L’Adversaire, d’après Emmanuel Carrère

L’Adversaire d’après Emmanuel Carrère, adaptation de Vincent Berger et Frédéric Cherbœuf, mise en scène de Frédéric Cherbœuf

 

25407842115_f7eff4d389_o.« Quand il faisait son entrée sur la scène domestique de sa vie, chacun pensait qu’il venait d’une autre scène où il tenait un autre rôle, celui de l’important qui court le monde… et qu’il reprenait en sortant. Mais il n’y avait pas d’autre scène, pas d’autre public devant qui jouer l’autre rôle. Dehors, il se retrouvait nu. Il retournait à l’absence, ou vide, ou blanc, qui n’étaient pas un accident de parcours mais l‘unique expérience de sa vie. »
Voilà un des aspects étranges et singuliers du personnage principal de L’Adversaire, Jean-Claude Romand – ainsi nommé dans la réalité comme dans l’auto-fiction-qu’Emmanuel Carrère met en exergue en proposant du meurtrier un faisceau aigu et miroitant de visions contradictoires.  
  Une vie auprès des siens, et une autre à l’extérieur, mensongère, irréelle et nulle.De son côté, Frédéric Cherboœuf reprend à son compte dans une belle mise en abyme théâtrale les questionnements de l’écrivain. Et le spectacle ne reconstitue pas le fait divers morbide mais bien l’élaboration du livre. Ainsi, dans une manière de double regard pour le public retranché dans la salle, comme aux Assises,  le metteur en scène et acteur Frédéric Cherbœuf, intrigué et passionné, vient interroger l’auteur, l’acteur Vincent Berger.
Quand Emmanuel Carrère a interrogé le criminel, la première fois, par lettre à laquelle réponse lui fut accordée deux ans plus tard, puis au cours de ses visites ultérieures en prison, pour  préparer son livre.

 L’adaptation repose sur une écriture documentaire : interrogatoires, témoignages et reconstitutions,  d’après le récit de l’auteur Emmanuel Carrère, qui a un regard éthique et esthétique et sur des séquences significatives entre proches ou entre journalistes.
Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand tue sa femme, ses enfants, ses parents, puis tente, mais en vain, de se tuer lui-même. Nullement médecin et chercheur à l’O.M.S. à Genève comme il le faisait croire, mais sans activité et en quête de l’argent de ses proches qu’il prétendait placer, il mentait depuis dix-huit ans! Près d’être découvert, il préféra supprimer ceux dont il ne pouvait plus supporter le regard.
Comment ce meurtrier fascinait-il par la duplicité, le double jeu et le calcul prémédité ? Il ne cessait de trouver son adversaire dans les autres mais aussi en lui-même, et s’oppose à l’autre dans une situation de combat et de compétition.
L’adversaire ultime s’incarne en une sorte de Satan, le « plus savant et le plus beau des Anges », selon la poésie baudelairienne.
Dans l’histoire de Job, Satan appartient aux «fils de Dieu» et fréquente leur cour. Ce n’est pas un diable authentique, et il se rapprocherait plutôt de celui qui contredit l’assurance de Dieu, qui l’autorise à éprouver le juste : il n’apparaît pas comme un vrai réprouvé.
Mais Jean-Claude Romand, lui, plus la représentation avance, apparaît comme un être calculateur et froid, à la personnalité abusive, exerçant un attrait ambigu sur des êtres fragiles et crédules : son épouse, ses enfants bien entendu, son meilleur ami et sa femme, ses maîtresses enfin, et puis encore les visiteurs de prison chrétiens qui se laissent conduire aveuglément par ce curieux maître.
La mise en scène précise, détaillée et délicate, fait une large place à l’énigme et au mystère qui entourent cette affaire si tragique. Camille Blouet, magistral au piano, donne un souffle qui nous fait quitter la chape de plomb de ces événements maudits. Les amis et les visiteurs, (Jean de Pange, Gretel Delattre, Alexandrine Serre et Maryse Raver), égarés, évoquent avec humilité, incertitudes et pertes de repères du criminel. Vincent Berger incarne le romancier: soit la malédiction d’une vérité qui se cherche et ne se laisse pas atteindre mais aussi le bourreau, le renégat ultime.
Le théâtre est toujours un beau laboratoire de recherche sur l’indécidable existentiel…

 Véronique Hotte

Théâtre Paris-Villette, jusqu’au 26 mars. Théâtre des Quartiers d’Ivry, du 29 mars au 8 avril.
Le texte est édité chez P.O.L Editeur 2000.

 

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