Und d’Howard Barker

Und d’Howard Barker, traduction de Vanasay Khamphommala, mise en scène de Jacques Vincey

 

dessayIl fallait une Nathalie Dessay pour donner corps à ce monologue au titre énigmatique, et au contenu abscons. Dans le rôle d’Und, la chanteuse n’a pas choisi la facilité pour ses premiers pas au théâtre. Pourtant, elle nous emmène dans un monde étrange mais n’aura de cesse de nous intriguer et de nous tenir en haleine. On la suivra dans ce voyage jusqu’au bout de cette sombre histoire où une femme attend un homme…
Dans un fourreau rouge dont le tombé cache un tabouret, grandie par un chignon conique, silhouette longiligne, elle y demeurera juchée, au centre du plateau, tout au long du spectacle, élégante, souple, incandescente. Au-dessus d’elle, comme autant d’épées de Damoclès, des glaçons géants suspendus aux cintres, pampilles d’un  grand lustre vénitien, fondront un à un, sous le feu des projecteurs, et se briseront au sol dans un fracas mouillé.
Und, conjonction monosyllabique : «et» en allemand, appellerait une suite, mais le mot reste en suspens, comme maintes phrases de cette partition trouée. Comme l’homme qu’Und attend : «Il est en retard, un peu, mais en retard. (…) Ce retard infime est-il le début d’un retard considérable ou alors simplement infime ? »Qui est elle ? Juive, aristocrate, ou les deux ? Et lui ? Ami ou ennemi ? Amant ou bourreau ? Dehors, la cloche retentit, puis des cris, des pleurs, des bris de vitres. Il est question de quelqu’un avançant « dans la gueule de la mort», « sous une avalanche de pluie glaciale, sous les bombes… »

 Bruitages et musique d’Alexandre Meyer, qu’il interprète à l’avant-scène sur d’étranges instruments, habitent les silences entre les mots. Il accompagne ce monologue de grondements, sifflements, sonneries, grincements, détonations, sans jamais interférer dans le jeu de la comédienne ; de même, le constant goutte à goutte et la chute sonore de la glace ne viennent troubler ni surprendre le flot ininterrompu de ses paroles.
Plus tard, Und perdra tous ses atours de diva, mais restera hissée sur son piedestal, pieds et jambes nus, dans une combinaison sommaire, déchue mais toujours digne: «Je suis le vestige d’une classe moribonde.» Elle continuera à parler de cet homme, mort ou vif, à appeler une domestique qui a depuis longtemps déguerpi ou jamais existé, et à commenter les bruits du dehors, de plus en plus pressants…

 Des lettres s’échangent, réelles ou imaginaires mais rien ne viendra jamais éclaircir la situation où elle se débat, à jamais prisonnière de son personnage et des mots d’Howard Barker.

Né en 1946, le dramaturge anglais appartient à la génération d’Edward Bond et d’Harold Pinter, cependant son «théâtre de la catastrophe » (expression forgée par lui), avec quelque cinquante titres, tarde à s’imposer dans son pays comme ailleurs. Radical par sa forme, violent par ses thèmes, il décrit une humanité cruelle et, paradoxalement, séduisante et lucide.

Jacques Vincey, séduit par la puissance de la pièce et le défi qu’elle constitue, l’a proposée à Nathalie Dessay. La chanteuse n’avait jusque là jamais quitté la scène lyrique, où elle triomphe depuis ses débuts, d’abord en Olympia des Contes d’Hoffmann, à l’Opéra-Bastille en 1992, puis en Reine de la nuit dans La Flûte enchantée, à Aix-en-Provence, en 1994.
« Cela fait trente ans que j’attendais cette occasion », nous confie-t-elle ; elle dit aussi n’éprouver aucune difficulté à se glisser dans les mots du poète :cela lui rappelle quand elle faisait du fil. Elle s’accroche aux mots comme à une musique. «Le plus pénible, c’est de rester debout sur scène, immobile, pendant vingt minutes, alors que le public s’installe. »
Le théâtre est, pour elle, une expérience qu’elle espère bien renouveler, et avec des partenaires. Le public la suivra sans doute. Ici, ému, sous le charme, souvent déstabilisé, il ne perd pas une miette de son texte. Même sans en comprendre toujours le sens, il en saisit les enjeux : faire vibrer les mots d’un poète…

 

 

Mireille Davidovici

 

Théâtre des Abbesses, Paris. T : 01 42 74 22 77 jusqu’au 14 mai et 17-21 mai Théâtre de Bernardines, Marseille du 17 au 21 mai. Comédie de Valence, les 24 et 25 mai et Centre dramatique national d’Orléans du 1er au 4 juin.

 La pièce est publiée au Editions Théâtrales

 

 


Archive pour 2 mai, 2016

Und d’Howard Barker

Und d’Howard Barker, traduction de Vanasay Khamphommala, mise en scène de Jacques Vincey

 

dessayIl fallait une Nathalie Dessay pour donner corps à ce monologue au titre énigmatique, et au contenu abscons. Dans le rôle d’Und, la chanteuse n’a pas choisi la facilité pour ses premiers pas au théâtre. Pourtant, elle nous emmène dans un monde étrange mais n’aura de cesse de nous intriguer et de nous tenir en haleine. On la suivra dans ce voyage jusqu’au bout de cette sombre histoire où une femme attend un homme…
Dans un fourreau rouge dont le tombé cache un tabouret, grandie par un chignon conique, silhouette longiligne, elle y demeurera juchée, au centre du plateau, tout au long du spectacle, élégante, souple, incandescente. Au-dessus d’elle, comme autant d’épées de Damoclès, des glaçons géants suspendus aux cintres, pampilles d’un  grand lustre vénitien, fondront un à un, sous le feu des projecteurs, et se briseront au sol dans un fracas mouillé.
Und, conjonction monosyllabique : «et» en allemand, appellerait une suite, mais le mot reste en suspens, comme maintes phrases de cette partition trouée. Comme l’homme qu’Und attend : «Il est en retard, un peu, mais en retard. (…) Ce retard infime est-il le début d’un retard considérable ou alors simplement infime ? »Qui est elle ? Juive, aristocrate, ou les deux ? Et lui ? Ami ou ennemi ? Amant ou bourreau ? Dehors, la cloche retentit, puis des cris, des pleurs, des bris de vitres. Il est question de quelqu’un avançant « dans la gueule de la mort», « sous une avalanche de pluie glaciale, sous les bombes… »

 Bruitages et musique d’Alexandre Meyer, qu’il interprète à l’avant-scène sur d’étranges instruments, habitent les silences entre les mots. Il accompagne ce monologue de grondements, sifflements, sonneries, grincements, détonations, sans jamais interférer dans le jeu de la comédienne ; de même, le constant goutte à goutte et la chute sonore de la glace ne viennent troubler ni surprendre le flot ininterrompu de ses paroles.
Plus tard, Und perdra tous ses atours de diva, mais restera hissée sur son piedestal, pieds et jambes nus, dans une combinaison sommaire, déchue mais toujours digne: «Je suis le vestige d’une classe moribonde.» Elle continuera à parler de cet homme, mort ou vif, à appeler une domestique qui a depuis longtemps déguerpi ou jamais existé, et à commenter les bruits du dehors, de plus en plus pressants…

 Des lettres s’échangent, réelles ou imaginaires mais rien ne viendra jamais éclaircir la situation où elle se débat, à jamais prisonnière de son personnage et des mots d’Howard Barker.

Né en 1946, le dramaturge anglais appartient à la génération d’Edward Bond et d’Harold Pinter, cependant son «théâtre de la catastrophe » (expression forgée par lui), avec quelque cinquante titres, tarde à s’imposer dans son pays comme ailleurs. Radical par sa forme, violent par ses thèmes, il décrit une humanité cruelle et, paradoxalement, séduisante et lucide.

Jacques Vincey, séduit par la puissance de la pièce et le défi qu’elle constitue, l’a proposée à Nathalie Dessay. La chanteuse n’avait jusque là jamais quitté la scène lyrique, où elle triomphe depuis ses débuts, d’abord en Olympia des Contes d’Hoffmann, à l’Opéra-Bastille en 1992, puis en Reine de la nuit dans La Flûte enchantée, à Aix-en-Provence, en 1994.
« Cela fait trente ans que j’attendais cette occasion », nous confie-t-elle ; elle dit aussi n’éprouver aucune difficulté à se glisser dans les mots du poète :cela lui rappelle quand elle faisait du fil. Elle s’accroche aux mots comme à une musique. «Le plus pénible, c’est de rester debout sur scène, immobile, pendant vingt minutes, alors que le public s’installe. »
Le théâtre est, pour elle, une expérience qu’elle espère bien renouveler, et avec des partenaires. Le public la suivra sans doute. Ici, ému, sous le charme, souvent déstabilisé, il ne perd pas une miette de son texte. Même sans en comprendre toujours le sens, il en saisit les enjeux : faire vibrer les mots d’un poète…

 

 

Mireille Davidovici

 

Théâtre des Abbesses, Paris. T : 01 42 74 22 77 jusqu’au 14 mai et 17-21 mai Théâtre de Bernardines, Marseille du 17 au 21 mai. Comédie de Valence, les 24 et 25 mai et Centre dramatique national d’Orléans du 1er au 4 juin.

 La pièce est publiée au Editions Théâtrales

 

 

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