Romance sauvage

Romance sauvage texte et mise en scène de Pierre Lericq

Romance_Rrr_copieLa compagnie des  Epis noirs est bien connue pour une sorte de théâtre musical; et on avait pu la voir, notamment avec un spectacle comme Flon Flon au festival d’Avignon. Pierre Lericq jongle sans cesse entre le réel et le jeu, le vrai et le faux, avec une écriture qui rappelle parfois celle du grand Gherasim Luca. Jeux de, et sur les mots, du genre : « à vous/avoue, poules qui couvent au couvent (exemple autrefois rabâché par nos mamans pour nos montrer toute la complexité de la langue française!) boire nos déboires, T’es vraiment partie de l’eau delà/Lola; des mots/lyre.  Pour nous conter les amours d’un couple sans doute à partir d’une bonne base autobiographique.
Et  Pierre Lericq enfonce le clou: »Cette histoire,dit-il, est totalement imaginaire, puisqu’elle m’est réellement arrivée. (…) Car tout ceci est réellement un jeu. Dans cette pièce, Je est un autre et l’autre est un jeu. Un jeu de lego, bien sûr. Un jeu de construction avec l’autre. C’est l’histoire d’amour de deux acteurs, de deux animaux appelés être humains, deux enfants qui jouent pour ire d’eux-mêmes et nous faire rire avec eux de leur Romance Sauvage qu’ils jouent et vivent sur cette scène qui n’est autre, comme dit un certain, que notre monde. »
  Et cela donne quoi, le meilleur, avec toutefois quelques erreurs. Lui, Pierre Lericq joue, chante, et accompagne à la guitare sèche les quelque douze chansons qu’il a composées avec un rare bonheur,, en complicité absolue avec Manon Andersen, tout aussi remarquable que lui… I
Ils racontent réciproquement leur histoire d’amour assez compliquée, faite de départs et retours: « Je te quitte mais je t’aime », ou variante: « Je t’aime mais je dois te quitter ». « Après tout, mieux vaut que je revienne »…
C’est un vrai bonheur de les voir sur le plateau faire naître des moments de belle poésie, voire de véritable émotion. Ils chantent surtout, plus qu’ils ne jouent: les souvenirs, la nostalgie, la volonté féroce de mordre à la vie, le burlesque au second gré avec ces jeux de mots déjantés.
Incontestable, ces deux-là possèdent une belle sensibilité et un vrai métier situé aux confins de ce que l’on pourrait appeler une comédie musicale intimiste. Et ils bougent formidablement tous les deux, bien dirigés Sylvain Jailloux.
Du côtés des bémols: une sonorisation fatigante que rien ne justifie, surtout dans un petite salle et quelques de scènes de théâtre dans le théâtre usées jusqu’à la corde mais dont la mode continue à sévir. Et ce spectacle d’une heure vingt, qui n’a pas tout à fait la même énergie sur la fin, gagnerait beaucoup à être élagué d’une dizaine de minutes.
Malgré ces réserves, que cela ne vous empêche pas d’y aller voir, une petite louche d’une telle poésie jubilatoire, par les temps qui courent, cela ne se refuse pas

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire 53 rue Notre-Dame des-Champs 75006 Paris. T: 01 45 44 57 34.


Archive pour avril, 2016

La Dernière Bande de Samuel Beckett


 

Dernière bande.

La dernière Bande de Samuel Beckett, mise en scène de Peter Stein

 

 

L’ancien directeur de la Schaubühne à Berlin  de 1979-1985, installé aujourd’hui en Italie, s’attaque pour la première fois à une pièce du grand écrivain irlandais, confiant ce monologue à Jacques Weber, avec lequel il avait créé avec bonheur Le Prix Martin d’Eugène Labiche, à l’Odéon, en 2013 (Voir Théâtre du Blog).

Tignasse blanche hirsute, affalé sur une table métallique, il attend que le public s’installe. Grimé en clown, faux nez, costume rembourré, il se redresse, se lève avec des gestes lents, incertains, s’active en tremblotant dans le rond de lumière qui cerne sa table, mange des bananes cachées dans ses tiroirs, puis recherche la boîte n°3, bobine 5 : « Ah ! petite fripouille ! ironise-t-il, se délectant des mots. (Il sort une bobine, l´examine de tout près.) Bobine cinq. (Il la pose sur la table, referme la boîte trois, la remet avec les autres, reprend la bobine.) Boîte trois, bobine cinq. (Il se penche sur l´appareil, lève la tête. Avec délectation.) Bobiiine ! »L’action, précise l’auteur, se déroule « Un soir tard, d’ici quelques temps ». Chaque année, à l’occasion de son anniversaire, Krapp s’enregistre ainsi sur un magnétophone et écoute d’anciennes bandes. Ce soir, il a soixante-neuf ans et cette bobine, avec laquelle il  va dialoguer, date de son trente-neuvième anniversaire.
En décembre 1957, Samuel Beckett entend la voix de l’acteur irlandais Patrick Magee sur la BBC. Quelques semaines plus tard, Krapp’s last Band est né. La création a lieu au Royal Court à Londres avec Patrick Magee dans le rôle de Krapp.
 En France, cette pièce de neuf pages a été créée pour la première fois (deux représentations!) en 1959, par Jean-Pierre Laruy avec Jacques Bouzerand  au Théâtre de la Contrescarpe . Puis Roger Blin s’en est emparée en 1960, au théâtre Récamier ; enfin, l’auteur l’avait mise en scène en 1970 au Théâtre Récamier, et elle fut reprise en 1975 au Théâtre d’Orsay.
En 1969, Samuel Beckett l’avait montée lui-même au Schiller Theater de Berlin, et y avait introduit des changements Cependant, comme ces modifications minimisaient le côté clownesque de Krapp, Peter Stein  décida, pendant les répétitions, de revenir aux didascalies initiales : «Ainsi, nous avons privilégié les pantomimes et réintroduit les séquences de mouvements comme elles sont indiquées dans la première version  constatant qu’elles donnaient à la pièce un cadre, une structure et un certain rythme. »
Jacques Weber entre avec modestie dans ce personnage usé par les ans mais doté d’un humour fondamental et de l’énergie du désespoir. Le clown fatigué du début, avec sa gestuelle bouffonne, ses gags à clefs, et ses bananes, gagne en intériorité à mesure qu’il se confronte à tous les âges de son «moi» intime : sur la bande, le Krapp de trente-neuf ans évoque aussi ses vingt-cinq ans, tandis que le vieil homme se revoit, enfant «en culottes courtes» où, à la veille de Noël, quand, dans un vallon il cueillait le houx, «celui à boules rouges».
Avec une nostalgie mêlée d’une sombre fureur et pour finir, il se repasse plusieurs fois l’épisode de la barque :  « Nos restions là, couchés, sans remuer. Mais, sous nous, tout remuait,  doucement, de haut en bas et d’un côté à l’autre (…) Ici je termine. (Krapp débranche l’appareil, ramène la bande en arrière, rebranche l’appareil.)

- le haut du lac, avec la barque, nagé près de la rive, puis poussé la barque au large et laissé aller à la dérive. Elle était couchée sur les planches du fond, les mains sous la tête,  et les yeux fermés. Soleil flamboyant, un brinde brise, l’eau clapoteuse comme je l’aime. - Passé minuit. Jamais entendu pareil silence. La terre pourrait être inhabitée. (Fin). » »
Au  début du monologue, on sent un être au bout du rouleau, un vieux clown poussiéreux qui tient à peine debout. Mais, au fil du spectacle, il s’anime et remplit le vide de tout son vécu, celui qu’on revisite au seuil de la mort dans un dernier sursaut: lui qui a tout raté (amour et grand œuvre) , lui pour qui le monde s’est dépeuplé, reste possédé par un humour féroce , contrepoint bouffon à ses regrets : «Ce petit crétin d’il y a trente ans, peut-être qu’il avait raison .»
Mise en scène et interprétation sobres, sans pathos, contribuent à faire entendre ce texte laconique, troué. À peupler les silences d’une densité existentielle. Jacques Weber, dirigé avec exigence, habite physiquement le rôle et reste dans la retenue dictée par fatigue intrinsèque du personnage, même et surtout dans les séquences burlesques.
Puis le moment venu, il sait faire surgir le comique, le dérisoire, jusqu’à l’extravagance cynique de Krapp. Peter Stein, fidèle à l’auteur, s’en est strictement tenu au script: « A travers ses indications, Beckett donne au metteur en scène de véritables commandes afin que les représentations de ses pièces correspondent exactement à ce qu’il voulait. (…) Il faut les suivre à la lettre, sinon on prend le risque de détruire la structure très fragile de ses pièces ».
Le résultat lui donne raison.

Mireille Davidovici

Théâtre de l’Œuvre jusqu’au 30 juin T. 01 44 53 88 88  theatredeloeuvre.fr
Le texte, traduit par Samuel Beckett et Michel Leyris, est publié aux Éditions de Minuit.

 

Occupations, occupations

Occupations, occupations…

 

 4907951_6_927d_le-theatre-de-l-odeon-a-paris-occupe-par_9b984c43b0b16ac65cb222e153c2eb70Depuis dimanche soir, la révolte gronde: une cinquantaine d’intermittents du spectacle, rejoints par des étudiants, continue à occuper en effet le Théâtre de l’Odéon à Paris, et leur Coordination entend bien voir respecter les promesses qui lui ont été faites par le gouvernement de Manuel Vals… Les séances de négociations sur le régime de leur assurance-chômage  aujourd’hui  ont donc lieu dans un climat très tendu.
En effet hier, à l’Odéon et à la Comédie-Française, les représentations de Phèdre(s) et de Lucrèce Borgia, ont été hier annulées en raison d’«un appel» des intermittents «à perturber» le spectacle, selon la direction du Théâtre de l’Odéon.
Et un rassemblement, a eu lieu ce lundi à l’appel de la CGT-spectacle et de la Coordination des intermittents devant le ministère du Travail où ont lieu les négociations, et un autre devrait aussi avoir lieu demain jeudi 28 avril devant le siège du MEDEF.

Rappelons que lundi, les négociations ont échoué, et que les intermittents réunis devant l’Odéon puis dispersés par les CRS lundi soir, entendent bien peser sur les décisions qui seront prises quant à leur statut. Et
d’autres théâtres ont été occupés, comme  les Centres dramatiques nationaux de Bordeaux, Toulouse, Grenoble, Rennes, Caen, Lille, Montpellier, et le Théâtre National de Strasbourg dont les occupants nous ont fait parvenir ce communiqué : Nous, chômeur.euses, lycéen.nes, étudiant.es, salarié.es, retraité.es, intermittent.es, précaires, en réaction aux négociations de l’assurance-chômage, à la loi Travail et son monde, et à la mise en place de l’état policier, nous occupons depuis 20h le 26 avril, le Théâtre National de Strasbourg et rejoignons le mouvement d’occupation des théâtres, des facs, des places publiques qui se déroulent en France et ailleurs. »
« 
Nous refusons que 800 millions d’euros d’économies soient faites sur le dos des chômeur.euses alors que six  sur dix d’entre eux/elles ne sont pas indemnisé.es. Nous dénonçons la gestion mafieuse de l’UNEDIC, et nous voulons que les propositions de la Coordination des Intermittents et Précaires soient enfin entendues et appliquées. Nous voulons la séparation du MEDEF et de l’État ! » « Nous refusons la politique des contrôles d’un Pôle emploi à la fois juge et partie, et la culpabilisation des chômeurs et précaires. La loi «Travaille !» et la négociation de l’assurance-chômage sont les deux mâchoires d’un même système qui appauvrit et fragilise nos vies. » « TAFTA, secret des affaires, évasions fiscales, condamnations des lanceurs d’alertes : nous refusons l’organisation ultra libérale de notre monde. Nous refusons la politique de criminalisation des réfugié.es et des sans-papiers. Nous nous rassemblons ici, au Théâtre National de Strasbourg, car nous avons besoin d’un lieu. Les représentations continuent et le travail s’y déroule librement. Nous invitons chacun.e à nous rejoindre. Nous appelons à la grève générale le 28 avril ! Et à manifester en masse ce même jour contre la loi El Khomri, rendez-vous à  14h, Place Kléber, à Strasbourg. Prochaine A.G. mercredi 27 avril 19h. »
Bref, les intermittents, qui ont de bonnes raisons d’être inquiets, ont réussi à mobiliser bien au-delà de leur coordination, sous l’influence évidente du mouvement Nuits debout, même si la loi Rebsamen d’août 2015 garantit un régime spécifique d’indemnisation du chômage pour les artistes et techniciens du spectacle. Les trop fameuses annexes 8 (artistes) et 10 (techniciens) de la convention, relatives aux intermittents ne pourraient plus être supprimées mais, si on a bien compris, le MEDEF tenait à leur abrogation, ou du moins à un très sérieux aménagement en sa faveur.
L’accord financier qui avait été signé le 24 mars dernier par le patronat, et par la CFDT, la CFTC et la CFE-CGC (qui sont minoritaires) exigerait des intermittents 185 millions d’euros d’économies chaque année d’ici à 2018 et suggère que l’Etat aide à hauteur 80 millions. Ce que Denis Gravouil de la CGT refuse  catégoriquement : «On veut,dit-il, arriver à un accord équilibré. Il faut que les employeurs prennent leur part de responsabilité.»
TNSEt ce mercredi matin, la ministre du Travail, Myriam El Khomri, a déclaré sur France 2, que » les partenaires sociaux du spectacle doivent se mettre d’accord de façon apaisée, c’est un élément déterminant : « Mais je pense que cette négociation va aboutir. Elle doit se dérouler dans un climat serein». Et Audrey Azoulay, ministre de la Culture, précise:  » Nous faisons tout pour que ce régime qui est important pour les intermittents, avec cette spécialité culturelle, puisse se développer. Nous sommes très vigilants sur ce point-là ».
Ce qui ne mange pas de pain mais reste bien vague! Comment sortir de l’impasse? Sans doute pas, en tout cas,  en imposant une telle mesure  aux intermittents qui ont tout à y perdre.
Question : Manuel Valls a beau vouloir calmer le jeu et essayer de mettre de l’huile dans ces engrenages compliqués, qui, à l’heure des économies budgétaires tout azimut, va financer l’opération ? Va-t-on encore dégainer une taxe, arme typiquement française?
Reste qu’il faut faire vite, et Manuel Valls n’a sans doute pas besoin de se mettre sur le dos 
une autre affaire.

Un seule chose est absolument sûre : malgré toutes les promesses du gouvernement, les intermittents, plus que vigilants, et on les comprend, ne se laisseront pas faire. Nous vous tiendrons, bien entendu, au courant.

Jeudi 28 avril au matin:

   Suite du feuilleton: après une longue séance de nuit, un accord a été enfin trouvé avec des avantages  pour les intermittents qui « comporte des avancées importantes, a dit Denis Gravouil »,  avec une augmentation de la cotisation patronale de 1%, la fin des abattements pour frais professionnels, l’ouverture des droits à l’indemnisation pour les artistes et techniciens, à partir de 507 heures travaillées sur douze mois, le retour à la date-anniversaire pour le calcul des droits plus avantageux, et ce qui était parfaitement injuste et pénalisait les femmes,  la disparition des baisses d’indemnisation après un congé maternité  et un début de prise en compte des arrêts-maladie pour les affections de longue durée.
Encore faudra-t-il attendre les signatures des partenaires et voir quelles seront les modalités d’application… Et les théâtres occupés le restent du moins pour le moment.

Philippe du Vignal

 

Tchernobyl forever d’après Carnet de Voyage en enfer

Tchernobyl forever d’après Carnet de Voyage en enfer d’Alain-Gilles Bastide, adaptation et mise en scène de Stéphanie Loïk

 

160423_tchernobyl_forever_7Il y a trente ans, jour pour jour, explosait, en Ukraine, un réacteur au graphite de type rbmk. «Il nous semble tout connaître de Tchernobyl, que peut-on y ajouter ? »  entonne une voix off,  mais cela reste un mystère qu’il nous fait élucider. »  Est-ce un signe ? Une catastrophe ?  Non, c’est «une guerre au-dessus de toutes les guerres »,  avec ses milliers de victimes »
Avec La Supplication, Tchernobyl/ Chronique du monde après l’apocalypse, Stéphanie Loïk avait déjà abordé ce thème en 2012 (voir Théâtre du Blog), adaptant les témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch, l’écrivain biélo-russe, prix Nobel 2015. Elle récidive avec un spectacle tiré du livre d’Alain-Gilles Bastide, recueil d’interviews (dont certains empruntés à Svetlana Alexievitch), illustré de belles photographies très oniriques. Une sorte de plongée aux enfers de la mémoire
La mise en scène reprend la même forme, très stylisée, qui se démarque d’un documentaire. Les trois comédiens, tout de noirs vêtus, évoluent  dans une lumière grisâtre, avec des gestes amples et répétitifs; ils ne jouent pas des personnages mais, petit chœur homogène, se partagent le texte. T
émoignant de l’indicible, de l’invisible, de l’inconcevable. De ce qui est resté, et qui reste encore un secret bien gardé.
La femme d’un pompier raconte le calvaire de son mari, et de bien d’autres,  qui ont combattu le sinistre sans protection. «Ils lutteront toute la nuit. Pendant cinq heures, jusqu’au bout de la vie, A sept heures du matin,  ils sont transportés à l’hôpital ultra-moderne de Pripyat. Ils sont noirs. Comme du bois brûlé. Carbonisés de l’intérieur. Ce sont des piles, ou plutôt des déchets atomiques. »

Un survivant du front d’Afghanistan explique comment il affronte ici une mort plus redoutable parce qu’imprévisible. Une mère supplie la médecine de prendre comme cobaye sa petite fille née avec un corps sans orifices : « Les yeux seuls étaient ouverts, pas de foufoune, pas de derrière, et un seul rein. »
Chorégraphie, chants et mouvements bien orchestrés évitent le pathos ; Vladimir  Barbera, Elsa Ritter et Aurore James jouent très bien le jeu et savent nous toucher. La musique  de Jacques Labarrière nous immerge dans un monde irréel et inquiétant mais le registre vocal volontairement neutre des comédiens introduit bientôt une certaine monotonie. 
On eut aimé plus de ruptures, comme dans le spectacle précédant avec ses quatorze acteurs, vaste corps multiforme qui se contractait ou se dilatait, troupe d’où émergeaient des figures singulières.
  Mais les paroles de ce drame humain social et politique, vécu au quotidien, restent d’une grande force et soulignent l’attitude révoltante et l’irresponsabilité des gouvernants, quels qu’ils soient, à l’égard à des populations… Stéphanie Loïk revendique un «théâtre engagé»; elle veut alerter et inciter à se questionner sur l’énergie nucléaire. Depuis Tchernobyl, il y a eu Fukushima, et il devient urgent de porter le débat sur la place publique. C’est aussi le rôle du théâtre et ce spectacle y contribuera.

 Mireille Davidovici

Anis Gras/ Le Lieu de l’autre, Arcueil T. 01 49 12 03 29  jusqu’au 30 avril

Exposition des photographies d’Alain-Gilles Bastide. Tchernobyl forever, Carnet de voyage en enfer Edition à compte d’auteur Alain-Gilles Bastide ebook : http://issuu.com/photographisme-photomorphisme. Signature et présentation du livre, à La Petite Librairie, 14 rue Boulard 75014 Paris, le 3 mai à partir de 17 heures.

 

Premier concours de jeunes chorégraphes à Biarritz

 Premier concours de jeunes chorégraphes à Biarritz

  IMG_9687Première édition de ce concours  qui a été très fréquenté par  les professionnels de la danse comme par le public! Et les créations des six finalistes, de quinze minutes chacune, ont fait salle comble. Cet événement veut «contribuer à l’émergence de nouveaux talents classiques et néoclassiques», et donc à la naissance de jeunes chorégraphes. Point commun de tous ces danseurs, leur excellent niveau technique, comme le jury exigeant (Hélène Trailine, Kader Belarbi, Ivan Cavallari, Charles Jude et Thierry Malandain) l’a constaté. Il a attribué deux prix dont chacun des lauréats bénéficiera, pour la saison 2016-17 : une résidence d’un mois pour créer un œuvre de vingt minutes, l’une au sein de l’Opéra National de Bordeaux, l’autre avec le Malandain Ballet Biarritz, partenaires de cette manifestation. 

  Yvon Demol, de l’Opéra de Paris, a présenté Oui , pièce très esthétisante sur les liens dominés/dominants, que nous avions vue dans le cadre d’Incidence chorégraphique de la compagnie de Bruno Bouché (voir Le Théâtre du Blog).
Vitali Safronkine, un artiste russe passé par le Béjart Ballet Lausanne, a montré un travail néoclassique d’une grande rigueur avec Moving ResonnanceOlaf Kollmannsperger, un Espagnol soliste au Staatsballett de Berlin, nous a fait découvrir l’envers du décor d’une création culinaire avec The Cooking show où Daria Chudjakowa, inspiratrice de ce trio, incarne la pâte que l‘on pétrit à travers une astucieuse robe à long voile. Cette pièce, très décalée des autres propositions, a surpris

Love, Fear, Loss a reçu le prix de la Fondation de la Danse; le jeune Espagnol Ricardo Amarante, soliste au Ballet royal de Flandres, ne refuse pas l’émotion et trois couples échangent des pas très classiques sur les airs de chansons d’Edith Piaf, reprises ici au piano.
To be continued de Xenia Wiest, danseuse au Staatsballett Berlin, qui a reçu le premier prix du jury, développe un langage néo-classique rigoureux et d’une grande beauté, sous des éclairages sophistiqués.
 Enfin, Prince de Martin Harriague, chorégraphe au Kibbutz Contemporary Dance Company en Israël, fait exploser les codes de la danse classique, avec quinze minutes surprenantes sur la musique de La Belle au bois dormant de Tchaïkovski. La pièce, différente des autres, qui a  obtenu le deuxième prix du jury, celui du public et celui des professionnels de la danse, bouscule le mythe du prince charmant et inverse les codes masculin/féminin, aidée en cela par Mieke Kockelkorn qui a habillé les hommes, de jupes dorées et les femmes, de grosse culottes. La personnalité, l’énergie et le rythme des interprètes nous emportent dans une belle folie. Une création jubilatoire et d’une grande intelligence dramaturgique que nous avons hâte de voir dans sa version intégrale d’une heure.
 Une initiative de concours à renouveler. Rendez-vous l’année prochaine !

Jean Couturier

Finale du 24 avril à la Gare du Midi de Biarritz.

www.concours-de-jeunes-chorégraphes.com 

 

La Fonction Ravel

La Fonction Ravel, un projet de et avec Claude Duparfait, en collaboration avec Célie Pauthe

 04-18Ra086La quête de l’Autre, sensibilité et relation au monde, préoccupa Maurice Ravel (1875-1937), explorateur de la mémoire musicale européenne et de ses genres : sonate, trio, quatuor, opéra, de la chanson de la Renaissance, de l’art musical baroque, de la mélodie et de la danse, «avec la valse comme métaphore d’un monde effondré sous son funeste tourbillonnement».                        
  Maurice Ravel, dit Franck Langlois, est un créateur visionnaire qui repousse les limites : spatiales d’un Orient imaginaire de Jérusalem, jusqu’au monde des Noirs américains, en passant par l’Espagne, mais aussi  harmoniques et formelles. Le brillant pianiste François Dumont qui a enregistré l’intégrale de ses œuvres pour piano mais aussi le Concerto en sol et le Concerto pour la main gauche, interprète ici Gaspard de la nuit, Valses nobles et sentimentales, Deux Mélodies hébraïques et Miroirs.
Claude Duparfait, acteur inscrit avec tous les honneurs dans notre mémoire théâtrale pour ses rôles chez Stéphane Braunschweig, puis, entre autres,  dans Des arbres à abattre de Thomas Bernhard, spectacle  qu’il signa avec Célie Pauthe au Théâtre de la Colline en 2012 interprète ce monologue autobiographique-dialogue implicite avec le piano de François Dumont. Et s’imposent ici les œuvres musicales de Maurice Ravel vécues comme «la musique» du narrateur, le point focal de son existence, selon l’expression de Thomas Bernhard pour le fameux  Boléro. Claude Duparfait,  sous le regard de Thierry Thieû Niang,
s’impose aussi d’emblée comme une figure dansante magnifique, habitée par les sonorités et les rythmes, mouvements intérieurs que la musique transmet au corps. La vidéo silencieuse de François Weber fait courir sur les panneaux de bois qui ferment la scène, la demeure intime de Maurice Ravel, ou celle du comédien, à moins que ce ne soit la maison de son enfance.
Très jeune, dans sa chambre triste à Laon dans l’Aisne où son père était ouvrier dans un garage Michelin, le garçon expressif dansait sur Tzigane, Alborada, ou le Concerto pour la main gauche. Seul, incompris, adolescent parmi d’autres «élèves-animaux» d’une «classe-abattoir» en quatrième, puis troisième de transition, le comédien se souvient d’une crise douloureuse où il lui semblait percevoir sa mort prochaine ; il criait sa peine : «Je vais mourir», face à l’indifférence et à l’impuissance hagarde des autres.
Des camarades l’insultent, sa famille ne le comprend pas, et son école  l’ignore, mais lui, l’élève malheureux passe toutefois en lycée général, obtient une excellente note à l’oral du bac de français, grâce à une théâtralisation du Poème sur le Désastre de Lisbonne de Voltaire, performance qui subjugue l’examinatrice.
Plus tard, le bachelier quitte les siens, part pour  Paris contre l’avis parental, joue au théâtre et «fait l’amour avec ses amants».
La musique de Maurice Ravel a toujours été un jardin d’apaisement et de consolation contre toutes les humiliations et les incompréhensions. Les fresques de la villa de Livie au Palais Massimo à quelques kilomètres de Rome avec son jardin d’été, figurent, à elles seules, la beauté du monde, l’élan vital de la nature, avec ses arbres, plantes et oiseaux, fresques inspirées des jardins clos à la manière orientale et antique, que reproduit son père, peintre amateur, à la demande de son fils affectueux.
Un spectacle sur l’envol de soi-même, sur la lutte pour la survie et la liberté.

Véronique Hotte

Spectacle présenté au Centre Dramatique National de Besançon/Franche-Comté, les 22 et 23 avril, et du 16 au 23 septembre dans le cadre de la 69ème édition du festival de musique de Besançon/Franche-Comté.

Rice, chorégraphie de Lin Hwai-min

Rice , chorégraphie de Lin Hwai-min

 

g_TheatreVille16LinHwaiMin04bLin Hwai-min, fondateur en 1973 du Cloud Gate Dance Theater, s’est fait connaître dans le monde entier par ses chorégraphies qui allient danse contemporaine et tradition chinoise.
Son Songs of the Wanderers avait ravi le public français en 2014. Créée en 2013 pour les quarante ans de sa compagnie « Porte des nuages », cette pièce nous emmène dans l’univers poétique des rizières.
Un vaste champ se déploie, projeté en fond de scène, superbes images signées du réalisateur Chang Hao-jin qui  a passé deux ans à filmer le cycle de cette culture typiquement asiatique, de la plantation aux brûlis, en passant par le germination, la récolte et le battage.

En amont, pour s’imprégner de leurs gestes ancestraux, Lin Hwai-min et sa troupe ont travaillé aux côtés des paysans de Chihshang, au Sud-Est de Taïwan, les rares à pratiquer encore une agriculture durable, face aux méthodes industrielles qui ont envahi les campagnes de l’île.
Les danseurs se déploient devant ce paysage changeant qui, selon la saison, ondoie sous la brise, mûrit dans la chaleur et devient chaumes puis cendres. Leurs amples mouvements se déclinent selon les éléments : ciel, terre, vent, soleil, feu, eau… composantes de la philosophie du yin et du yang. On pense au Yi-King, Le Livre des transformations. Les lumières subtiles de Lulu W.L. Lee dessinent au sol des irisations mouvantes et immergent les danseurs dans une atmosphère aquatique, entre ciel et terre. 
Les scènes de groupe où toute la troupe occupe le plateau se resserrent sur  des séquences plus intimes. Avec des gestes stylisés, les pieds foulent et frappent la terre, les tailles se courbent gracieusement, et les danseurs rampent ou se contorsionnent sur le sol. En d’étonnants portés, les corps s’agglutinent, étranges bêtes à deux dos aux membres arachnéens.

Dans un carré de lumière, dans le contrejour d’une chambre avec vue sur la rizière, un homme et une femme s’accouplent,  juste-au-corps chair simulant la nudité. Les hommes s’engagent dans des joutes martiales, munis de longues perches flexibles… Les tableaux se succèdent, certains un peu longs, tous composés et dansés avec application.
Lin Hwai-min maîtrise admirablement l’espace dans les scènes chorales et la gestuelle de chaque danseur, mais son ballet frise parfois le maniérisme, surtout quand, abandonnant les chants traditionnels hakka ou les simples percussions, on entend en bande-son des extraits de Norma de Vincenzo Bellini ou La Symphonie n°3 de Gustav Mahler.

Il y a quelque chose d’un peu froid et compassé dans Rice mais on apprécie l’admirable savoir-faire de la bien-nommée compagnie  » Porte des nuages » que le public a longuement applaudie.

 Mireille Davidovici

Le spectacle s’est joué au Théâtre de la Ville, Paris, du 21 au 24 avril.
Maison de la Danse à Lyon : T. 04 72 78 18 00, du 27 au 30 avril. 

 

Trahisons d’Harold Pinter

Trahisons d’Harold Pinter, traduction de Séverine Magois, mise en scène de Carole Proszowski

56fe87e4bc2a9L’auteur a quarante-huit ans quand Trahisons est créée à Londres; la pièce fait partie de plusieurs textes  intimistes, comme No man’s land, qu’il a consacrées à l’absence de communication entre les êtres, puis  Harold Pïnter s’orientera ensuite vers des œuvres à caractère plus politique.
Trahisons
a souvent été montée en France en 1982, d’abord par Raymond Gérôme avec Samy Frey, André Dussolier et Caroline Cellier (excusez du peu!), et il y a deux ans par Frédéric Bélier-Garcia (voir Le Théâtre du Blog).
Harold Pinter écrit, avec raffinement et perversité, une partition exemplaire sur le thème du trio boulevardier: femme, mari et amant, en brouillant les pistes d’une pseudo-intrigue, et les repères de temps et d’espace. On va encore vous  citer la fameuse phrase de grand auteur japonais Chikamatsu Monzaemon (XVIIème siècle)! “L’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas une vérité, et un mensonge qui n’est pas un mensonge”.
Emma dirige une galerie d’art en pleine expansion, et Robert son mari, lui, est un important éditeur qui gagne bien sa vie, surtout avec les romans proposés par Jerry, un agent littéraire, son plus vieil et meilleur ami, lequel est aussi, bien entendu, l’amant de sa femme depuis cinq ans. Ce que tout le monde ignore; du moins le croient-ils, ou font-ils semblant de le croire; comme toujours chez Harold Pinter, on ne le saura jamais!
Emma et Jerry ont même loué un appartement pour leurs après-midis amoureux mais très loin de leur domicile pour ne pas éveiller les soupçons… Mais, au début de la pièce, pour d’obscures raisons, ils mettent fin à leur liaison et Emma rend alors les clés à Jerry. On va assister alors à une remontée dans le temps, avec des scènes à trois, ou à deux, en particulier entre ces vieux copains sur fond d’alcool, de souvenirs de Venise et d’île de Torcello. Mais qui sait quoi exactement de l’autre dans ce trio infernal (en fait, un quatuor mais on ne verra jamais Judith, la femme de Jerry).
Celui-ci, très étonné, apprendra d’Emma que son mari a eu aussi quelques sorties de route. Sans que lui, son meilleur ami et partenaire au squash et qui croyait tout savoir de sa vie, n’en ait jamais rien su… Vous avez dit trahison? Harold Pinter met ici l’accent sur la soi-disant confiance absolue entre ces amis, plutôt que sur leurs relations érotico et/ou amoureuses avec la même femme, et sur le bonheur qu’ils avaient à se retrouver tous les quatre avec leurs enfants, comme au sein d’une tribu très soudée, justement peut-être grâce aux liens sexuels (là, impossible de tricher, comme avec le langage !)  Et même s’ils ne veulent pas se l’avouer, ou sans qu’ils sachent qui est psychologiquement impliqué dans ces amours à quatre.
Tout ici est réuni pour une sorte d’exorcisme de relations amoureuses cachées dans une suite de scènes où on remonte le temps. Comme le dit Catherine Millet, dans ce domaine on bricole toujours… L’alcool surtout chez ces trois complices et adversaires,  (on ne sait plus trop !)  facilitant les confessions les plus intimes. In vino veritas : Emma prétend que son mari connaissait  son aventure avec Jerry, et Robert avouera sans complexe avoir tapé sur elle une ou deux fois: «J’avais tout simplement envie de lui flanquer une bonne dérouillée ».

Harold Pinter met ici l’accent sur l’importance de la prétendue confiance  que s’accordent les deux hommes, plutôt que sur leur relations amoureuses et érotiques avec la même femme. Le dramaturge anglais, décédé il y a huit ans, a ici écrit quelques  scènes d’anthologie. En neuf séquences, il manie en effet le langage avec une étonnante subtilité, et fait de ces grands bourgeois londoniens des personnages aussi élégants que compliqués, que nous avons tous l’impression d’avoir aussi connus à Paris ou dans de grandes villes françaises.
Trahisons véritables ou supposées, non-dits, soupçons, jalousies fondées ou non, indices ou commencements de preuves, « regrets sur quoi l’enfer se fonde» comme disait Apollinaire: la panoplie est complète! 
Quant à Emma, dit-elle, elle va se séparer de son mari. Cette histoire de triangle amoureux mis en abyme, est, on l’aura compris, passionnante à monter mais exige une très solide maîtrise de la mise en scène, et en particulier de la direction d’acteurs.
Mais, désolé, ici Carole Proszowski ne se tire pas bien de cet exercice de haute voltige. D’abord à cause d’un dispositif scénique d’une rare laideur: six cubes blanc en plastique moulé et éclairés de l’intérieur, que les comédiens déplacent sans raison, comme d’autant de verrues qui servent maladroitement de canapé, chaises, lit… Le tout sous un éclairage rouge assez vulgaire sans doute à dessein mais lequel ? En fond de scène, trois plaques de plexiglas ondulé translucide derrière lesquelles «les personnages au début de chaque scène expriment en mouvement les obstacles et besoins intimes qui les habitent». (sic). Mais on ne s’improvise pas scénographe!
Et ce pléonasme visuel, mal chorégraphié, mal dansé (alors que le texte dit déjà tout) ne sert à rien et casse le rythme. Par ailleurs, seul Fabien Leca qui a une belle présence scénique, donne à Jerry une vérité évidente, mais il faut se pincer pour croire un seul instant au personnage d’Emma que Séverine Saillet essaye en vain de mettre en place. Il y a là une erreur de distribution.
Et comme cette Emma un peu mystérieuse doit être fascinante et au centre de la triangulation amoureuse imaginée par Harold Pinter, cela ne fonctionne pas du tout! D’autant plus que Hakim Djaziri a, lui aussi, bien du mal à nous faire croire à cet éditeur londonien qu’il joue
. Et à aucun moment, on ne sent naître de véritable émotion, sauf parfois quand Jerry parle avec son vieil ami, un verre à la main.
Par souci sans doute d’économie, Carole Proszowski a supprimé le rôle du maître d’hôtel, et c’est dommage.
Moralité : Harold Pinter a laissé derrière lui, après avoir quitté cette vallée de larmes, une de ses pièces les plus intelligentes et les plus fortes du XXème siècle. Mais mieux vaut, pour la monter correctement, y réfléchir avec rigueur (dramaturgie, décor, lumière et choix des comédiens) si on veut réaliser une mise en scène qui ne soit pas approximative.
Alors à voir? Si vous n’êtes vraiment pas difficile, peut-être, mais le compte n’y est pas. Dommage! Le spectacle, assez banal, n’a, en fin de compte, que peu à voir avec l’univers d’Harold Pinter…

Philippe du Vignal

A la Folie Théâtre, 6 rue de la Folie Méricourt 75011 Paris jusqu’au 25 avril, les jeudis, vendredis et samedis à 21h 30. T : 01 43 55 14 80
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Le Cancre

Cet article est dédié avec toutes nos amitiés à notre amie Stéphanie Ruffier, critique du Théâtre du Blog et enseignante, qui se remet lentement d’un accident de moto, survenu il y a quelques jours, et dont elle n’était pas responsable.

Le Cancre
,
d’après Chagrin d’école et Comme un roman de Daniel Pennac, conception et mise en scène de Bernard Crombey

  le cancreL’acteur-auteur a beaucoup joué au théâtre, notamment avec Roger Blin, Daniel Benoin… et on le voit depuis quelques années avec un spectacle-culte Monsieur Motobécane au festival d’Avignon. Au cinéma, avec Alain Cavalier, il a co-écrit, et joué Le Plein de super, mais  a aussi été l’interprète de Bertrand Blier dans Buffet froid et Les Acteurs, et de Claude Lelouch dans A nous deux.
Bernard Crombey a donc conçu ce personnage de cancre, du latin: crabe qui a aussi donné en français: cancer, cancre et chancre. De quoi faire peur mais devenu une sorte de mythe littéraire comme en témoigne entre autres, un poème de Jacques Prévert : «Avec des craies de toutes les couleurs, sur le tableau noir du malheur, il dessine le visage du bonheur». Bernard Crombey incarne ensuite aussi le personnage d’un jeune prof débutant. A partir de ces deux livres de Daniel Pennac où il raconte lui, le plus jeune de quatre frères, sa difficulté  à aborder la lecture d’un livre mais aussi la lassitude de ses parents qui ne lui voient aucun avenir convenable et dont la mère plus tard restera  très inquiète, quand  il lui apprend qu’il va être écrivain!
 Daniel Pennac a essayé de comprendre pourquoi un enfant se retrouve, seul d’une famille qui a fait des études brillantes, en situation d’échec, complètement inhibé, seul dans la classe, et face à l’incompréhension totale de ses parents qui se retrouvent avec leur vilain petit canard. Il montre aussi très bien comment des processus pédagogiques, durement imposés, des plus maladroits, voire cassants peuvent tuer chez un élève de collège, par exemple, toute envie de lire, ou de progresser en maths… « Nos «mauvais élèves» (élèves réputés sans devenir) ne viennent jamais seuls à l’école. C’est un oignon qui entre dans la classe : quelques couches de chagrin, de peur, d’inquiétude, de rancœur, de colère, d’envies inassouvies, de renoncement furieux, de présent menaçant, de futur condamné. Regardez, les voilà qui arrivent, leur corps en devenir et leur famille dans leur sac à dos. Le cours ne peut vraiment commencer qu’une fois le fardeau posé à terre et l’oignon épluché. »
Alors qu’il suffit parfois d’une étincelle et d’un prof attachant pour que jaillisse le miracle. On ne peut jamais faire progresser  ou forcer un élève à lire et il faut surtout  susciter l’envie…  Avec déjà un objet-livre agréable, propre et séduisant dont on peut sauter certains chapitres, ou ne pas finir, ou encore  le relire un jour quand on en a l’envie tout d’un coup…
Peut-être plus facile à dire qu’à enseigner (les temps ont changé!). Mais Daniel Pennac, qui a longtemps enseigné, sait ce dont il parle, et le cadeau inattendu d’un dictionnaire par un prof à un élève peu motivé, dit cancre, auquel  il propose d’écrire un roman, peut le remplir d’enthousiasme et déclencher une envie d’avancer par les chemins qu’il a choisis, lui et personne d’autre… Quelle belle scène!
Cela suppose déjà chez un prof mal payé, souvent mal logé et peu reconnu par la société, une sacrée volonté et une réelle maîtrise pédagogique pour réussir à inverser ainsi la courbe de l’échec!
L’écrivain pose en tout cas, l’air de ne pas y toucher, mais avec lucidité et humour, la question récurrente de l’échec scolaire qui n’est pas d’hier, et dont la cause remonte  toujours à des handicaps psycho-sociaux dans la petite enfance.
Mais dont les enseignants ont aussi parfois une lourde responsabilité. Nous résonne encore aux oreilles,  un paquet de décennies plus tard, cette phrase cinglante, parfaitement humiliante, qu’avait infligée un prof (fin psychologue!) à une pauvre copain de sixième et qui avait terrifié toute la classe: «Vous prenez la place de quelqu’un d’autre, alors que l’agriculture manque de bras.» Quelle intelligence pédagogique ! Quels comptes personnels réglait-il aussi, on peut se le demander!

 Sur le plateau, six  chaises tubulaires à jardin, et cinq autres et un pupitre surélevé de prof à cour. Bernard Crombey en culotte courte d’abord, cartable dans le dos, puis en tenu de prof: veste et chemise cravate joue donc successivement les deux personnages. Diction impeccable, grande douceur dans les gestes et l’oralité : on sent que le comédien a eu un grand plaisir à construire ce solo qui n’est pas vraiment du théâtre mais qui fait du bien par où cela passe.
Les scènes se suivent mais sans véritable fil rouge, parfois même de façon un peu laborieuse et il y a quelques moments qui semblent se répéter: c’est le défaut de ce spectacle.  Mais bon, o
n retrouve en effet ici ce même plaisir gourmand des mots que l’on a, en lisant Daniel Pennac même s’il tombe parfois dans une sorte d’autosatisfaction dans son parcours d’ancien cancre devenu écrivain. En tout cas, il règne comme un parfum de nostalgie personnelle dans le public.
 Et, à la sortie, on se dit que l’on aurait bien aimé avoir eu au collège, un prof à la réelle bonté, comme Bernard Crombey. Cela dit, que peuvent penser du spectacle de jeunes adolescents d’aujourd’hui, surtout ceux des banlieues défavorisées… Un Inspecteur de l’Education Nationale ou un centre culturel ne pourrait-il pas l’y faire venir? Cela ne doit quand même pas coûter bien cher.

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire, rue Notre-Dame des Champs, Paris.

Sur les cendres en avant

sous le cendres


Sur les cendres en avant
, texte, mise en scène et musique de Pierre Notte

   Décor sommaire et situation de départ énoncés en voix off : «Sur le plateau, deux espaces distincts, opposés, séparés par de la poussière et des gravats, un mur effondré et une cloison en ruine. D’un côté, l’appartement de Mademoiselle Rose qui a pris feu, de l’autre, l’appartement de Macha et de sa petite sœur Nina. (…) »

«Une petite cuisine Ikea mais solide, une porte d’entrée qui aura son importance mais  non  représentée ici  pour des raisons économiques (…) », indique la didascalie qui précise de temps en temps : « Un morceau de plafond tombe » et fait appel à l’imagination du spectateur pour visualiser cette chute.
 L’humour est donc là, dès l’ouverture de cette comédie musicale qui allie réalisme quotidien et démesure fantasque. Mademoiselle Rose, revêche, assise sur la seule chaise rescapée du sinistre, dans son mobilier de guingois, épie sa voisine qui se prostitue pour subvenir à ses besoins et aux études de sa petite sœur… laquelle se rebelle dès le petit déjeuner, refusant le lait des vaches normandes qui ont brouté l’herbe de cette terre pleine soldats morts pendant le débarquement. Elle plaquera bientôt l’école. Son rêve : faire des claquettes, malgré ses jambes blessées…
La visite intempestive d’un femme armée d’un fusil va mettre un terme aux querelles de voisinage et fédérer les  énergies pour sortir du marasme : «Sur les cendres, en avant, la tête haute». Happy end et vive les femmes ! : «C’en est fini du père de l’homme providentiel/ des patriarches droits, des sauveurs, des tuteurs/soyons nos modèles et soyons nos mentors/(…) Et nous allons danser, chanter (…) et notre air de famille sera l’air du bonheur. »
De ces situations mélodramatiques et personnages en déshérence, Pierre Notte fait naître un spectacle entièrement chanté, dans le style des Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy, avec des clins d’œil à Chantons sous le pluie de Vincente Minnelli.

  La musique de Pierre Notte n’a pas la complexité de celle d’un Michel Legrand ou d’un Nacio Herb Brown, mais elle accompagne avec efficacité un texte volontairement prosaïque. Les détails de l’existence ordinaire se mélangent aux récits de vies romanesques des protagonistes, dans un joyeux méli-mélo.

Les comédiennes jouent et chantent juste, avec un brin d’ironie. Chloé Olivère, (Rose, la sinistre Femme assise), va enfin se lever pour raconter son histoire calamiteuse et faire acte de résistance ; Blanche Leleu, Macha, fragile et distinguée, ne correspond pas au  stéréotype de la putain lamentable, et Elsa Rozenknop, (la petite Nina) prend aisément des postures d’adolescente.
Quant à La Femme armée (Juliette Coulon) qu’on a pu voir dans Moi aussi, je suis Catherine Deneuve de Pierre Notte en 2005, son irruption fracassante bouscule le trio initial et fait basculer l’action.
La musique, interprétée au piano par Donia Berriri,  apporte sa cohérence au spectacle. Certains airs tiennent du music-hall comme Je suis la femme du forain, interprétée par Juliette Coulon et repris en chœur. D’autres s’apparentent à des chansons d’opérette comme le quatuor final, héroïque. On sent, ici et là, l’influence de Michel Legrand, de Nicole Croisille (qui est aussi la voix off),  ou d’Astor Piazzolla…
Bref, une agréable soirée, une heure et demie de bonne humeur où, de rebondissement en rebondissement, le burlesque côtoie le mélo sans transition, créant d’étonnantes frictions.

 Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, Paris. T. 01 44 95 98 21 jusqu’au 14 mai. Le Prisme, Saint-Quentin-en-Yvelines (78) en mai 2017.

 

 

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