Les Banquiers

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Les Banquiers, texte et mise en scène de Nicolas Haut

 

Si on a bien compris, les comédiens Matthias Leonhard et Derek Robin ont tous les deux, et longtemps, travaillé dans le secteur bancaire, en Suisse. « La perspective, dit Nicolas Haut, de créer un spectacle humoristique, en me basant sur leurs connaissances du milieu financier et en comprenant parfaitement les rouages, donne à ce projet une crédibilité indiscutable”. 
  Sur le petit plateau des Déchargeurs, rien qu’un paravent pour quelques costumes et accessoires; le spectacle est en fait une série de sketches courts qui on trait au monde des conseillers bancaires et à leur pratiques, souvent plus que douteuses,-et en effet d’une crédibilité indiscutable-et tous les Français plusieurs anecdotes croustillantes à ce sujet. 
Exemple classique du genre: le “contrat garantie obsèques” que les conseillers, entre autres ceux du L C I, ont pour mission de vous placer à chaque fois que vous avez le grand bonheur de les voir, ou cette autre arnaque (bien entendu dans votre plus grand intérêt!) consistant à vous inciter fielleusement à transférer chez eux, les avoirs que vous avez dans une banque concurrente. Avec un argument-massue: ce sera bien plus pratique pour vous, et bien plus rémunérateur! Ben,  voyons!
 

Même si ses conseillers y vont plus doucement (le monde paysan a pour habitude et avec raison, d’être assez méfiant), les pratiques du Crédit Agricole sont du même tonneau, et il a trouvé un accord avec les autorités américaines pour clore les enquêtes sur des violations d’embargos en Iran et au Soudan: avec, à la clé, une amende de 800 millions de dollars ! La réponse, toute prête à être resservie aux clients, a été docilement apprise par les conseillers du C.A.: “Vous savez monsieur Duval, (quelle foutue manie de vous appeler sans arrêt par votre nom de famille!) nos agences régionales n’ont rien à voir avec cela. Ben, voyons! Rappelez-moi votre nom?
L’essentiel, on l’aura bien compris, étant de faire du client un soi-disant complice comme toujours au Crédit Agricole en lui proposant d’être actionnaire (contre cotisation bien sûr, il n’y a pas de petits bénéfices!) et de participer ainsi à l’Assemblée Générale annuelle, suivi d’un cocktail: plus les ficelles sont grosses, mieux cela marche, quand il faut s’adresser aux petits clients qui, eux, n’ont pas de conseiller financier personnel…


Ici, cela se traduit et parfois avec bonheur, sur le mode clownesque: : « Bonjour le petit épargnant. Comment ça va le petit épargnant ? ça va bien ?
-Aujourd’hui, je vais essayer de vous faire gagner plein des sous… -Alors… Je prends le n’argent de ton assurance-vie que tu m’as donné… Je prends le n’argent de ta caisse de retraite que tu m’as donné… Je prends le n’argent de ton hypothèque que tu m’as donné… Je mets tout le n’argent dans ma petite bourse magique… Je secoue, je secoue, je secoue… J’ouvre la petite bourse magique… Ho ! Il a tout disparu le n’argent..
.

Un autre sketch met en scène un banquier et son thérapeute. Et c’est assez bien vu quand, toute aussi vieille ficelle, on cherche par un langage hermétique à déstabiliser le client:-Le banquier: “On me confie une petite vieille qui veut placer son héritage. Thérapeute :  vous voyez. La roue a tourné. Vous lui avez proposé un produit structuré à taux flottant convertible à maturité ? (Banquier fait non de la tête, honteux). Un fonds-maison avec option implicite margée à 3 % ? (Banquier fait non de la tête, honteux) Un portefeuille à capital garanti ? (Banquier fait non de la tête, honteux) Au moins un portefeuille diversifié conservateur ? »

Il y a aussi un autre sketch assez drôle sur l’enterrement du secret bancaire avec couronne mortuaire où les billets ont remplacé les fleurs. Oui, mais tout ici, que ce soit du côté texte ou de la mise en scène, même s’il est d’évidence bien rodé, n’est pas de cette même qualité, et cette série de petits sketches semble un peu longuette, (même si le spectacle ne dure qu’une heure) et avoir été vite écrite sur un coin de table.
Et le compte (bancaire!) n’est y est donc pas tout à fait…

La pièce de Frédéric Lordon économiste et philosophe, D’un retournement à l’autre, sans doute inégale, en disait beaucoup plus sur la trop fameuse crise des subprimes, il y a dix ans aux Etats-Unis, avec le krach des prêts immobiliers (hypothécaires) à risque, que les emprunteurs pas riches du tout, n’étaient plus capables de rembourser. Avec, au delà des expulsions sans ménagement, et une économie locale mise à mal, des  pertes indirectes et considérables des grandes banques un peu partout dans la monde ! On aurait bien aimé que ces ex-banquiers devenus auteurs dramatiques  soient moins frileux, et nous parlent vraiment de l’envers du décor: à savoir les méthodes que les grandes directions des banques, suisses ou autres, utilisent pour mobiliser leurs salariés, et les insérer dans toute une idéologie capitaliste, avec des pseudo-valeurs “d’investissement dans le travail » et de  » réalisation de soi”.

Leurs véritables intentions étant bien entendu de fournir encore davantage de dividendes aux actionnaires, quitte à  offrir aux travailleurs chargés de faire tourner la boutique, quelques miettes du gâteau. Et en leur faisant habilement croire, qu’avec des salaires confortables, voire très élevés, il auront aussi une part du pouvoir, alors qu’ils resteront des subordonnés, priés d’être  obéissants, surtout sur le plan politique, alors que leur vie de travailleurs se passera souvent dans les antichambres de l’enfer. Quelles que soient donc les conséquences sur eux-mêmes et leurs clients, la plupart, de tout petits épargnants.

“Regard sans complaisance sur le monde bancaire” prétend Nicolas Haut. Les rares banquiers qui auront vu le spectacle doivent bien rigoler! Il y aurait fallu une autre dramaturgie, plus solide, plus exigeante, et surtout une volonté politique d’en découdre qui fait cruellement défaut dans ces petits sketchs gentillets.
Les banquiers suisses et français peuvent dormir tranquilles… Nicolas Haut fait parfois rire mais de là, à ce que le spectacle exprime toute la violence et la bonne conscience (ce n’est pas incompatible) d’un monde financier qui en est venu à gouverner les pays, il y a encore du  boulot… Ex-banquiers de tous les pays et futurs dramaturges français ou suisses, unissez-vous, et encore un effort, comme disait le divin marquis…

 Philippe du Vignal

Théâtre des Déchargeurs,  3 rue des Déchargeurs 75001 Paris . T: 01 42 36 00 50 jusqu’au 18 juin. 
  
 

 

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