleries et ces jets poisseux de fumigènes qui ne servent rigoureusement à rien, sinon  à faire tousser le public.
   Ce spectacle, sans grandes audaces mais de qualité, réussit à faire passer le verbe poétique de cette oeuvre hors-normes. Presque un siècle après sa création, on l’apprécie à sa juste valeur. Et le public d’Aix, un peu bobo, qui ne connaissait pas la pièce, semblait ne pas revenir de tant de modernité…

Philippe du Vignal

 Spectacle vu au Théâtre du Jeu de Paume à Aix-en-Provence le 5 mars. Tournée en France

 

 


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