Exposition Etoiles

Exposition Etoiles

  IMG_8855Une superbe exposition qu’il faut voir, si l’on veut pénétrer dans l’intimité des étoiles de l’Opéra de Paris, Clairemarie Osta et Nicolas Le Riche. Eléphant Paname, un ancien hôtel particulier, devenu Centre d’Art et de Danse à la riche décoration intérieure, leur fournit un bel écrin, où sont montrés des objets qui témoignent d’un parcours de vie où sphères privée et artistique se confondent.
 La photographie est ici omniprésente: dans la salle du dôme constellée d’étoiles, entourant tutus et pourpoints ; au deuxième étage, elles illustrent par ordre chronologique,et avec intelligence la riche carrière des deux étoiles ; enfin, au troisième étage, des photos de grande dimension, annoncent les futurs projets du couple.
  Les costumes retrouvent ici une nouvelle vie, tout en étant les témoins du passé. Comme le dit Christian Lacroix : «Au-delà de raconter le rôle, le caractère du personnage, ils soulignent le langage des corps qu’ils mettent en valeur en prolongeant leur gestuelle. Réceptacle de tous les efforts, de toute la technique, de toutes les grâces possibles, du trac aussi, et des applaudissements, de la fatigue enfin, ils sont un peu comme des héros au retour du combat, fragiles mais toujours flamboyants, même en sourdine, émouvants .»
 Que ce soit le tutu blanc du concours de promotion de Clairemarie Osta, ou les pourpoints du Lac des cygnes de Nicolas Le Riche, tous ces costumes ont une âme, pour peu que les croyances animistes d’enfant demeurent en nous. Comme les chaussons mythiques en danse, au point que le New York City Ballet les revend parfois au public…
 Nous découvrons, entre autres, ceux de Clairemarie Osta lors de sa dernière interprétation, L’Histoire de Manon, sur la scène de l’Opéra. On voit aussi l’affiche de cette soirée, le 13 mai 2012, portant les dédicaces de tous ses amis danseurs.
Un tableau du scénographe Georges Wakhévitch (1907-1984), représentant une scène du Jeune homme et la mort,  de Jean Cocteau, chorégraphié en 1946 par Roland Petit qui avait révélé le talent de Nicolas le Riche, fait face à des éléments de décor de cette pièce. Dans une douce atmosphère où les musiques de Clavigo, ou du Lac des cygnes accompagnent les  vidéos, il faut se laisser aller à contempler ces fragments de vie, et ces objets, mémoire du spectacle.
Des itinéraires d’artistes qui vont se poursuivre, avec leur enseignement auprès des élèves de l’Atelier d’Art Chorégraphique (LAAC),qu’ils ont créé, et sur les plateaux du monde entier, avec leur dernière création commune PARA-ll-ELES, jouée au Théâtre des Champs-Elysées. Car ils veulent continuer de briller : «Alors je ferme les yeux, en imaginant qu’ensemble, nous serons des étoiles.»

Jean Couturier

Exposition à ELEPHANTPANAME jusqu’au 29 mai

www.elephantpaname.com

www. theatrechampselysees.fr

 


Archive pour 15 mars, 2016

Chinoiseries d’Evelyne de la Chenelière

Chinoiseries  d’Evelyne de la Chenelière, mise en scène de Nabil El Azan

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©iFou

  »Je voudrais que M. Chiton ait les bras un peu trop longs. Il a la cinquantaine mais ses bras lui donneraient un peu l’air adolescent. Je voudrais que Mme Potée porte des tenues extravagantes jurant avec sa timidité. Elle a aussi la cinquantaine », écrit l’auteure québécoise à propos de ses personnages. Elle a imaginé deux voisins de pallier qui se côtoient sans se parler, alors qu’ils s’épient, fantasment l’un sur l’autre et s’inventent les souvenirs d’une vie commune mais ne réussissent jamais à s’aborder.
Alternant récit à la troisième personne et dialogue, présent, passé et conditionnel, les personnages dans leurs actes les plus quotidiens, sont comme décalés du réel. Ils soliloquent, tout en se répondant indirectement, de même qu’ils se frôlent, tout en ne se voyant pas.
Le décor fonctionnel, imaginé par Anne Sophie Grac -une structure tubulaire à laquelle sont accrochées des fenêtres mobiles, et qui encadre des appartements jumeaux sans séparation- installe les voisins dans une promiscuité virtuelle. À cour, s’amorce un escalier.
Christine Murillo joue une Mme Potée exubérante, empotée dans ses peignoirs orientaux criards. Avec une perruque noire aux cheveux raides à lourde frange, elle va et vient, apprenant le chinois et brisant ses assiettes, maladresse de myope ! Dans son isolement, «elle n’a d’autre envie que de casser sa vaisselle».

Jean-Claude Leguay est un M. Chiton encombré de ses bras, dont il s’étreint lui-même tous les matins, faute de semblables à caliner. A-t-il tué sa mère ?  Elle le hante, et l’a littéralement « aspiré »… en expirant. Il entretient des conversations avec elle, imitant sa voix et son ombre à chignon se profile derrière un rideau, telle la mère d’Antony Perkins dans Psychose, film auquel renvoie aussi la musique.
Nabil El Azan multiplie les références avec une bande-son de scènes  de cinéma. Un jour où l’ascenseur est en panne, les deux personnages tombent nez à nez dans la montée (rencontre ratée, un fois de plus !), sur le thème de Jumeji qui rythme l’inoubliable descente d’escalier de Maggie Cheung dans In the  Mood for love de Wang Kar-wai (composé par Shigeru Umebayashi).

  Et le refrain d‘Un homme et une femme de Francis Lai accompagne un semblant de voyage en voiture sous la pluie, et son ballet d’essuie-glace… Ces interventions musicales ajoutent une épaisseur ironique (par contraste, ou par analogie avec les films) et soulignent le jeu burlesque des acteurs que nous avions appréciés l’un et l’autre (en compagnie de Grégoire Oestermann ) dans l’aventure du Baleinié, ce Dictionnaire des tracas qui donna lieu à trois spectacles : Xu, Oxu, Ugzu (voir Théâtre du blog).
Ils composent ici un couple monstrueux et émouvant : le rire n’est pas loin des larmes quand ils évoquent les enfants qu’ils n’auraient pas eus, ou quand, sur l’air de Hable Con Ella (Parle avec elle) de Pedro Almodovar, ils osent quelques pas de danse (hommage à Pina Bausch, en passant).
D’une facture complexe, Chinoiseries ne se livre pas d’emblée et les situations restent continument ambigües: sont-elles réelles, présentes, passées, anticipées ou rêvées ? Nabil El Azan a su mettre en scène cette pièce atypique, et d’une grande liberté de ton, en impulsant chez les acteurs un jeu tout en finesse. Sans craindre le grotesque et tout en ménageant des suspensions poétiques.

Le spectateur ne sait jamais, jusqu’à la fin, très émouvante, sur quel pied danser. Mais l’art du « comme si»  et du faux-semblant, n’est-il pas l’essence même du théâtre ?

 

Mireille Davidovici  

 

Vingtième théâtre, 75020 Paris, du jeudi au dimanche, jusqu’au 8 mai

Théâtre des Halles, Avignon, 11 et 12 mai

Occident de Remi de Vos

Occident de Rémi de Vos, mise en scène de Dag Jeanneret

 occidentPubliée en 2006, la pièce a été montée par Dag Jeanneret deux ans plus tard,  et a déjà beaucoup tourné. Mais elle trouve aujourd’hui une actualité toute particulière! Le titre  renvoie au nom de cet ancien groupuscule d’extrême droite de sinistre mémoire mais aussi aux mœurs occidentales… De fait, le mot ici s’impose à la fois comme emblème du rejet de l’étranger, spécialement arabe, et comme moment de crise dans la vie d’un couple occidental.
A travers les propos racistes, haineux et misogynes de l’homme (Christian Mazzuchini), c’est, dit Rémi de Vos, » une pièce noire qui met en scène un couple monstrueux et comique. Il et Elle ne tiennent plus que par un jeu (de mots), une danse (de mort), un rituel (intime) qui les font se tenir encore l’un en face de l’autre. L’extrémisme dont il est question est une donnée du jeu.»
Le rite apparaît alors tout à la fois comme l’expression d’une douleur et sa thérapie.  Occident dit toute la misère affective, sexuelle mais aussi sociale d’un couple. Avec un dialogue nourri de propos haineux et violents;  scandé par  des reproches, menaces et insultes, il tourne à un déferlement verbal de fantasmes sexuels.
 Dag Jeanneret a mi en scène avec habileté ce rituel en sept tableaux et un épilogue, ici  rythmés par  des noirs sur fond de concerto de Vivaldi. Effet de contraste garanti entre la joie de cette musique, et le marasme d’un combat verbal entre un pauvre gars impuissant et sa femme (Stéphanie Marc) qui s’y s’attache de façon névrotique…
 Il passe ses journées à boire au Palace ou au Flandre et s’agite, se répand en gestes incontrôlés et violents d’ivrogne. Elle  ne fait rien et reste à l’attendre : elle s’impose juste par son calme et son immobilité.  Le ton monte entre eux, et ce combat de paroles leur tient lieu d’étreinte et comme dans un jeu sexuel,  en arrive à un orgasme verbal : Lui éructe des «Je t’aime», de moins en moins articulés, Elle, passive, reçoit ces  décalrations d’amour et s’en repaît de façon insatiable.
Trois praticables noirs en U, avec en fond de scène un écran blanc, favorise la lecture de ce rituel chorégraphié, en soulignant la dimension obsessionnelle de la répétition. On ne se lasse pas de cet Occident, dont les mises en scène peuvent proposer de multiples variations.

 Michèle Bigot

 Spectacle vu le 10 mars au Théâtre Joliette Minoterie de Marseille.

Mass b conception et chorégraphie de Béatrice Massin

Mass b conception et chorégraphie de Béatrice Massin

IMG_8842La chorégraphe aime mêler danse baroque, sa spécialité, et contemporaine; elle a associé Christian Rizzo à son travail avec onze jeunes danseurs. Ils réalisent une pièce sensible, d’une heure, qui a du mal à trouver son rythme au début : les interprètes traversent la scène de cour à jardin, dans la pénombre, en courant ou en chutant sur le sol!
 Puis le spectacle prend forme, lentement. Ici, il faut s’attacher davantage à la beauté des mouvements  et ne pas chercher une réelle ligne dramaturgique. Les danseurs se croisent, en groupe ou seuls. Nous décelons, au sein d’une gestuelle contemporaine, des fragments de style baroque, conjugués de façon harmonieuse avec les musiques de György Ligeti et Jean-Sébastien Bach, diffusées alternativement dans différents espaces de la scène.
 La scénographie minimaliste de Fréderic Casanova, accompagnée d’un remarquable travail de lumière de Caty Olive, transforme ce ballet en tableau contemporain. Dans la deuxième moitié de Mass b, le rythme s’accélère et les enchaînements rapides se succèdent avec bonheur. Les mouvements sont fluides et les danseurs semblent prendre un réel plaisir à cette écriture chorégraphique différente de celle qu’ils pratiquent habituellement.
Béatrice Massin, devenue une ambassadrice de la danse baroque en France et à l’étranger, et la fait découvrir au public du théâtre National de Chaillot lors d’une journée : L’artiste et son monde, qui lui a été consacrée.

Jean Couturier

Théâtre National de Chaillot, Paris du 9 au 18 mars.       

 

Fukushima cinq ans après

 

Fukushima,  cinq ans après.

 

FukushimaPlusieurs collectifs se sont installés, ce mois-ci, à la Parole Errante d’Armand Gatti à Montreuil pour présenter films, poèmes, installations plastiques, musiques, débats politiques, artisanat et peintures. Le 11 mars, Bruno Boussagol, grand explorateur de Tchernobyl, avait invité ses amis japonais, pour commémorer les désastres de  Fukushima…
À l’entrée, une Installation pour cent visages en suspension d’Alexandra Fontaine: soit six masques terreux environnés de messages en japonais, au-dessus d’un amas de pierres funéraires. La sculpteuse, qui a vécu au Japon, délivre ici un message d’une grande force poétique.

 Il y a aussi une importante exposition d’œuvres plastiques autour d’Armand Gatti et des stands de livres. Bruno Boussagol présente la soirée avec d’abord un film : Le Canon des petites voix, de Kamanaka Hitomi, sur les désastres causés par l’explosion de la centrale nucléaire, en 2011, la vie quotidienne des habitants qui sont partis ou ceux qui restent, tentant courageusement de désamianter les terrains près des écoles, la séparation des couples, les départs et les retours, après les évacuations forcées dans un rayon de 20 à 30 km autour de la centrale, selon le taux de contamination au césium. Mais aucune aide n’est prévue; les familles, informées des risques pour les enfants, ont dû partir ou vivre là, avec une angoisse quotidienne.
Dans un temple bouddhique abritant un jardin d’enfants, la vie tourne autour des gestes à accomplir pour éviter l’exposition interne et externe, contrôler chaque aliment, traquer les radiations dans l’air et le sol, dosimètre et pelle à la main. Les mères se partagent les cartons de légumes qui arrivent au temple de tous les coins du Japon, cuisinent ensemble, organisent des vacances pour les enfants, mais se sentent trahies par les autorités.
L’avenir de Fukushima peut pourtant se lire dans celui de Tchernobyl, il y a vingt-cinq ans déjà,  avec nombre de cancers de la thyroïde apparaissant chez enfants et adolescents, dix à quinze ans plus tard,  et ceux des adultes continuant à progresser…
 Ensuite Gérard Bournet a présenté Franckushima, un essai graphique. Comment appréhender l’univers de la radioactivité dont le propre est d’être invisible, inodore, sans goût ni saveur ? Cinq ans après Fukushima, la liquidation du désastre a, du moins en grande partie, permis sa banalisation et son oubli généralisé. À travers une démarche documentaire et graphique,  l’auteur veut faire de ce livre, une « caisse de résonance sur les catastrophes nucléaires ». Pour mieux nous préparer, dit-il, à celle qui nous guette en France!
Et Bruno Boussgol parla aussi de Tchernobyl, le nuage sans fin, une bande dessinée réalisée par Ming avec l’Association française des malades de la thyroïde.

 Edith Rappoport

 D’autres soirées sont prévues, dans le cadre de  Nous la forêt qui brûle,  Maison de l’Arbre de Montreuil
9 rue François Debergue 93100 Montreuil jusqu’au 31 mars

http://paroledemain.jmdo.com, : laparoledemain@gmail.com  

 

Cavafis,poète grec d’Alexandrie

Cavafis, poète grec d’Alexandrie, d’après la traduction d’Arnaud Roy, conception et mise en scène de Dimitra Pandora

 CavafisGrec, mais né et mort à Alexandrie, Constantin Cavafy (1863-1933) fut un poète singulier et secret. Fonctionnaire, il mena une vie solitaire et séparée du monde. Avec une rare sensibilité, il impulsa une résonance profonde à l’expérience intense de rencontres viriles, interdites en son temps. Il écrit en transposant le désir en contemplation méditative: paysage, visage, antique ou contemporain : «Un lointain écho de ces jours de plaisir, un écho de ces jours m’est revenu tout à l’heure, quelque chose de l’ardeur mutuelle de notre jeunesse. »
Temps passé et temps présent se confondent chez lui à travers une même vision du monde qui décèle toujours une population exclue, de siècle en siècle. Neuvième enfant d’une famille bourgeoise ruinée lors de la dépossession par les Anglais, des commerçants grecs du coton, l’écrivain  fut particulièrement à l’écoute des oppressions politiques, religieuses ou morales.

Avec une vision tragique du monde, il conjugue le déclin de l’empire hellénistique avec celui de la colonie grecque d’Égypte au XX ème siècle, mais aussi avec une critique ironique de notre modernité. En 1872, sa famille émigra en Angleterre avant de revenir à Alexandrie, mais sans espoir de retrouver sa fortune passée. Le grec Constantin Cavafy conservera toutefois durant trente ans, un poste de petit fonctionnaire dans une administration égyptienne contrôlée par les Anglais…
Dimitra Pandora offre au public l’écoute grave et éclairée du sentiment douloureux de solitude, à travers les réminiscences des plaisirs perdus, entre visions impressionnistes et rappels aigus de sensualité. elle montre bien comment l
’écriture fulgurante du poète saisit en les revivifiant des instants existentiels, grâce à l’impression proustienne à nouveau ressentie d’un lieu ressurgi, d’un visage reconnu : «Désirs et sensations, voilà mon apport à l’Art. »
Le poète, (Sarantos Rigakos), assis sur un banc, de dos, regarde la mer et ses vagues, ou bien marche patiemment le long du rivage, investi par la puissance de l’horizon lointain. Avec des images vidéo, cette mise en scène  nous fait sentir la force de l’imaginaire et la nécessité de la rêverie. Dans Ithaque, Cavafy se compare à Ulysse, et dans Antoine abandonné des dieux, à un héros antique.
Les belles comédiennes impliquées dans cette aventure, Caroline Rabaliatti, Dimitra Pandora et Athina Axiotou, traduisent le sens d’une vie intense : le salut par la création poétique.
Ainsi, avec des mots-poèmes qui sortent d’une boîte de Pandore que l’on rangerait pour former un recueil, elles font entendre une parole personnelle et pourtant partagée.
 Un joli théâtre avec de beaux objets, un écritoire ancien, une plume d’écrivain, aux lumières tamisées… Sur le plateau, se tient sévère et muette, debout ou bien assise auprès de la flamme d’une bougie, la Muse de l’Art, figure mélancolique de jeune femme à la longue robe noire et inspiratrice du poète.
 Avec humour et gravité, mouvements  ordonnancés, apparitions et disparitions fugitives, les actrices révèlent les mouvements pudiques d’une âme hantée par les regrets, les méprises et une présence au monde marginalisée : « Comme les corps de beaux défunts… C’est à de tels corps que ressemblent les désirs qui nous ont quittés. Sans s’être accomplis, sans avoir connu, ne fût-ce qu’une seule nuit de plaisir ou un matin radieux. »
Ce spectacle poétique est un moment délicat dédié à l’art, à l’amour et à la politique, à travers toutes les formes de dissidence, et u
n poème comme Murailles révèle en même temps toute la souffrance d’être : «Sans préméditation, sans merci, sans vergogne, Tout autour de moi, ils ont élevé des hautes murailles … Mais je n’ai jamais entendu le martèlement des maçons ni l’écho de leurs voix. Imperceptiblement, ils m’ont enfermé hors du monde. »
Mais heureusement restent, comme dans ce spectacle, la poésie immuable et les songes vivaces.

 Véronique Hotte

 Spectacle vu le 7 mars à la Maison d’Europe et d’Orient, 3 passage Hennel 75012 Paris.

Paroles de femmes n°2: Garde barrière et garde fous

Garde barrière et garde fous, d’après l’émission Les Pieds sur terre par Sonia Kronlund, Monique garde barrière, reportage d’Olivier Minot, et Les Travailleurs de l’ombre: Garde-fou, jusqu’au bout de la nuit, reportage d’Elodie Maillot, mise en scène de Jean-Louis Benoit

BER160307104Le théâtre, ces derniers temps, fait feu de tout bois et n’en finit pas d’adapter, de créer des spectacles à partir de lettres, romans, nouvelles, essais  de philo ou de sociologie, discours politiques, modes d’emploi, etc. et-mais c’est plus rare-d’interviews comme ceux que Jean-Louis Benoit a mis en scène à partir d’une émission (2008 et 2007) de France-Culture.
  Pour faire entendre la parole de femmes qui n’ont pas grand chose à voir entre elles:  Monique, garde-barrière SNCF, le jour dans la campagne profonde, et Myriam, infirmière de nuit à l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne, au cœur même de Paris… Mais toutes les deux, la cinquantaine, se retrouvent seules pendant de longues heures de solitude dans un travail souvent ingrat, et mal payé, peu reconnues, mais aux lourdes responsabilités (ni l’une ni l’autre n’ont droit à l’erreur!). Et obligées de faire avec et selon des horaires précis qui règlent leur vie la plus intime, avec l’obligation absolue de veiller à la conservation des représentants de l’espèce humaine… Qu’ils soient assis dans leur voiture, parfois fous de la route et donc inconscients du danger que représente le passage d’un train, ou allongés, en proie aussi à différentes formes de folie, dormant peu dans leur lit d’hôpital.
Des travailleuses comme tant d’autres absolument sans défense et peu représentatives qui intéressent donc peu les syndicats et les politiques, et qui font déjà, ou vont faire les frais des injustices et casses  économiques et politiques dans notre douce France.
Comme Monique, à l’heure des TGV, finalement peu rentables parce que trop chers, et de l’informatique. Surtout quand la SNCF exige la rentabilité et se fout royalement, avec la bénédiction de l’Etat, des lignes secondaires (fréquents retards, travaux entraînant des suppressions de trains, absence au dernier moment du conducteur donc annulations de train sans aucune compensation pour les clients (on ne dit plus usagers, vous saisissez la nuance!) , mise en place au dernier moment pour remplacer une motrice défaillante  d’un car roulant de nuit d’Aurillac à Paris (si, si c’est vrai), etc.).
Ou comme Myriam qui va encore devoir travailler davantage à cause de la diminution de personnel à outrance dans les hôpitaux.  Toutes deux ne savent pas de quoi leur avenir sera fait, et la SNCF, une fois de plus n’a rien anticipé… Ses usagers, comme les malades hospitalisés, devront s’adapter…
Ces interviews, avec leur langue simple et directe, remplacent bien des leçons d’économie politique et mettent le doigt, là où cela fait mal! Mais on peut parier qu’aucun ministre, député, conseiller général, maire ou représentant de parti politique ne fera le déplacement jusqu’au Théâtre de l’Aquarium!

  Sur le plateau, juste une chaise et une table, et en fond de scène, des parois transparentes- décor simple et rigoureux  de Jean Haas- qui vont aussi servir d’écran pour les vidéos de Pascal Sautelet: un beau paysage de voie en rase campagne, ou les visages tourmentés de patients anxieux qui ne trouvent pas le sommeil dans leur lit d’hôpital.
  La mise en scène de Jean-Louis Benoit est précise et efficace. Et Léna Bréban que l’on a pu voir jouer avec Jacques Livchine, Pascal Rambert, Alain Françon ou déjà Jean-Louis Benoit, se révèle être une fois de plus une bonne comédienne et très à l’aise dans ces deux personnages. Diction impeccable, aucune criaillerie et une formidable présence:  elle sait créer une véritable émotion, sans tomber dans le pathos.
L
e premier texte nous a paru plus juste et plus convaincant: nous pénétrons dans un univers rural inconnu de la plupart des spectateurs, qui fleure bon les années soixante et dont nous reprendrions bien une louche. Le deuxième nous a semblé plus conventionnel: sans doute, sommes-nous en général plus familiarisés avec la vie d’un hôpital, de visu ou par le biais d’innombrables films ou séries télé, voire par des spectacles de théâtre comme celui d’Olivier  Saladin, tout à fait remarquable dans un monologue de Daniel Pennac au Théâtre de l’Atelier (voir Le Théâtre du Blog).
Reste à savoir si ces deux monologues font une soirée de théâtre ? Pas si sûr… Il en aurait peut-être fallu un troisième. Mais bon, un coup de Cartoucherie un soir de printemps avec ses arbres remplis d’oiseaux, cela ne se refuse pas  et vous y découvrirez une comédienne, si vous ne la connaissiez pas.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 26 mars. T: 01 43 74 99 61.
Excellente nouvelle: François Rancillac, directeur du Théâtre de l’Aquarium, après les basses manœuvres du cabinet de Fleur Pellerin qui voulait le virer, a enfin été reconduit dans ses fonctions, suite à une mobilisation sans précédent (voir Le Théâtre du Blog)!

 
 

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