Compagnie de Samuel Beckett

Dans la série Singulis, quatre monologues au Studio de la Comédie-Française:

Compagnie de Samuel Beckett, conception et interprétation de Christian Gonon, collaboration artistique et dramaturgique de Pascal Antonini

Compagnie2-450x316Company (1978) écrit d’abord en anglais, fut ensuite traduit en français par l’auteur lui-même, mort en 1989, dont ce fut l’un des derniers textes. Comme le dit Christian Gonon, «C’est une voix qui émerge du noir. Il s’agit d’un des textes les plus autobiographiques de Samuel Beckett. Il y évoque sur le mode de la fiction, bien sûr, certains souvenirs de jeunesse, l’absence du père, les rapports difficiles avec la mère. (…)C’est un texte qui va au silence, qui force le silence à arriver au bout de chaque mot, dans l’absolue nécessité de son écriture. »
  Pierre Chabert en avait fait une mise en scène pour Pierre Dux au Théâtre Renaud-Barrault devenu théâtre du Rond-Point. Et c’est une version scénique du texte qui n’avait pas été écrit pour la scène, que Christian Gonon a redécouverte.  Le titre évoque, bien entendu et avec tout l’humour de Samuel Beckett,  le poids du silence, la solitude de l’homme, thèmes que l’on retrouve dans toute son œuvre, même et surtout sans doute, quand il recherche la compagnie de ses semblables, .
Dès le début, tout est dit : «Une voix parvient à quelqu’un dans le noir. Imaginer», et les mots de la fin nous feraient perdre toute illusion (si c’était encore possible!)  et tout espoir : «Et comme quoi mieux vaut tout compte fait peine perdue et toi tel que toujours. Seul. »
Sur scène, rien qu’un beau fond lumineux blanc imaginé par Julien Barbazin, avec, au centre, un rectangle noir, sans doute inspirés des peintures minimalistes de Franck Stella. Christian Gonon, seul en scène, a su habilement tisser avec une grande pudeur, cette mémoire et cette sorte de dédoublement du personnage, « de l’entendeur et de soi-même. »
Loin d’une autobiographie, les souvenirs de l’enfant donnant la main à sa mère assez sévère,  et l’image d’un père aimé mais lointain du narrateur, soit tout un passé vieux de quelque soixante dix ans et pourtant si proche, ressurgissent ainsi chez l’écrivain conscient qu’il ne vivra encore plus très longtemps. Emouvant mais souvent aussi plein d’un humour virulent, mais souvent teinté de lassitude devant le néant qui se profile à l’horizon. «  Le passé me tourmente et je crains l’avenir», disait déjà Pierre Corneille…

 C’est bien encore, dans cet aller et retour permanent entre passé et présent, comme toujours chez Samuel Beckett, question d’identité perdue, de recherche d’une lumière personnelle : «Quelles visions dans le noir de lumière ! »En fait, cette confession participe surtout vers la fin, d’une sorte de «fable de toi fabulant d’un autre avec toi dans le noir ».
 Il y a aussi traité de façon très pudique, un souvenir d’amour défunt: «Tu es sur le dos au pied d’un tremble. Dans son ombre tremblante. Elle couchée à angle droit appuyée sur les coudes. Tes yeux renversés viennent de plonger dans les siens. Dans le noir tu y plonges à nouveau. Encore. Tu sens sur ton visage la frange de ses longs cheveux noirs se remuer dans l’air immobile. Sous la chape des cheveux vos visages se cachent. Elle murmure, Ecoute les feuilles. Les yeux dans les yeux vous écoutez les feuilles. Dans leur ombre tremblante. »
  Le travail de Christian Gonon  qui a, sur ce petit plateau, la présence corporelle indispensable aux interprètes de Samuel Beckett, est tout à fait remarquable. Au début, assis sur une petite chaise pliante, ou debout,  ou encore couché au sol, le comédien dit le texte d’abord en voix off, puis en voix normale, ou amplifiée, et la poésie et la philosophie à travers la musique des mots de ce texte exigeant, prend alors tout son sens. Avec des phrases incisives, comme Samuel Beckett en avait le secret: «Tu finiras tel que tu es. «La voix à elle seule tient compagnie. » «Mieux vaut un cœur languissant qu’aucun.» «Si tes yeux venaient à s’ouvrir, le moi s’élancerait ».
On entend parfois, comme en appui et en écho à la parole beckettienne, le sifflement du vent, le grondement de l’orage et le bruit de la pluie de son Irlande natale, et, à la fin, la formidable musique de scène originale de Phil Glass.

 Seul petit bémol à ce travail à l’intelligence et à la sensibilité exemplaires : une lumière finement étudiée mais, qui, trop chiche, sauf à la fin,  empêche de bien voir le visage de Christian Gonon. Le spectacle, joué pour une série limitée de représentations, mériterait vraiment d’être repris.

Philippe du Vignal

Studio de la Comédie-Française, Galerie du Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli, Paris 1er. T : 01 44 58 15 15 jusqu’au 24 avril.
Prochain et dernier monologue de la série Singulis : Grisélidis d’après des textes et interviews de Grisélidis Réal, adaptation, conception et interprétation de Coraly Zahonero, du 27 avril jusqu’au 8 mai.

Le texte de Compagnie est publié aux Editions de Minuit.

  

 

 


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