Trahisons d’Harold Pinter

Trahisons d’Harold Pinter, traduction de Séverine Magois, mise en scène de Carole Proszowski

56fe87e4bc2a9L’auteur a quarante-huit ans quand Trahisons est créée à Londres; la pièce fait partie de plusieurs textes  intimistes, comme No man’s land, qu’il a consacrées à l’absence de communication entre les êtres, puis  Harold Pïnter s’orientera ensuite vers des œuvres à caractère plus politique.
Trahisons
a souvent été montée en France en 1982, d’abord par Raymond Gérôme avec Samy Frey, André Dussolier et Caroline Cellier (excusez du peu!), et il y a deux ans par Frédéric Bélier-Garcia (voir Le Théâtre du Blog).
Harold Pinter écrit, avec raffinement et perversité, une partition exemplaire sur le thème du trio boulevardier: femme, mari et amant, en brouillant les pistes d’une pseudo-intrigue, et les repères de temps et d’espace. On va encore vous  citer la fameuse phrase de grand auteur japonais Chikamatsu Monzaemon (XVIIème siècle)! “L’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas une vérité, et un mensonge qui n’est pas un mensonge”.
Emma dirige une galerie d’art en pleine expansion, et Robert son mari, lui, est un important éditeur qui gagne bien sa vie, surtout avec les romans proposés par Jerry, un agent littéraire, son plus vieil et meilleur ami, lequel est aussi, bien entendu, l’amant de sa femme depuis cinq ans. Ce que tout le monde ignore; du moins le croient-ils, ou font-ils semblant de le croire; comme toujours chez Harold Pinter, on ne le saura jamais!
Emma et Jerry ont même loué un appartement pour leurs après-midis amoureux mais très loin de leur domicile pour ne pas éveiller les soupçons… Mais, au début de la pièce, pour d’obscures raisons, ils mettent fin à leur liaison et Emma rend alors les clés à Jerry. On va assister alors à une remontée dans le temps, avec des scènes à trois, ou à deux, en particulier entre ces vieux copains sur fond d’alcool, de souvenirs de Venise et d’île de Torcello. Mais qui sait quoi exactement de l’autre dans ce trio infernal (en fait, un quatuor mais on ne verra jamais Judith, la femme de Jerry).
Celui-ci, très étonné, apprendra d’Emma que son mari a eu aussi quelques sorties de route. Sans que lui, son meilleur ami et partenaire au squash et qui croyait tout savoir de sa vie, n’en ait jamais rien su… Vous avez dit trahison? Harold Pinter met ici l’accent sur la soi-disant confiance absolue entre ces amis, plutôt que sur leurs relations érotico et/ou amoureuses avec la même femme, et sur le bonheur qu’ils avaient à se retrouver tous les quatre avec leurs enfants, comme au sein d’une tribu très soudée, justement peut-être grâce aux liens sexuels (là, impossible de tricher, comme avec le langage !)  Et même s’ils ne veulent pas se l’avouer, ou sans qu’ils sachent qui est psychologiquement impliqué dans ces amours à quatre.
Tout ici est réuni pour une sorte d’exorcisme de relations amoureuses cachées dans une suite de scènes où on remonte le temps. Comme le dit Catherine Millet, dans ce domaine on bricole toujours… L’alcool surtout chez ces trois complices et adversaires,  (on ne sait plus trop !)  facilitant les confessions les plus intimes. In vino veritas : Emma prétend que son mari connaissait  son aventure avec Jerry, et Robert avouera sans complexe avoir tapé sur elle une ou deux fois: «J’avais tout simplement envie de lui flanquer une bonne dérouillée ».

Harold Pinter met ici l’accent sur l’importance de la prétendue confiance  que s’accordent les deux hommes, plutôt que sur leur relations amoureuses et érotiques avec la même femme. Le dramaturge anglais, décédé il y a huit ans, a ici écrit quelques  scènes d’anthologie. En neuf séquences, il manie en effet le langage avec une étonnante subtilité, et fait de ces grands bourgeois londoniens des personnages aussi élégants que compliqués, que nous avons tous l’impression d’avoir aussi connus à Paris ou dans de grandes villes françaises.
Trahisons véritables ou supposées, non-dits, soupçons, jalousies fondées ou non, indices ou commencements de preuves, « regrets sur quoi l’enfer se fonde» comme disait Apollinaire: la panoplie est complète! 
Quant à Emma, dit-elle, elle va se séparer de son mari. Cette histoire de triangle amoureux mis en abyme, est, on l’aura compris, passionnante à monter mais exige une très solide maîtrise de la mise en scène, et en particulier de la direction d’acteurs.
Mais, désolé, ici Carole Proszowski ne se tire pas bien de cet exercice de haute voltige. D’abord à cause d’un dispositif scénique d’une rare laideur: six cubes blanc en plastique moulé et éclairés de l’intérieur, que les comédiens déplacent sans raison, comme d’autant de verrues qui servent maladroitement de canapé, chaises, lit… Le tout sous un éclairage rouge assez vulgaire sans doute à dessein mais lequel ? En fond de scène, trois plaques de plexiglas ondulé translucide derrière lesquelles «les personnages au début de chaque scène expriment en mouvement les obstacles et besoins intimes qui les habitent». (sic). Mais on ne s’improvise pas scénographe!
Et ce pléonasme visuel, mal chorégraphié, mal dansé (alors que le texte dit déjà tout) ne sert à rien et casse le rythme. Par ailleurs, seul Fabien Leca qui a une belle présence scénique, donne à Jerry une vérité évidente, mais il faut se pincer pour croire un seul instant au personnage d’Emma que Séverine Saillet essaye en vain de mettre en place. Il y a là une erreur de distribution.
Et comme cette Emma un peu mystérieuse doit être fascinante et au centre de la triangulation amoureuse imaginée par Harold Pinter, cela ne fonctionne pas du tout! D’autant plus que Hakim Djaziri a, lui aussi, bien du mal à nous faire croire à cet éditeur londonien qu’il joue
. Et à aucun moment, on ne sent naître de véritable émotion, sauf parfois quand Jerry parle avec son vieil ami, un verre à la main.
Par souci sans doute d’économie, Carole Proszowski a supprimé le rôle du maître d’hôtel, et c’est dommage.
Moralité : Harold Pinter a laissé derrière lui, après avoir quitté cette vallée de larmes, une de ses pièces les plus intelligentes et les plus fortes du XXème siècle. Mais mieux vaut, pour la monter correctement, y réfléchir avec rigueur (dramaturgie, décor, lumière et choix des comédiens) si on veut réaliser une mise en scène qui ne soit pas approximative.
Alors à voir? Si vous n’êtes vraiment pas difficile, peut-être, mais le compte n’y est pas. Dommage! Le spectacle, assez banal, n’a, en fin de compte, que peu à voir avec l’univers d’Harold Pinter…

Philippe du Vignal

A la Folie Théâtre, 6 rue de la Folie Méricourt 75011 Paris jusqu’au 25 avril, les jeudis, vendredis et samedis à 21h 30. T : 01 43 55 14 80
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Archive pour 24 avril, 2016

Trahisons d’Harold Pinter

Trahisons d’Harold Pinter, traduction de Séverine Magois, mise en scène de Carole Proszowski

56fe87e4bc2a9L’auteur a quarante-huit ans quand Trahisons est créée à Londres; la pièce fait partie de plusieurs textes  intimistes, comme No man’s land, qu’il a consacrées à l’absence de communication entre les êtres, puis  Harold Pïnter s’orientera ensuite vers des œuvres à caractère plus politique.
Trahisons
a souvent été montée en France en 1982, d’abord par Raymond Gérôme avec Samy Frey, André Dussolier et Caroline Cellier (excusez du peu!), et il y a deux ans par Frédéric Bélier-Garcia (voir Le Théâtre du Blog).
Harold Pinter écrit, avec raffinement et perversité, une partition exemplaire sur le thème du trio boulevardier: femme, mari et amant, en brouillant les pistes d’une pseudo-intrigue, et les repères de temps et d’espace. On va encore vous  citer la fameuse phrase de grand auteur japonais Chikamatsu Monzaemon (XVIIème siècle)! “L’art du théâtre se situe dans un espace entre une vérité qui n’est pas une vérité, et un mensonge qui n’est pas un mensonge”.
Emma dirige une galerie d’art en pleine expansion, et Robert son mari, lui, est un important éditeur qui gagne bien sa vie, surtout avec les romans proposés par Jerry, un agent littéraire, son plus vieil et meilleur ami, lequel est aussi, bien entendu, l’amant de sa femme depuis cinq ans. Ce que tout le monde ignore; du moins le croient-ils, ou font-ils semblant de le croire; comme toujours chez Harold Pinter, on ne le saura jamais!
Emma et Jerry ont même loué un appartement pour leurs après-midis amoureux mais très loin de leur domicile pour ne pas éveiller les soupçons… Mais, au début de la pièce, pour d’obscures raisons, ils mettent fin à leur liaison et Emma rend alors les clés à Jerry. On va assister alors à une remontée dans le temps, avec des scènes à trois, ou à deux, en particulier entre ces vieux copains sur fond d’alcool, de souvenirs de Venise et d’île de Torcello. Mais qui sait quoi exactement de l’autre dans ce trio infernal (en fait, un quatuor mais on ne verra jamais Judith, la femme de Jerry).
Celui-ci, très étonné, apprendra d’Emma que son mari a eu aussi quelques sorties de route. Sans que lui, son meilleur ami et partenaire au squash et qui croyait tout savoir de sa vie, n’en ait jamais rien su… Vous avez dit trahison? Harold Pinter met ici l’accent sur la soi-disant confiance absolue entre ces amis, plutôt que sur leurs relations érotico et/ou amoureuses avec la même femme, et sur le bonheur qu’ils avaient à se retrouver tous les quatre avec leurs enfants, comme au sein d’une tribu très soudée, justement peut-être grâce aux liens sexuels (là, impossible de tricher, comme avec le langage !)  Et même s’ils ne veulent pas se l’avouer, ou sans qu’ils sachent qui est psychologiquement impliqué dans ces amours à quatre.
Tout ici est réuni pour une sorte d’exorcisme de relations amoureuses cachées dans une suite de scènes où on remonte le temps. Comme le dit Catherine Millet, dans ce domaine on bricole toujours… L’alcool surtout chez ces trois complices et adversaires,  (on ne sait plus trop !)  facilitant les confessions les plus intimes. In vino veritas : Emma prétend que son mari connaissait  son aventure avec Jerry, et Robert avouera sans complexe avoir tapé sur elle une ou deux fois: «J’avais tout simplement envie de lui flanquer une bonne dérouillée ».

Harold Pinter met ici l’accent sur l’importance de la prétendue confiance  que s’accordent les deux hommes, plutôt que sur leur relations amoureuses et érotiques avec la même femme. Le dramaturge anglais, décédé il y a huit ans, a ici écrit quelques  scènes d’anthologie. En neuf séquences, il manie en effet le langage avec une étonnante subtilité, et fait de ces grands bourgeois londoniens des personnages aussi élégants que compliqués, que nous avons tous l’impression d’avoir aussi connus à Paris ou dans de grandes villes françaises.
Trahisons véritables ou supposées, non-dits, soupçons, jalousies fondées ou non, indices ou commencements de preuves, « regrets sur quoi l’enfer se fonde» comme disait Apollinaire: la panoplie est complète! 
Quant à Emma, dit-elle, elle va se séparer de son mari. Cette histoire de triangle amoureux mis en abyme, est, on l’aura compris, passionnante à monter mais exige une très solide maîtrise de la mise en scène, et en particulier de la direction d’acteurs.
Mais, désolé, ici Carole Proszowski ne se tire pas bien de cet exercice de haute voltige. D’abord à cause d’un dispositif scénique d’une rare laideur: six cubes blanc en plastique moulé et éclairés de l’intérieur, que les comédiens déplacent sans raison, comme d’autant de verrues qui servent maladroitement de canapé, chaises, lit… Le tout sous un éclairage rouge assez vulgaire sans doute à dessein mais lequel ? En fond de scène, trois plaques de plexiglas ondulé translucide derrière lesquelles «les personnages au début de chaque scène expriment en mouvement les obstacles et besoins intimes qui les habitent». (sic). Mais on ne s’improvise pas scénographe!
Et ce pléonasme visuel, mal chorégraphié, mal dansé (alors que le texte dit déjà tout) ne sert à rien et casse le rythme. Par ailleurs, seul Fabien Leca qui a une belle présence scénique, donne à Jerry une vérité évidente, mais il faut se pincer pour croire un seul instant au personnage d’Emma que Séverine Saillet essaye en vain de mettre en place. Il y a là une erreur de distribution.
Et comme cette Emma un peu mystérieuse doit être fascinante et au centre de la triangulation amoureuse imaginée par Harold Pinter, cela ne fonctionne pas du tout! D’autant plus que Hakim Djaziri a, lui aussi, bien du mal à nous faire croire à cet éditeur londonien qu’il joue
. Et à aucun moment, on ne sent naître de véritable émotion, sauf parfois quand Jerry parle avec son vieil ami, un verre à la main.
Par souci sans doute d’économie, Carole Proszowski a supprimé le rôle du maître d’hôtel, et c’est dommage.
Moralité : Harold Pinter a laissé derrière lui, après avoir quitté cette vallée de larmes, une de ses pièces les plus intelligentes et les plus fortes du XXème siècle. Mais mieux vaut, pour la monter correctement, y réfléchir avec rigueur (dramaturgie, décor, lumière et choix des comédiens) si on veut réaliser une mise en scène qui ne soit pas approximative.
Alors à voir? Si vous n’êtes vraiment pas difficile, peut-être, mais le compte n’y est pas. Dommage! Le spectacle, assez banal, n’a, en fin de compte, que peu à voir avec l’univers d’Harold Pinter…

Philippe du Vignal

A la Folie Théâtre, 6 rue de la Folie Méricourt 75011 Paris jusqu’au 25 avril, les jeudis, vendredis et samedis à 21h 30. T : 01 43 55 14 80
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