Le Cancre

Cet article est dédié avec toutes nos amitiés à notre amie Stéphanie Ruffier, critique du Théâtre du Blog et enseignante, qui se remet lentement d’un accident de moto, survenu il y a quelques jours, et dont elle n’était pas responsable.

Le Cancre
,
d’après Chagrin d’école et Comme un roman de Daniel Pennac, conception et mise en scène de Bernard Crombey

  le cancreL’acteur-auteur a beaucoup joué au théâtre, notamment avec Roger Blin, Daniel Benoin… et on le voit depuis quelques années avec un spectacle-culte Monsieur Motobécane au festival d’Avignon. Au cinéma, avec Alain Cavalier, il a co-écrit, et joué Le Plein de super, mais  a aussi été l’interprète de Bertrand Blier dans Buffet froid et Les Acteurs, et de Claude Lelouch dans A nous deux.
Bernard Crombey a donc conçu ce personnage de cancre, du latin: crabe qui a aussi donné en français: cancer, cancre et chancre. De quoi faire peur mais devenu une sorte de mythe littéraire comme en témoigne entre autres, un poème de Jacques Prévert : «Avec des craies de toutes les couleurs, sur le tableau noir du malheur, il dessine le visage du bonheur». Bernard Crombey incarne ensuite aussi le personnage d’un jeune prof débutant. A partir de ces deux livres de Daniel Pennac où il raconte lui, le plus jeune de quatre frères, sa difficulté  à aborder la lecture d’un livre mais aussi la lassitude de ses parents qui ne lui voient aucun avenir convenable et dont la mère plus tard restera  très inquiète, quand  il lui apprend qu’il va être écrivain!
 Daniel Pennac a essayé de comprendre pourquoi un enfant se retrouve, seul d’une famille qui a fait des études brillantes, en situation d’échec, complètement inhibé, seul dans la classe, et face à l’incompréhension totale de ses parents qui se retrouvent avec leur vilain petit canard. Il montre aussi très bien comment des processus pédagogiques, durement imposés, des plus maladroits, voire cassants peuvent tuer chez un élève de collège, par exemple, toute envie de lire, ou de progresser en maths… « Nos «mauvais élèves» (élèves réputés sans devenir) ne viennent jamais seuls à l’école. C’est un oignon qui entre dans la classe : quelques couches de chagrin, de peur, d’inquiétude, de rancœur, de colère, d’envies inassouvies, de renoncement furieux, de présent menaçant, de futur condamné. Regardez, les voilà qui arrivent, leur corps en devenir et leur famille dans leur sac à dos. Le cours ne peut vraiment commencer qu’une fois le fardeau posé à terre et l’oignon épluché. »
Alors qu’il suffit parfois d’une étincelle et d’un prof attachant pour que jaillisse le miracle. On ne peut jamais faire progresser  ou forcer un élève à lire et il faut surtout  susciter l’envie…  Avec déjà un objet-livre agréable, propre et séduisant dont on peut sauter certains chapitres, ou ne pas finir, ou encore  le relire un jour quand on en a l’envie tout d’un coup…
Peut-être plus facile à dire qu’à enseigner (les temps ont changé!). Mais Daniel Pennac, qui a longtemps enseigné, sait ce dont il parle, et le cadeau inattendu d’un dictionnaire par un prof à un élève peu motivé, dit cancre, auquel  il propose d’écrire un roman, peut le remplir d’enthousiasme et déclencher une envie d’avancer par les chemins qu’il a choisis, lui et personne d’autre… Quelle belle scène!
Cela suppose déjà chez un prof mal payé, souvent mal logé et peu reconnu par la société, une sacrée volonté et une réelle maîtrise pédagogique pour réussir à inverser ainsi la courbe de l’échec!
L’écrivain pose en tout cas, l’air de ne pas y toucher, mais avec lucidité et humour, la question récurrente de l’échec scolaire qui n’est pas d’hier, et dont la cause remonte  toujours à des handicaps psycho-sociaux dans la petite enfance.
Mais dont les enseignants ont aussi parfois une lourde responsabilité. Nous résonne encore aux oreilles,  un paquet de décennies plus tard, cette phrase cinglante, parfaitement humiliante, qu’avait infligée un prof (fin psychologue!) à une pauvre copain de sixième et qui avait terrifié toute la classe: «Vous prenez la place de quelqu’un d’autre, alors que l’agriculture manque de bras.» Quelle intelligence pédagogique ! Quels comptes personnels réglait-il aussi, on peut se le demander!

 Sur le plateau, six  chaises tubulaires à jardin, et cinq autres et un pupitre surélevé de prof à cour. Bernard Crombey en culotte courte d’abord, cartable dans le dos, puis en tenu de prof: veste et chemise cravate joue donc successivement les deux personnages. Diction impeccable, grande douceur dans les gestes et l’oralité : on sent que le comédien a eu un grand plaisir à construire ce solo qui n’est pas vraiment du théâtre mais qui fait du bien par où cela passe.
Les scènes se suivent mais sans véritable fil rouge, parfois même de façon un peu laborieuse et il y a quelques moments qui semblent se répéter: c’est le défaut de ce spectacle.  Mais bon, o
n retrouve en effet ici ce même plaisir gourmand des mots que l’on a, en lisant Daniel Pennac même s’il tombe parfois dans une sorte d’autosatisfaction dans son parcours d’ancien cancre devenu écrivain. En tout cas, il règne comme un parfum de nostalgie personnelle dans le public.
 Et, à la sortie, on se dit que l’on aurait bien aimé avoir eu au collège, un prof à la réelle bonté, comme Bernard Crombey. Cela dit, que peuvent penser du spectacle de jeunes adolescents d’aujourd’hui, surtout ceux des banlieues défavorisées… Un Inspecteur de l’Education Nationale ou un centre culturel ne pourrait-il pas l’y faire venir? Cela ne doit quand même pas coûter bien cher.

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire, rue Notre-Dame des Champs, Paris.

 


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