La Déplacée ou La Vie à la campagne d’Heiner Müller

La Déplacée ou La vie à la campagne d’Heiner Müller, traduction d’Irène Bonnaud et Maurice Taszman, adaptation et  mise en scène de Bernard Bloch

 

Benoîte Fanton

Benoîte Fanton

Dans l’espace vide dessiné par un demi-cercle de chaises, peintes aux couleurs du drapeau allemand,  avec quelques accessoires emblématiques (sonnette de vélo, klaxon d’auto, banderoles ou bâtons) neuf élèves de l’École  départementale de théâtre de l’Essonne jouent vingt-cinq rôles, indifféremment hommes et femmes, et en plus, un cheval et un chien.
   Ces paysans de la République Démocratique allemande, confrontés, sous l’influence soviétique, à la collectivisation des terres, sont interprétés par des jeunes gens de moins de trente ans, comme le souhaitait Heiner Müller quand il écrivit ce texte en 1961. Le jeune poète communiste talentueux, après un premier succès, L’Homme qui casse les salaires (1958), voulait, avec cette pièce, montrer les contradictions inhérentes à la mise en place du socialisme, imposé à une population qui passait sans transition du nazisme au stalinisme.

Il emprunte ici la forme d’un Lehrstück brechtien (pièce didactique) avec quinze tableaux aux titres démonstratifs. « Tableau 1 : un champ. Où l’on voit que la réforme agraire n’est pas une sinécure. (…)  Tableau 3 : le bourgmestre se fait enlever ses bottes par sa femme. Où l’on voit que la corruption va plus vite que le socialisme. (…)  Tableau 7 : une route de campagne. Où l’on voit qu’un antagonisme n’est pas une contradiction. (…) Tableau 8 : une prairie le soir. Où l’on voit qu’il est bien difficile de choisir entre un avenir radieux et un présent comblé. (…) Tableau 14 : trois ans plus tard. Où l’on se demande si la dignité des paysans n’est pas consubstantielle à la propriété privée. »
La pièce met en scène un village de l’Allemagne profonde, en proie à ces changements. On y voit les résistances des paysans du cru, mais aussi celles des réfugiés chassés de Prusse orientale par l’armée soviétique : « les déplacés » (un tiers de la population de R. D. A.).

  Ces personnages incarnent des types sociaux aux idéologies antagonistes: du communiste sincère, ex-spartakiste, au bourgmestre corrompu ; des paysans sans terre ou déplacés, à l’aubergiste en voie d’être un koulak (propriétaire foncier), en passant par l’éternel soiffard qui fuit vers l’Ouest, un tractoriste russe,  ou une commissaire politique… Heiner Muller veut analyser les contradictions au sein du peuple, pour mieux les surmonter.
Ici, les femmes occupent une place à part et subissent le machisme de leurs compagnons, malgré les belles déclarations des communistes sur l’égalité entre homme et femme :  » Tableau 9. Où l’on voit que le socialisme ne franchit pas la porte de la chambre à coucher. »
Et elles vont chercher à réparer cette injustice, en restant solidaires les unes des autres. » Position féministe rare où on reconnaît l’influence d’Inge Müller, l’épouse de l’écrivain qui collabora à l’écriture de cette tragi-comédie. Elle souffrit beaucoup elle-même d’être restée dans l’ombre de son mari qui la considérait davantage comme une assistante que comme une co-auteure. Fût-ce l’une des causes de sa dépression et de son suicide ?
Au moment où la R.D.A. érige le mur de Berlin, La Déplacée jouée devant les cadres de l’Etat des ouvriers et paysans et mise en scène par Bernhard Klaus Tragelehn, est interdite sine die. Et Heiner Müller, exclu de l’Union des Écrivains, échappera à la déportation en rédigeant son autocritique, sous la dictée d’Hélène Weigel, la comédienne et veuve de Bertolt Brecht…
Bernard Bloch nous fait découvrir cette œuvre jamais représentée en France, dont l’auteur s’avère le digne héritier de Bertolt Brecht. Outre son intérêt historique et quasi-archéologique, nous prenons plaisir à entendre, dans une langue imagée et rugueuse, son humour diabolique, sa lucidité terrible et prémonitoire, et  sa féroce intelligence dialectique.  Mais même réduite, la pièce peine à trouver son rythme pendant deux heures et demi…  Comme si elle s’essoufflait, et les jeunes comédiens aussi, sa virulence  comique s’émousse.  Il aurait sans doute fallu la raboter davantage, supprimer quelques personnages périphériques et certaines séquences, et n’en rester qu’au noyau  dur des enjeux.

Malgré quelques scènes très réussies, comme les adieux de La Déplacée à son ivrogne d’amant, ces moments forts restent isolés dans une longue suite de tableaux didactiques à la facture inégale. On a vu les élèves de l’EDT91 plus à l’aise, par exemple au Festival des écoles à la Cartoucherie, ou dans Traces d’Henry VI, mise en scène par Agnès Bourgeois à L’Anis Gras à Arcueil (voir Le Théâtre du Blog).

 Mireille Davidovici

 Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 22 mai. T. 01 43 74 24 08.

 


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