Performers, chorégraphie d’Auguste Ouédraogo et Bienvenue Bazié

Performers, chorégraphie d’Auguste Ouédraogo et Bienvenue Bazié

 

Dans le cadre des Traversées africaines (voir Le Théâtre du Blog), le Tarmac invite la compagnie Auguste-Bienvenue à partager avec le public une création singulière, mêlant improvisation musicale, chorégraphique et lumineuse pour  « faire vivre au spectateur ces moments de recherche où les matières naissent, se développent et se transforment, dit  Bienvenue Bazié.’ »
 Avec son complice, Auguste Ouédraogo, il installe progressivement une gestuelle commune, d’abord hésitante, puis plus affirmée, et Nyum accompagne ou lance leurs mouvements avec son vibraphone, ses vocalises et des sons enregistrés au synthétiseur qui leur font écho. Avec des bulles « électrOrganiques » en boucles répétitives, parties prenantes de la danse qui s’élabore sous nos yeux.
De même, les éclairages suivent les mouvements des deux interprètes : un projecteur manipulé à bout de bras éclaire un bras, un pied ou le torse de l’un ou de l’autre… Le technicien les poursuit avec un rai de lumière qui les attrape au vol, en composant une sorte de partition-lumière à part entière.
La pièce prend corps lentement et on sent les danseurs tâtonner mais leurs hésitations font partie de la chorégraphie. Puis la musique s’affirme davantage : « Le rôle de Nyum, dit Auguste Ouédraogo, à été de chercher des bruitages, des univers musicaux, et de créer des bases de données qui permettent de  composer en direct avec nous . »
Au fil des cinquante minutes de spectacle, la scène s’éclaire de façon progressive grâce à des projecteurs qu’on accroche à vue, les uns après les autres sur des pieds, à cour et à jardin, seuls ou en batteries. De cette combinatoire de sons, lumières et danse, naît un spectacle composite mais structuré avec des moments de grâce où le quatuor fonctionne à plein, mais aussi avec des creux où les spectateurs peuvent se perdre en cours de route.
On l’aura compris, Performers, spectacle expérimental, participe d’une exploration de la matière mouvante et éphémère de l’être-en-scène, avec ses harmonies et ses dissonances. Avec cette performance, suite d’instantanés, qu’elle a créée à Bordeaux, la compagnie quitte la forme des pièces très écrites et engagées, combinant danse africaine et danse contemporaine d’Europe, qu’elle a coutume de jouer en France et au Burkina-Faso.

 Mireille Davidovici

Le spectacle s’est joué au Tarmac à Paris jusqu’au 18 mars, et sera repris au festival Danse Afrique Danse, à Ouagadougou en octobre prochain.

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Archive pour mars, 2016

Les gens d’Oz de Yana Borrisova

Les Gens d’Oz de Yana Borrisova, traduction du bulgare de Galin Stoev et Sacha Carlson, mise en scène de Galin Stoev 02-23oz267Le sous-titre de la pièce: Plusieurs entretiens dont on peut modifier le goût, le désir ou l’humeur du lecteur donne une idée de ce curieux texte, fondé sur une  conversation sans cesse reprise entre gens d’âge différent.
D
ans un espace nu, avec un mur recourbé comme la toile de fond d’un studio photo, avec au-dessus, un écran qui accueillera ensuite une sorte de paysage vidéo mouvant.
Il y a juste une chaise, deux très gros canapés/boudins/polochons où les plus jeunes des personnages aimeront se jeter. A jardin, une porte avec barre de sécurité comme dans les lieux accueillant du public et, à cour, une autre porte avec, à côté, avec machine  à écrire posée sur une petite table.
Cela commence plutôt bien. Erwin (Tristan Schotte), jeune homme émouvant par son indécision, a été invité à dîner chez Mia qu’il décrit comme très séduisante. Son ami,  Sart (Vincent Minne) voudrait bien l’accompagner, et on sent qu’il aurait peu de scrupule à ne faire qu’une bouchée de la jeune femme.
Il y a aussi une certaine Anna, écrivain, la cinquantaine (Bérangère Bonvoisin), qui vit dans un grand appartement où elle a recueilli Truman, un pianiste désargenté en proie à un certaine tristesse (Yoann Blanc). Anna n’a fait publier en réalité aucun livre depuis une dizaine d’années. Puis apparait cette Mia, en effet très belle et attirante qui travaille dans l’édition (Edwige Bally) et à laquelle Erwin n’est pas insensible.
   Dénominateur commun à ces cinq personnages: l’immeuble où vivent Anna et Truman qui les fascine tous: « Moi, dit Mia, je ne suis jamais passée par cette rue. Elle est comme sortie d’un film. Non plutôt d’un livre ».  Truman  lui répond simplement: “Cette maison a du caractère: si tu ne lui plais pas, elle te chasse… » Erwin finira par y trouver un appartement et Mia y viendra aussi de plus en plus souvent. Dans cette pièce écrite en courtes séquences, presque cinématographiques, les personnages qui  font parfois penser à ceux des  films d’Eric Rohmer, parlent avec finesse de musique, d’arts, mais aussi bien sûr, de sentiments amoureux, et la deuxième partie des Gens d’Oz tournera plutôt autour de Mia. Tout de suite crédibles comme si nous avions affaire à des gens de notre immeuble, ils nous deviennent de plus en plus familiers.
Et cela fait, au début du moins, l’intérêt de cette pièce que Yana Borrisova aurait quand même eu le plus grand intérêt à élaguer. Interprétée avec nuances, et correctement mise en scène par Galin Stoev (on l’a connu quand même plus inspiré), le texte a quelque chose d’authentique mais est trop long! La dramaturge
semble avoir un problème de format: sur une heure quarante, ses dialogues, parfois assez stéréotypés, ont du mal à rester convaincants.  Et le public, sans doute lassé, a mollement applaudi…
L’ennui montre le bout de son nez et mieux vaut donc être attentif si l’on veut continuer à écouter jusqu’au bout “ces enfants-adultes ou d’adultes mal grandis qui jouent devant nous pour produire de la tendresse, comme seule façon de s’opposer à la destruction totale du monde extérieur” comme le dit Galin Stoev.

Une occasion de découvrir une auteure inconnue en France… Mais attention, danger! N’y emmenez surtout pas votre vieille cousine, ni votre amoureuse …

Philippe du Vignal

Théâtre de la Colline, Paris jusqu’au 2 avril. T: 01 44 62 52 52.    

Trilogie du devoir de Botho Strauss

de-giuseppe-greco-pour-trilogie-du-revoir-reduitTrilogie du devoir de Botho Strauss, traduction de Claude Porcell, mise en scène de Benjamin Porée

 

  Le dramaturge allemand a écrit cette pièce en 1977 pour la troupe de la Schaubühne, après avoir réalisé une adaptation des Estivants de Maxime Gorki que lui avait demandé Peter Stein, alors directeur du fameux théâtre. Et Claude Régy la monta en 80, dans une mise en scène admirable, très épurée, avec la très jeune Christine Boisson et  avant Grand et petit et Le Parc. Il nous révéla, avec  Michel Dubois et Patrice Chéreau qui, eux, mirent en scène Le Temps et la chambre ce théâtre sur la solitude, l’enfermement, l’incommunicabilité entre les êtres de  toute classe sociale. Mais la pièce,  avec des séquences souvent courtes, ou parfois longues avec de nombreux monologues, difficile à monter et qui nécessite une nombreuse distribution,  a donc été peu reprise.
 Ici, une tribu contemporaine d’hommes et de femmes appartenant  au milieu artistique, à l’intelligentzia locale et à la bourgeoisie d’affaires, se pose la question de savoir quel sens elle peut donner à sa vie quand elle consomme sans grand état d’âme.
Comme le dit l’auteur, ses personnages proches des «aimables épaves de Tchekov (…) sont, de malfaisante façon, des gens qui ne rêvent pas, prosaïques, éclairés, totalement dépourvus de sentimentalité. Amortis dans l’âme. Esclaves à problèmes. Ruines d’intelligence. Restes de réalistes. Petits, tout petits fantoches du général dont jamais ne sortiront de beaux indifférents, des pensifs illusionneurs d’eux-mêmes. »

Ils font partie du cercle d’Amis des Arts, et sont venus pour le vernissage de l’exposition Réalisme capitaliste, et dont Moritz, le directeur d’un musée provincial, bon chic bon genre, la cinquantaine, est le commissaire.  Menacée  d’annulation à cause d’un tableau dérangeant, elle deviendra Imaginations de la réalité  après négociations.
Il y a ici Richard, l’éditeur du catalogue en proie à une crise d’allergie devant des céréales peintes sur un tableau! Kiepert, un directeur de banque, un amateur d’art, un écrivain fauché, un acteur et son fils, un pharmacien et un adolescent qui mitraille tout le monde avec son Polaroïd. Et six femmes épouses, et/ou actuelles, anciennes ou futures amantes mais moins visibles, et dont on ne saura pas grand chose… et enfin un gardien

Ils se connaissent souvent mais semblent dépourvus de repères, regardent les tableaux, ou du moins font semblant, et bavardent comme dans tout vernissage. Vacuité, vanité et volonté de faire illusion… Ils parlent d’eux, d’art, de littérature, longtemps et beaucoup, un verre à la main mais incapables de la moindre empathie envers l’autre, sinon le temps d’un flirt poussé; bref, in vino veritas: ces conversations mondaines ne donnent pas une haute idée de ces gens auxquels on a parfois du mal à s’intéresser.
C’est un peu la limite de cette
pièce intéressante mais longue, et à la dramaturgie difficile, où Botho Strauss voit surtout l’occasion d’une réflexion personnelle sur la représentation du réel dans la peinture mais aussi sur l’image et l’expression de l’imaginaire dans le théâtre, la photo, la littérature… L’œuvre dramatique et romanesque de Botho Strauss agissaient il y a quarante ans, avec un sens aigu de la narration, du temps et de l’espace mais  loin des codes dramatiques de l’époque, et comme une sorte de miroir de la société. Cela dit,  le dramaturge se gardait bien dans Trilogie du revoir comme dans ses autres pièces, de donner clés et explications.
Après 68, nous étions fascinés par cette élégante réflexion sur ce désespoir existentiel et sur la solitude des habitants d’un pays comme l’Allemagne, l’Italie ou la France. Une époque où on découvrait encore le théâtre de Tchekhov, pas aussi joué que maintenant, et qui a sans doute influencé Botho Strauss, via Maxime Gorki.
  Benjamin Porrée, et on le comprend, a voulu se mesurer à cette pièce qui semble aujourd’hui peut-être un peu datée, dont la construction est faite d’allers et retours, avec un grand nombre de personnages comme dans le remarquable Platonov de Tchekhov justement, qu’il avait monté il y a trois ans (voir Le Théâtre du Blog).
« Nous sommes donc comme les personnages de la pièce nous aussi encore dans cette même crise. Nous en sommes les enfants, les observateurs par naissance et nous devons continuer d’en témoigner, (…) Nous avons voulu penser les images  Notre travail trouve ici son moteur dramaturgique dans le visuel, dit Benjamin Porrée. Les corps au plateau ainsi que les projections de vidéo composent des tableaux vivants. » 
Oui, mais une fois sur le plateau, cela donne quoi ? Malheureusement, pas grand chose d’intéressant. D’abord la scénographie, assez prétentieuse ne peut pas  servir une pièce comme Trilogie du revoir. Imaginez un grand espace vide avec un canapé de six places au moins que l’on verra sur tous les angles,  grâce à un plateau tournant à deux pistes, avec au fond,  une grande paroi vitrée qui servira, comme les deux côtés de la scène, d’écran vidéo.  Avant même que la représentation commence, l’adolescent qui, dans la pièce prend en photo les visages des spectateurs avec un Polaroïd, tient ici une petite caméra dont les images sont retransmises en très gros plan, et cela de façon presque permanente. Bref, cela commence mal, avec ce procédé que l’on voit partout depuis quelques années, devenu d’une banalité affligeante et qui n’apporte rien même pas un confort visuel.
 Benjamin Porrée dit vouloir: «mettre en lumière la coexistence entre le films, le théâtre, le off, le Hors-champs (sic). Mon but est de donner au spectateur la sensation qu’il est un visiteur privilégié de l’exposition. Les images projetées s’approchent,comme s’il faisait lui-même un pas pour examiner le détail d’un tableau.»
Quelle naïveté! 
Le jeune metteur en scène semble ici découvrir avec émerveillement, de nouveaux joujous avec la vidéo et un plateau tournant qui ici ne sert strictement à rien (tout le monde n’est pas Thomas Ostermeier !)
A cause d’un manque de véritable réflexion dramaturgique et scénographique, il n’y a donc aucune évolution dans la mise en scène du réel, et ce qui aurait pu être, de nos jours, assez provocateur et dénonciateur d’un monde urbain et d’un mode de vie capitaliste) distille un rare ennui…
Comme le disait hier sur France-Inter l’écrivain et metteur en scène Wouajdi Mouawad, le théâtre se doit de proposer une parole pour recréer une communauté, mais à la condition que cela soit bien fait. En confondant impunément image et texte,  Benjamin Porrée s’est vite pris les pieds dans le tapis!
Bref,il ne réussit jamais à réaliser la forme de narration dramatique imaginée par Botho Strauss, et le spectacle ne fonctionne pas. Surtout avec des acteurs qui, pas ou peu dirigés et à la diction souvent approximative comme Sylvain Diueuaide, (le directeur du musée) qu’au début surtout on a du mal à comprendre…
Même de bonnes comédiennes comme Mireille Perrier ou Hélène Rencurel ont du mal à s’imposer.
Et avec une unité de jeu aux abonnés absents, le résultat ne se fait pas attendre : dans cette belle et grande  salle à moitié vide, (bonjour l’ambiance !) le public où il n’y a presque aucun jeune, somnole, et une bonne vingtaine de spectateurs s’enfuit discrètement au bout d’une heure. On les comprend !
Le spectacle, déjà assez mal accueilli cet été en Avignon,  durait trois heures; même réduit à deux heures et demi, il n’arrive jamais à prendre son envol et devient vite interminable. Public de Meaux, Beauvais, Tarbes, Mulhouse, Saint-Quentin et Montluçon, vous pourrez vous épargner ce naufrage théâtral. Qu’en sauver ? Juste quelques belles images-soignées,peut-être même trop-d’ombres d’invités en fond de scène! Un peu juste pour une soirée !
«Quand il réussit, dit Botho Strauss, quand il utilise les comédiens pour ramener le plus lointain à une inconcevable proximité, le théâtre acquiert une beauté déconcertante, et le présent gagne des instants qui le complètent d’une manière insoupçonnée. »
Avec cette revisitation de Trilogie du revoir, on en est vraiment loin! Dommage…

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué du 9 au 20 mars aux Gémeaux/Scène nationale 49 avenue Georges Clémenceau (92)Sceaux.

L’Odin Teatret au Théâtre du Soleil

 

L’Odin Teatret au Théâtre du Soleil

Variations autour de Devant la loi de Franz Kafka,  mise en scène et dramaturgie d’Eugenio Barba.

L’Odin Teatret reprend un spectacle créé une vingtaine d’années qui avait été présenté au Théâtre du Lierre, et dont le titre se réfère à un verset de l’Évangile selon Saint-Matthieu (12-39): « Une génération méchante et adultère demande un signe ; il ne lui sera donné d’autre signe que celui du prophète Jonas ».
Devant la loi raconte l’histoire d’un homme venu de la campagne qui  se présente devant la porte de la Loi mais ne peut la franchir» par timidité et obéissance, n’ose pas franchir la Porte de la Loi. L’homme réfléchit et demande au gardien, s’il pourra entrer plus tard. « C’est possible, lui dit-il, mais pas maintenant.
Le spectacle entrecroise des angoisses métaphysiques et nihilistes, des trames souterraines, des versions apocryphes et noires des Livres Sacrés. Le désespoir se déguise en espoir, et l’extrémisme spirituel prend des airs de scepticisme goguenard. L’espace public du théâtre devient l’espace paradoxal pour une solitude partagée.
Nous sommes quatre-vingt spectateurs assis en cercle devant  les dix acteurs de l’Odin Teatret qui vont déployer leurs chants et leurs danses autour des versions apocryphes et noires des livres sacrés, et deux  jeunes acteurs se sont joints aux fidèles de l’Odin Teatret.
Le désespoir se transforme en espoir et l’extrémisme spirituel prend des airs de scepticisme goguenard. L’espace public du théâtre devient l’espace paradoxal pour une solitude partagée. Mais nous n’avons retrouvé la fascination exercée par les anciens spectacles de l’Odin Teatret…

Les grandes villes sous la lune, mise en scène et dramaturgie d’Eugenio Barba

« Le spectacle est né par hasard en 2000, d’un troc entre notre théâtre et un groupe de patients de l’hôpital psychiatrique de Bielefeld  (Allemagne) dit Eugenio Barba. Nous pensions ne le présenter qu’une seule fois, mais il fait partie désormais de notre répertoire. Il décrit posément des scène d’exil, de massacres et d’exactions qui appartiennent à l’histoire de notre temps, accompagnés de chants de poètes qui nous sont chers : Bertolt Brecht, Jens Bjorneboe, Ezra Pound, Li Po. »
Dix acteurs assis en demi-cercle, avec leurs accessoires et instruments de musique à leurs pieds. Un soldat en treillis très raide se place au centre et chante une mélopée : « J’étais devenu un soldat expérimenté/ Quand je signais pour aller en Iran(…) J’ai vu bien des champs de bataille/ Mon pays a une grande mission (…) Et quel cadeau venu d’un pays lointain/ Réveilla ma mère un matin/ Les restes de mon corps sauté sur une mine/ Dans un cercueil avec le drapeau canadien… ».
Une succession d’images et de chants donne le frisson. Iben casse un verre de vin : « Je suis allée là où je pouvais, j’ai changé de pays plus souvent que de chaussures (…) même l’hiver le plus long n’est pas éternel (…) les maisons de mes amis sont vides, mais la nuit, ils sont avec moi ! ».
Roberta incarne Mère Courage, Iben reprend  son costume rouge pour le rôle de Catherine, la fille muette de  la cantinère qui s’enfuit et va tenter de toutes ses forces de réveiller la cité de Halle sur le point d’être envahie.
Emotion, souvenirs : avec Cendres de Brecht joué par l’Odin Teatret en 1982.
Tage chante la complainte de Mackie de L’Opéra de Quat’sous, et Roberta chante aussi Kurt Weill en nourrissant  un poisson rouge dans un bocal placé entre les jambes d’Iben/Catherine allongée et violée.
Julia, elle, avance lentement dans son travail de tricot en tirant derrière elle de grosses pelotes de laine, l’air extasié. « Les empires s’effondrent, l’avenir est dans les ténèbres, l’eau de pluie, à force de couler, vient à bout de la roche la plus dure !
Le spectacle se conclut par un final magnifique en forme de revue américaine avec un chant chinois et le très fameux Moon of Alabama publiée à l’origine avec des paroles d’Elisabeth Hauptmann, dans Les Liturgies domestiques de Bertolt Brecht, puis mise en musique par Kurt Weill, pour Mahagonny en 1927, et reprise entre autres par Boris Vian, David Bowie, Melina Mercouri…

Edith Rappoport

Théâtre du Soleil,  Cartoucherie de Vincennes, du 16 au 20 mars, mercredi, jeudi vendredi et samedi à 20 h 30, et dimanche à 15 h 30 et  samedi 19 mars T : 01 43 74 24 08.

www.theatre-du-soleil.fr www.odinteatret.dk

 

Huis Clos de Jean-Paul Sartre

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Huis Clos de Jean-Paul Sartre, mise en scène d’Agathe Alexis et Alain-Alexis Barsacq

 «L’enfer, c’est les autres », la réplique de cette pièce a fait florès… Trois personnages, récemment décédés, sont enfermés ensemble pour l’éternité, et condamnés à se torturer les uns les autres. Pas de flammes, ni  gril, ni  pals dans ce lieu où chacun sera le bourreau des autres.
Selon le philosophe, sa fameuse petite phrase a été mal comprise : «On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’était toujours des rapports infernaux. Or, c’est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors, l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance. »
Jean-Paul Sartre a mis en place une dialectique diabolique, avec des personnages dépravés, lâches et menteurs : Joseph Garcin, directeur d’un journal pacifiste, coureur de jupons vivant à Rio avec sa femme et fusillé pour désertion (Bruno Boulzaguet), Inès Serrano, ancienne employée des Postes, lesbienne perverse responsable du suicide du mari de Florence qu’elle a détournée de lui; Inès sera finalement tuée par cette même Florence (Agathe Alexis), et Estelle Rigault, riche mondaine, nymphomane, qui a tué son bébé sous les yeux du père qui était son amant et qui s’est suicidé (Anne Le Guernec).
Ils vont s’affronter, s’allier en alternance, mais pour mieux se trahir. Aucun ne peut échapper au regard de l’autre qui va le juger. Ce drame, concis, en un acte et cinq mouvements, ménage de constants renversements de situation.
La mise en scène, sans affèterie, privilégie le texte, met en valeur son habileté dramaturgique, et se concentre sur le jeu des acteurs. Précis dans leurs déplacements, justes dans leur phrasé, ils campent des êtres à la fois pugnaces et vulnérables, tels des boxeurs sur un ring. Malgré leurs tentatives pour échapper à cet enfer, ils ne peuvent s’empêcher de revenir à la charge..
La scénographie traduit cet enfermement moral : un lieu vide, abstrait, avec trois fauteuils et, en fond de scène, un escalier qui ne mène nulle part, surplombé par le « bronze de Barbedienne » comme le précise la didascalie mais qui, ici ne ressemble pas à la sculpture attendue. Le dispositif  bi-frontal englobe les spectateurs, confinés eux aussi dans le petit espace de l’Atalante, bas de plafond, étouffant !  Surtout quand la fumée pénètre par la porte donnant sur un long et mystérieux couloir, par où entre et sort le gardien.
Créée par Raymond Rouleau, avec  Michel Vitold, Tania Balachova, Gaby Sylvia,et René-Jean Chaufard au théâtre du Vieux-Colombier, à Paris le 27 mai 1944, sous l’occupation allemande -ce qui avait exposé son auteur aux vindictes des patriotes-, la pièce apparaît ici dépoussiérée et n’a perdu ni de sa force ni de son ambiguïté.
Pourtant, en convoquant ces damnés, Jean-Paul Sartre entendait aborder la notion de liberté : « Ils ont commencé à être lâches, rien ne vient changer le fait qu’ils étaient lâches. C’est pour cela qu’ils sont morts, c’est pour cela, c’est une manière de dire que c’est une mort vivante que d’être entouré par le souci perpétuel de jugements et d’actions que l’on ne veut pas changer. De sorte que, en vérité, comme nous sommes vivants, j’ai voulu montrer par l’absurde, l’importance chez nous de la liberté, c’est à dire l’importance de changer les actes par d’autres actes. Quel que soit le cercle d’enfer dans lequel nous vivons, je pense que nous sommes libres de le briser (…) »  De quoi méditer… Cette version de Huis clos, simple et forte nous y incite.
Créé à l’Atalante en 2013, le spectacle s’est déjà joué plus de cent fois. Ces nouvelles représentations vont relancer des tournées, en avril à Kiev, puis en Guyane et en Espagne… 

 Mireille Davidovici

 Théâtre de l’Atalante, place Charles Dullin, Paris, jusqu’au 27 mars.

 

 

Rosa Liberté, texte et mise en scène Filip Forgeau

Rosa Liberté, texte et mise en scène Filip Forgeau

 

couv-RL-1-copieRosa Luxemburg : une figure, presque une allégorie : le « drapeau rouge »  (titre du journal qu’elle a créé à Berlin en 1918) d’une révolution qui devait se faire en Allemagne, position avancée du capitalisme et des ses contradictions, avant la première guerre mondiale. Que cette révolution ait eu lieu en Russie, pays qui n’y était pas prêt selon Karl Marx, a  encore  renforcé l’enthousiasme et la volonté révolutionnaire de cette fervente militante.

  Le poète et dramaturge Filip Forgeau a écrit la grande ode, les stances de cette vie passionnée : apprendre, aimer, lutter, résister. Pour la cause, Rosa, pour être à sa juste place dans le monde du savoir et du combat politique, a quitté sa famille. Exilée à Zurich, elle a ainsi manqué la mort de sa mère, puis de son père, et elle est triste, mais quoi, le monde, les masses prolétariennes ont besoin d’elle…
De son assassinat, le visage fracassé à coups de crosse, une balle dans la tête comme si ça ne suffisait pas, puis son corps jeté dans un canal, Filip Forgeau remonte, avec le récit de sa mort, la boucle d’une vie pleinement vécue, consacrée à la liberté.. Rosa Lux, comme certains la nomment, Rosa Lumière, est de ces femmes qui éclairent. Comme Milena Jesenska, qui a aussi été la correspondante de Franz Kafka,  ou  Anaïs Nin,  l’amie d’ d’Henry Miller. L’auteur les réunit ici en une trilogie des grandes libératrices, insupportables aux pouvoirs machistes et fascistes.

  Une musique très contemporaine (la bande-son de bruitages est, elle, moins réussie) soutient une scénographie simple et décalée : des ballons rouges suspendus. Soizic Gourvil, qu’on a vue dans La Chambre de Milena en février dernier (Voir Le Théâtre du blog), donne sa jeunesse, son énergie, à toutes les Rosa, jeunes, vieilles, amoureuses, travailleuses, combattantes… La comédienne n’est pas Rosa : elle dit Rosa, la raconte, reçoit dans son corps les soubresauts du récit. Avec le regard presque toujours fixé au-dessus du public, dans une sorte d’eden.

 Étrange, pour celle dont la dernière prison fut un hôtel Eden… En tout cas, ce regard renvoie à un idéal, ou même à un idéalisme, celui peut-être celui de la grande révolutionnaire, et l’immortalise ici dans son “illusion lyrique“ , comme aurait dit André Malraux. Avec une scansion du poème, souvent ternaire, et tenue avec une parfaite rigueur. Trop parfaite : pour ce que dit cette Rosa au-dessus des âges, on regrette que, ne fût-ce qu’un instant, la comédienne et le metteur en scène n’aient pas osé la voix nue ni le regard sur nous. Peut-être trop violent? Mais  cela aurait apporté une grande ouverture…
 Serait-ce la métaphore du blocage actuel de l’idée de révolution ?

Christine Friedel

Théâtre de l’Epée de bois, Cartoucherie de Vincennes. T : 01 48 08 39 74,  jusqu’au 27 mars.
Rencontre avec l’auteur et Elsa Faucillon, dirigeante du P.C.F., le 19 mars à 17h45.
Rencontre avec Jean-Luc Mélenchon, Jean-Numa Ducange, historien, Daniel Mesguich, metteur en scène, et Nicolas Romeas, fondateur de la revue Cassandre, le 26 mars à 17h 45.

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Don Juan de Molière

Dom Juan de Molière, mise en scène d’Anne Coutureau

 

Visuel 2 © Svend AndersenQuelle histoire que celle de ce «grand seigneur méchant homme» et de son valet Sganarelle (1665)! Molière dresse ici un réquisitoire contre l’orgueil et l’imposture des grands,  la petitesse d’âme et la prétention hypocrite des privilégiés de la naissance et de la fortune.
Face à un Sganarelle éberlué et fasciné, choqué et impuissant, Don Juan le libertin séduit toutes les femmes, paysannes ou bourgeoises, mais ne consent à aucun attachement, même avec sa digne épouse Elvire qu’il ne veut plus entendre. Et il fuira aussi le dangereux salut par l’honneur quand ses beaux-frères, outragés par son défi conjugal, le poursuivront. Essuyer une tempête, braver l’errance dans la forêt, obliger un pauvre à renier sa foi, inviter enfin à dîner la statue du commandeur qu’il avait tué autrefois. Duper aussi son créancier, insulter un père accablé, et feindre finalement de se repentir:  tout participe chez Don Juan d’un bel exercice d’hypocrisie ludique, lui qui ne supporte ni concurrence ni rivalité avec son ennemi d’envergure, le Ciel.
Anne Coutureau, maîtresse d’œuvre d’un très réussi Naples millionnaire! d’ Eduardo de Filippo,  a réalisé ici une mise en scène passionnante qui, malgré des maladresses, a de réelles qualités, et elle tire la pièce vers une tragédie noire, pour laquelle
James Brandily a imaginé un plateau immense perdu dans des nappes de brume qui cachent à peine les beaux combats virils dans une lumière blafarde, bravant les mystères et les ombres, les doutes et les peurs dans la nuit obscure.
On connaît la fin fatale de ce séducteur, victime consentante du Ciel, représentée ici par une scène naturaliste avec génuflexions, tirée de la semaine sainte à Séville, avec un Christ vivant mis en en croix. Les jeunes acteurs, « issus de la diversité » ou dits encore « de banlieue », comme l’excellent et imprévisible Birane Ba (Pierrot), Aurélia Poirier ( Mathurine ) et Alison Valence (Charlotte), qui remplacent à merveille et avec une rare vitalité, les paysans des mises en scène d’antan quelque peu… muséaux.
Sganarelle (Tigran Mekhitarian), lui, se situerait entre bienséance et dérive subversive, quant à  l’accent social. Il joue les valets soumis, et, à la fois velléitaire et contestataire,  il a une gestuelle libre et dégagée mais des intonations parfois un peu attendues. Peggy Martineau, elle,  interprète de façon magistrale, Elvire, la femme digne et bafouée.
Quant à Dom Juan (Florent Guyot), Anne Coutureau en fait un être peu attachant, violent, impulsif, égoïste, calculateur, qui cherche le plaisir et la jouissance dans le mépris affirmé de l’autre. Et nous approuvons, bien entendu, la position de la metteuse en scène sur la condition féminine, quand elle met en exergue le rapport distordu de l’homme à la femme, du maître abuseur à la servante abusée, du consommateur à la consommée, et en général, du puissant au faible… Don Juan, le séducteur suit l’appel instinctif de son corps : un désir à fleur de peau qui lui fait « aimer» toute jeune femme qui passe près de lui. Avec comme méthode arriver à ses fins, la violence physique et mentale.
La pièce prend alors l’allure d’une danse de mort, sombre et oppressante mais le jeu en vaut bien la chandelle: Anne Coutureau dénonce ici avec raison la place réductrice, encore maintenant, assignée à la femme et aux êtres de moindre condition sociale : valets, paysans et bourgeois.
Le spectacle, qui gagnerait à être parfois plus resserré, devrait vite trouver son vrai rythme de croisière.

 Véronique Hotte

 Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 17 avril.

Les Aventuriers de la Cité Z

Les Aventuriers de la Cité Z, de Frédéric Bui Duy Minh, Cyril Courbet et Aymerac de Nadaillac, mise en scène d’Aymerac de Nadaillac, collaboration artistique d’Alain Sachs

 série Z Au départ, une histoire vraie, celle  de Percy Harrison Fawcett, d’abord élève officier anglais qui, de 1906 à 1913, participa à six expéditions cartographiques  en Bolivie, et qui découvrit un document portugais de  1753 relatant la découverte d’une cité Inca fabuleuse. L’explorateur traversera la jungle amazonienne à la découverte de ses ruines mais ne donna plus signe de vie après mai 1925…
De quoi inspirer Hergé: dans L’Oreille cassée, Tintin rencontre un explorateur du nom de Ridgewell, et Arthur Conan Doyle créera un professeur Challenger dans Le Monde perdu.
Et nombre de cinéastes ne se sont jamais privés de raconter des histoires d’explorateurs, riches et intrépides  à la recherche de fabuleux  trésors dont Philippe de Broca avec L’Homme de Rio et, bien sûr, Steven Spielberg  à partir de 1981, avec Indiana Jones et Les Aventuriers de l’arche perdue puis Indiana Jones et le Temple maudit, Indiana Jones et la dernière croisadeIndiana Jones et le Royaume du crâne de cristal. 
   Le  théâtre et, en particulier, la comédie musicale ont aussi assez friands de ce genre d’aventures. Mais sur une petite scène, sans trop de moyens, avec quelques acteurs, comment raconter une histoire pareille? Mission impossible?  Non, mais en tout cas périlleuse, si on se prend au sérieux. Mais les trois complices, avec l’aide efficace d’Alain Sachs, ont intelligemment joué la carte de la parodie, et utilisent des personnages stéréotypés selon en scénario parfaitement déjanté auquel on a le plaisir de ne pas croire un instant. Cela crée, bien entendu, une belle complicité entre acteurs et public.
Cela se passe au début du vingtième siècle où Joan, une belle jeune femme séduisante (formidable Sara Lepage) capable de se transformer en vamp en quelques secondes, demande à une sorte d’aventurier hardi mais un peu minable, souvent imbibé et à l’Ouest,  de retrouver son explorateur de père disparu.

 Il y a aussi un sinistre nazi au nom burlesque d’Heinrich Schpunz qui dit avoir déjà visité un bonne douzaine de continents,  et  que le Troisième Reich aurait envoyé  pour essayer de récupérer le fameux trésor…
Côté dramaturgie, on n’échappe pas aux poursuites, rencontres du troisième type et  heureux dénouements après moult aventures des plus dangereuses. Merveilleux outil que le théâtre quand il est bricolé et quand il ne cherche surtout pas à copier un réel impossible à restituer!  Mais leurs créateurs ont alors tout intérêt à avoir l’imagination fertile. Comme Cyril Gourbet et Damien Cravagno qui ont  fait un remarquable travail scénographique et pictural. Avec entre autres des feuilles  de contre-plaqué figurant les pages d’un grand livre,  quelques accessoires comme un guidon et un gros phare pour figurer un side-car, et des rideaux/toiles peintes (on pense souvent aux merveilleux décors imaginés par Michel Lebois pour Chroniques coloniales ou Les Aventures de Zartan, frère mal aimé de Tarzan, (1971) et pour Robinson Crusoé (1972) du grand Jérôme Savary). Et aussi quelques petites vidéo-projections « naïves »pour assurer les transitions pour faire voyager les personnages en avion ou en bateau!
Tout est d’une “épouvantable” fausseté: les gorilles, les murs en pierre de la tombe, la jungle, les pyramides, le tout souvent dessiné en ligne claire, etc. Ce qui ajoute encore au décalage de la mise en scène précise et d’un sur-jeu très maîtrisé. Ce qui donne très logiquement  au spectacle une incroyable vérité : « L’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas une vérité et un mensonge qui n’est pas un mensonge”, disait déjà il y a plus de trois siècles le grand Chikamatsu Monzaemon.
Résultat: un grand spectacle de vrai théâtre, intelligent, petit bijou de drôlerie avec un Jack Beauregard pas très courageux (Cyril Gourbet) qui voyage en bateau, en pirogue, side-car, et qui va se trouver face à des bêtes féroces. A la fin, un couple d’affreux cannibales accueillera celui des explorateurs. Bref, on est en plein délire…
Aymeric de Nadaillac et Loïc Trehin jouent à eux deux une dizaine de personnages. Ce spectacle assez rare, bourré de gags et plein d’humour, avec une remarquable bande-son, réussit aussi à faire naître par moments l’émotion. Le tout, à un rythme déjanté mais absolument parfait et avec une forte unité de jeu. Chapeau!
  Que demande le peuple? Rien de plus. Si, quand même: la reprise d’un spectacle aussi réussi et rodé ( pour tout public à partir de six ans) par ce quatuor de bons auteurs et comédiens, et qui a déjà fait ses preuves… mériterait une scène un peu plus grande et un peu plus haute. On comprend mal qu’un grand théâtre national parisien, ou régional ne le programme pas pour une longue série… Décidément, le comique semble mal vu dans le théâtre public!

 Philippe du Vignal

 Apollo Théâtre 110 rue du Faubourg du Temple Paris (11ème) jusqu’au 30 avril.
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L’Adversaire, d’après Emmanuel Carrère

L’Adversaire d’après Emmanuel Carrère, adaptation de Vincent Berger et Frédéric Cherbœuf, mise en scène de Frédéric Cherbœuf

 

25407842115_f7eff4d389_o.« Quand il faisait son entrée sur la scène domestique de sa vie, chacun pensait qu’il venait d’une autre scène où il tenait un autre rôle, celui de l’important qui court le monde… et qu’il reprenait en sortant. Mais il n’y avait pas d’autre scène, pas d’autre public devant qui jouer l’autre rôle. Dehors, il se retrouvait nu. Il retournait à l’absence, ou vide, ou blanc, qui n’étaient pas un accident de parcours mais l‘unique expérience de sa vie. »
Voilà un des aspects étranges et singuliers du personnage principal de L’Adversaire, Jean-Claude Romand – ainsi nommé dans la réalité comme dans l’auto-fiction-qu’Emmanuel Carrère met en exergue en proposant du meurtrier un faisceau aigu et miroitant de visions contradictoires.  
  Une vie auprès des siens, et une autre à l’extérieur, mensongère, irréelle et nulle.De son côté, Frédéric Cherboœuf reprend à son compte dans une belle mise en abyme théâtrale les questionnements de l’écrivain. Et le spectacle ne reconstitue pas le fait divers morbide mais bien l’élaboration du livre. Ainsi, dans une manière de double regard pour le public retranché dans la salle, comme aux Assises,  le metteur en scène et acteur Frédéric Cherbœuf, intrigué et passionné, vient interroger l’auteur, l’acteur Vincent Berger.
Quand Emmanuel Carrère a interrogé le criminel, la première fois, par lettre à laquelle réponse lui fut accordée deux ans plus tard, puis au cours de ses visites ultérieures en prison, pour  préparer son livre.

 L’adaptation repose sur une écriture documentaire : interrogatoires, témoignages et reconstitutions,  d’après le récit de l’auteur Emmanuel Carrère, qui a un regard éthique et esthétique et sur des séquences significatives entre proches ou entre journalistes.
Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand tue sa femme, ses enfants, ses parents, puis tente, mais en vain, de se tuer lui-même. Nullement médecin et chercheur à l’O.M.S. à Genève comme il le faisait croire, mais sans activité et en quête de l’argent de ses proches qu’il prétendait placer, il mentait depuis dix-huit ans! Près d’être découvert, il préféra supprimer ceux dont il ne pouvait plus supporter le regard.
Comment ce meurtrier fascinait-il par la duplicité, le double jeu et le calcul prémédité ? Il ne cessait de trouver son adversaire dans les autres mais aussi en lui-même, et s’oppose à l’autre dans une situation de combat et de compétition.
L’adversaire ultime s’incarne en une sorte de Satan, le « plus savant et le plus beau des Anges », selon la poésie baudelairienne.
Dans l’histoire de Job, Satan appartient aux «fils de Dieu» et fréquente leur cour. Ce n’est pas un diable authentique, et il se rapprocherait plutôt de celui qui contredit l’assurance de Dieu, qui l’autorise à éprouver le juste : il n’apparaît pas comme un vrai réprouvé.
Mais Jean-Claude Romand, lui, plus la représentation avance, apparaît comme un être calculateur et froid, à la personnalité abusive, exerçant un attrait ambigu sur des êtres fragiles et crédules : son épouse, ses enfants bien entendu, son meilleur ami et sa femme, ses maîtresses enfin, et puis encore les visiteurs de prison chrétiens qui se laissent conduire aveuglément par ce curieux maître.
La mise en scène précise, détaillée et délicate, fait une large place à l’énigme et au mystère qui entourent cette affaire si tragique. Camille Blouet, magistral au piano, donne un souffle qui nous fait quitter la chape de plomb de ces événements maudits. Les amis et les visiteurs, (Jean de Pange, Gretel Delattre, Alexandrine Serre et Maryse Raver), égarés, évoquent avec humilité, incertitudes et pertes de repères du criminel. Vincent Berger incarne le romancier: soit la malédiction d’une vérité qui se cherche et ne se laisse pas atteindre mais aussi le bourreau, le renégat ultime.
Le théâtre est toujours un beau laboratoire de recherche sur l’indécidable existentiel…

 Véronique Hotte

Théâtre Paris-Villette, jusqu’au 26 mars. Théâtre des Quartiers d’Ivry, du 29 mars au 8 avril.
Le texte est édité chez P.O.L Editeur 2000.

La joyeuse et probable histoire de Superbarrio que l’on vit un jour s’envoler dans le ciel de Mexico

La joyeuse et probable histoire de Superbarrio que l’on vit un jour s’envoler dans le ciel de Mexico, texte et mise en scène de Jacques Hadjaj

superbarrio-photo-pierre-dolsaniSuperbarrio tient d’une sorte de bande dessinée théâtrale, allègre, pourtant inspirée par le  tremblement de terre qui, le 19 septembre 1985, provoqua environ 10.000 morts,  30.000 blessés et de terribles dégâts. L’épicentre du séisme  était situé à 350 km au large de la côte pacifique du Mexique.
Le personnage de Superbarrio a bien existé dans Mexico ravagée par cette catastrophe… Ouvrier, ancien champion de lucha libre (catch mexicain), avec  le visage masqué, en combinaison rouge et cape jaune, il défendit les droits des sans-abris, tel un Zorro des faubourgs.
En effet, plusieurs années après, les survivants vivaient toujours dans des conditions lamentables, malgré les dons qui ont afflué mais qui ont été détournés par une riche propriétaire. Une fois costumé, Superbarrio enfourche sa mobylette qui tombe en panne, et il lui faudra marcher pour gagner le centre ville.
Autour de Superbarrio, une ronde de personnages : sa sœur, un cousin policier, un ange tombé du ciel, une stripteaseuse, un travesti, un jeteur de sort, une femme d’affaires… Certains le soutiennent mais d’autres le combattront. Sa sœur, qu’aimait un de ses cousins, tombe amoureuse d’un homme qui, la corde au cou qui veut aller se noyer. Et une idylle se noue entre la propriétaire et Superbarrio qui renoncera finalement à se présenter aux élections présidentielles.
 Accompagné par un orchestre qui joue une musique savoureuse de Marc Bollengler, le spectacle enchaîne des séquences comiques, comme celles entre une prostituée, amoureuse de Superbarrio et un travesti.
Malgré quelque vingt minutes de trop, la pièce de Jacques Hadjaj se révèle assez réjouissante…

Edith Rappoport

Théâtre 13/Seine à 20 h,  et le dimanche à 16 h, relâche lundi, 30 rue du Chevaleret 75013 Paris jusqu’au 17 avril. T: 01 45 88 62 22. 

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