L’Irrésistible ascension de Monsieur Toudoux


L’irrésistible ascension de Monsieur Toudoux, d’après Georges Feydeau, mise en scène de Dimitri Klockenbring

   P1170807 (2)La tentation est grande de relier trois des petites pièces en un acte que Georges Fzeydeau écrivit à la fin de sa vie à l’hôtel Terminus à Saint-Lazare où il vivait séparé de sa femme. On l’imagine dans une belle chambre, mais terriblement  seul et amer:  définitivement écœuré de la vie conjugale…Didier Bezace s’y était essayé avec succès aux Nuits de Grignan avec Léonie est en avance, Feu la mère de madame et On purge bébé: résultat magistral et d’une rare intelligence  théâtrale. ( Voir Le Théâtre du Blog). Et Georges Lavaudant tentera avec Hôtel Feydeau, une opération similaire la saison prochaine, au Théâtre de l’Odéon .
  L’univers familial tourne vite chez cet auteur dit comique, à un enfer des plus raffinés : égoïsme, mesquineries en rafale, manque de responsabilité et radinerie d’époux incapables de vivre ensemble et souvent même exaspérés par la seule présence de l’autre, mais tout aussi incapables de se quitter. Et avec, en toile de fond, un autre univers absolument séparé et mais très lié au premier: celui des domestiques, le plus souvent fourbes, mielleux, voire affligés d’un grave défaut de prononciation comme le valet. Bref, bienvenue dans le club du bonheur familial!
Dimitri Klockenbring, lui,  a réuni : Léonie est en avance (un peu laborieuse et qui n’est pas la meilleure des trois pièces !) On purge bébé, et N’te promène pas toute nue, pour en faire une  seule, avec, comme fil conducteur, un couple au nom ridicule de Toudoux. Dans Léonie est en avance, madame est de plus en plus nerveuse car selon elle, elle doit accoucher très vite, aujourd’hui même sans doute. Sa mère est là, et Madame Virtuel, une sage-femme, insupportable dragon… Le pauvre mari, coincé entre une épouse hystérique, une belle-mère odieuse, une bonne idiote (ici un valet), et une sage-femme qui prétend tout régenter, est prié d’obéir, et se voit  transformé illico en  homme à tout faire. Madame accouchera réellement (ce n’est pas une grossesse nerveuse comme chez Georges Feydeau) d’un fils et non d’une fille, comme sa femme l’espérait.
Dans On purge bébé, Toto, petit monstre diabolique, préfigure le petit garçon de Victor ou les Enfants au pouvoir de Roger Vitrac monté par Antonin Artaud, quinze ans plus tard. Toto refuse avec la dernière énergie de prendre sa dose de purgatif. Tout cela exaspère M. Follavoine, devenu ici M. Toudoux, qui se dispute avec son épouse; cela tombe d’autant plus mal pour cet industriel de la faïence, qu’il attend pour déjeuner un certain M. Chouilloux, un personnage important du Ministère de la Guerre (ici, un colonel en costume avec décorations). But de ce déjeuner d’affaires : réussir à remporter un très gros marché de pots de chambre destinés aux soldats. M. Toudoux va donc fait  la démonstration de la résistance à toute épreuve de ces pots de chambre incassables fabriqués par son usine.
Bien entendu, le premier qu’il lance, à titre expérimental, se fracasse lamentablement; le malheureux plaide, sans être bien convaincant, un défaut de fabrication exceptionnel. M. Chouilloux, ne dit rien mais reste méfiant et le second pot de chambre se fracassera aussi vite que le premier! M. Toudoux préfèrera quitter la partie…
Et dans la  dernier volet du spectacle, on  verra Julie Toudoux, atteinte d’une piqûre de guêpe à la fesse, non plus en peignoir, mais en très, très courte robe blanche, voire même  mais une seconde, le sexe à l’air,  semer une belle pagaille dans un appartement grand bourgeois, quand son mari de député reçoit un personnage important, de surcroît rival politique. Et, comme la jeune femme ne manque pas d’aplomb, les répliques volent en escadrille, du genre: -
En somme, toi, quoi ? tu es un étranger pour moi ! Tu es mon mari, mais c’est une convention! Quand je t’ai épousé,— je ne sais pas pourquoi…  (Son mari s’incline et dit :  » Merci » et elle lui répond sans s’interrompre… : « Je ne te connaissais pas et, crac, du jour au lendemain, parce qu’il y avait un gros monsieur en ceinture tricolore devant qui on avait dit « oui », c’était admis ! Tu me voyais toute nue. Eh! ben, ça, c’est indécent. »
Georges Feydeau, en bon misogyne, règle ses comptes : les femmes ici, et de quelque milieu que ce soit, sont presque toutes odieuses et égoïstes, mais le futur père et mari n’est guère mieux traité : aussi  consternant de bêtise et de veulerie. Bref, encore plus que dans ses grandes pièces, l’humanité n’a rien ici de bien réjouissant. Et à chaque fois, les personnages sont en lutte contre un élément étranger qui vient bousculer leur pauvre petite vie quotidienne. Le couple résiste malgré tout dans une sorte d’instinct de survie mais va se retrouver sacrément cabossé, voire anéanti par l’égoïsme de l’un et de l’autre.
Dimitri Klockenbring qui avait mis en scène de façon tout à fait remarquable Une famille aimante (voir Le Théâtre du Blog) s’en sort plutôt bien. Malgré une dramaturgie qui sent le collage un peu forcé et pas toujours très crédible comme dans le dernier acte, les situations, un siècle après, restent tout à fait vraisemblables et c’est une bonne idée que d’avoir situé les choses actuellement, comme les metteurs en scène le font souvent maintenant avec les pièces de Georges Feydeau.
Malgré aussi une scénographie maladroite et un mauvais rapport scène/salle. Malgré aussi une mise en scène au rythme parfois défaillant et des intermèdes trop longs et mal ficelés (pas grave, cela devrait se roder) et la scène mythique des pots de chambre est un peu ratée.
Mais Dimitri Klockenbring se révèle, une fois de plus, un très bon directeur d’acteurs y compris pour les petits rôles comme Romain Francisco (le domestique qui ne peut pas prononcer pas les consonnes), Bernadette Le Saché (la mère et Madame Chouilloux). Nicolas Lumbreras (André Toudoux) pratiquement toujours en scène passe facilement d’une pièce, et donc d’un registre à l’autre, tout en gardant son personnage. Juliette Poissonnier est à la fois la sage-femme du début et l’horrible Toto! Tout à fait remarquable.
Yvan Garoule (le colonel Chouilloux) est aussi très crédible.
Et enfin, mention spéciale à Emilie Cazenave, juste, très fine, qui interprète avec bonheur, et avec parfois une légère distance, ce qui ne gâte rien, l’exaspérante, l’insupportable et sexy Julie Toudoux.
Le théâtre de Georges Feydeau, paraît facile à jouer mais pas du tout! Même revu et corrigé, il exige d’excellents acteurs et bien dirigés. Ici, contrat rempli. Même si on aurait aimé que la mise en scène fasse preuve, dans l’ensemble, de plus d’audace.
Comme aujourd’hui, nous sommes paresseux, nous emprunterons à notre amie Christine Friedel, ce qu’elle disait déjà-et très bien-des comédiens de Didier Bezace et qui s’appliquera, après quelques représentations à ceux de ce spectacle: “Ils jouent avec tout le public, autour d’eux, n’oublient personne, dans un engagement total. C’est énorme ? On va vous le faire encore plus grand, et plus profond. Pas d’ironie, chaque situation est assumée pleinement, joyeusement (ce sont quand même des farces) avec toute la générosité et la force de ces acteurs qui ne ménagent pas leur talent.(…). Le propos est gros, l’écriture est efficace, et le jeu est d’une finesse et d’une précision impressionnante.”
Allons, n’ayons pas peur des mots: ce spectacle appartient à un théâtre populaire, et on rit vraiment de bon cœur. Ce qui est devenu rare avec les dramaturges contemporains qui préfèrent parler de guerres, catastrophes et autres ravages familiaux! Heureusement, nous avons encore Georges Feydeau pour nous réjouir. Après tout, pourquoi s’en priver?

Philippe du Vignal

Théâtre 13/Seine 30 rue du Chevaleret 75013 Paris, métro Bibliothèque François Mitterrand,  jusqu’au 12 juin.
T: 01 45 88 62 22.

 


Archive pour 13 mai, 2016

Chapitres de la chute/Saga des Lehman Brothers

chapitres de la chute

Chapitres de la chute/Saga des Lehman Brothers de Stefano Massini, mise en scène d’Arnaud Meunier

 

Il était une fois trois garçons, fils d’un marchand de bestiaux juif, fraîchement débarqués aux Etats-Unis, depuis leur Bavière natale. Un trio efficace avec Henry, la tête, Emmanuel, le bras, et Mayer, la patate qui fait tampon entre les deux autres.  Ils ouvrent un modeste commerce de tissus en tout genre, dans une petite ville d’Alabama. Au pays du coton, la chance aidant, ils deviennent très vite d’ingénieux courtiers qui revendent les récoltes des planteurs esclavagistes, aux usines textiles du Nord, puis, de fil en aiguille, ils fonderont la Bank of Alabama.
Quand survient la guerre de Sécession, loin d’être ruinés, ils rebondissent,  investissent, en surfant sur une économie nord-américaine à la formidable vitalité… Leurs rejetons suivront leurs traces au cours des siècles suivants, et en trois générations, naîtra ainsi une fortune colossale qui, de crise en crise, finira… par s’effondrer en septembre 2008, provoquant la catastrophe financière mondiale, dite des « subprimes » et la disparition de la banque.
Cette saga familiale en trois saisons : Trois frères (1844-1867), Pères et fils (1880-1929) et L’immortel (1929-2000), nous conte l’histoire du capitalisme vue par le petit bout de la lorgnette, mais aussi les mécanismes d’un système vicieux, qui, en constant déséquilibre, court à sa perte. A l’image du funambule qui, de temps en temps, passe en fond de scène, entre les tours jumelles du World Trade Center à Manhattan. Belle métaphore poétique qui allège la pièce, comme les rêves bibliques qui hantent les héros.
Stefano Massini, jeune auteur italien déjà couronné de succès, ancre son théâtre dans le réel, à l’instar de son compatriote Fausto Paravidino. Amoureux du détail, il construit ici un feuilleton à rebondissements, dont il dessine avec minutie les protagonistes.

Les comédiens passent d’une narration factuelle adressée au public, à l’incarnation de personnages dans de courtes séquences dialoguées, ce qui les rend ainsi plus familiers. Cette forme originale permet un récit critique, teinté d’ironie, des commentaires d’ordre technique, ou des intermèdes, tout en faisant appel à la sensibilité des spectateurs, avec des êtres de chair et de sang.
On se laisse captiver par le succès et le destin fascinant des Lehman, même si le rythme du spectacle fléchit parfois, ce qui provoque le départ de spectateurs à l’entracte.  On connaît déjà la fin, mais tout l’art réside dans la façon de raconter…
La mise en scène, efficace et sans afféterie, suit le scénario à la lettre. Avec comme décor: la porte de la boutique des Lehman Brothers à la clenche qui grince, ou des projections de photos ou films, en rapport avec les événements historiques traversés, ou l’imaginaire des personnages.
Les situations se ressemblent d’un chapitre à l‘autre, pour souligner la nature cyclique des crises du système capitaliste et la permanence des antagonismes-encore vivaces aujourd’hui-entre tenants de l’économie réelle, et spéculateurs aventureux. Mais ces redites engendrent une certaine lassitude, au lieu de créer le comique de répétition escompté ; et plusieurs fois, le texte en devient même pédagogique. Malgré l’énergie et le talent des six acteurs.

Heureusement, après l’entracte, la performance de Serge Maggiani (Robert Lehman), dandy visionnaire, cynique et séduisant, fait décoller le spectacle. Ce dernier chapitre, plus synthétique, nous plonge dans l’univers vertigineux des traders, bien loin de la boutique des ancêtres des Lehman.
Ces trois heures quarante peuvent paraître longues à certains, mais d’autres trouveront le texte suffisamment passionnant pour pallier une réalisation… un peu en retrait.

 Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point, Paris VIème, jusqu’au 29 mai.
Le texte, traduit de l’italien par Pietro Pizzuti, est publié chez L’Arche éditeur.

 

 

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