Le Dernier jour de sa vie-Ajax-Cabaret

Le Dernier jour de sa vie-Ajax-Cabaret, texte de Wajdi Mouawad, d’après Sophocle, traduction de Robert Davreu, mise en scène de Wajdi Mouawad

 AjaxCabaret_1-®PascalGe¦ülyWajdi Mouawad-nouveau directeur du Théâtre National de la Colline-embrasse toute l’œuvre de Sophocle: Ajax, Antigone, Œdipe Roi, Électre, Les Trachiniennes, Philoctète, Œdipe à Colone. Le dramaturge libano-québécois voit dans Ajax, une opportunité de dialogue, un matériau textuel pour concevoir son Ajax-Cabaret, le premier volet de sa trilogie Le Dernier jour de sa vie.
La disparition de Robert Davreu a poussé le dramaturge à réécrire seul Philoctète et Œdipe à Colone : Inflammation du verbe vivre et Les Larmes d’Œdipe, les derniers volets de cette trilogie. Ajax, le héros «au bouclier à sept peaux de bœuf» porte, à sa manière, l’allégorie d’une certaine étroitesse d’esprit-l’errance humaine-qui lui sera fatale.
À la mort du héros Achille, le valeureux combattant Ajax convoite les armes qui devraient lui revenir.
Mais Agamemnon et Ménélas remettent les armes du défunt à Ulysse. Pris de désespoir et de folie, Ajax massacre le bétail de l’armée grecque, le prenant pour les compagnons d’Ulysse. Revenu à la raison, il ne peut accepter le déshonneur de son crime et se transperce  avec l’épée cédée par le Troyen Hector.
Sophocle montre un Ulysse partagé entre la responsabilité de cette mort qu’on veut lui faire endosser, et sa noblesse d’âme. Or,  bien avant sa mort, Ulysse a pitié du héros criminel fou et résiste aux pressions d’une Athéna cruelle et cynique.

Ajax mort, Ulysse plaide son droit à une sépulture honorable et affirme: « Sa vengeance est plus forte en moi que la haine. » devant Agamemnon qui s’y oppose.  S’impose au Rusé et au Subtil Ulysse l’égalité de tous devant la mort.
Pour Wajdi Mouawad, le tragique tombe sur l’être qui, aveuglé, ne voit pas sa démesure. Il reste à s’interroger sur les raisons de la douleur, la souffrance et la violence. La civilisation se construit sur la connaissance de soi, la juste mesure, une politique libérée de la tyrannie et l’expression collective de la douleur-la catharsis.
Sa mise en scène est fondée sur des situations tendues à l’extrême et des scènes au comique volontairement potache, comme s’il ne fallait surtout pas peser trop sur la matière tragique et acide de la violence inhérente aux conflits sanglants du monde. Wajdi Mouawad  une utilise de façon magistrale le mur de lointain comme écran vidéo et  l’on voit le comédien-metteur en scène aboyer rageusement, la bave animale coulant de bouche, tandis que résonne la sono à pleins tubes de la gamme entière des hurlements et grondements canins.
Sur le plateau, un chien enragé tenu en laisse, un homme nu couvert de peinture noire, tire sur sa chaîne et se déploie dans l’espace en sauts et rugissements incontrôlés, telle une image vidéo descendue sur scène en trois dimensions.
Puis, la tension oppressante installée se rompt et se rompra régulièrement au cours de la représentation, quand surgit, comme à l’improviste, un théâtre d’objets malicieux, inventaire dérisoire et comique, ou bien répertoire ironique des moyens de communication d’aujourd’hui, tels ces objets posés sur un trépied à roulettes.
D’une paroi de toiles blanc cassé avec porte, arrivent sur scène un vieux poste de radio, un autre de télévision, un téléphone portable, une liasse de journaux et un ordinateur, et des maîtres de cérémonie malicieux qui se tiennent droit face au public, parlant tous de manière loufoque.

Résonnent en voix off, le parler populaire de la langue québécoise, le joual, dont les intonations, expressions savoureuses et jeux de mots font rire à tout coup. Mais se fait entendre aussi le français parlé par un Libanais, le français des banlieues, selon les connotations possibles selon les âges et classes sociales.
À côté de ces objets parlants insolites, joue un groupe de rock avec Jérôme Billy, Bernard Falaise et Igor Quezada. Apparaît aussi comme dans un cauchemar, le fantôme farcesque à la voix d’outre-tombe, d’un héros tragique de bande dessinée, icône guerrière de jeu vidéo, la fumée en plus : théâtre dans le théâtre, comique jeté dans le tragique.
Les voix, narratrices de la tragédie d’Ajax , ajoutent leur grain de sel espiègle et un théâtre d’ombres-des guerriers munis de leur lance-s’anime sur les tentures. On n’oubliera pas l’image incandescente d’un Ajax nu, lavé au karcher avant d’être enfermé dans un tombeau transparent, qui réapparaît couvert de peinture blanche, avançant sur la scène du pas de l’homme, selon la frise des débuts de l’humanité.
À cour, veille une forêt obscure de micros sur pied, métaphore des armes d’Achille. Jean Alibert, de famille pied-noir, raconte son retour en Algérie,  dans le village où son père était maire avant l’indépendance, ce dont, enfant, il avait tant entendu parler. Nathalie Bécue, Victor de Oliveira, Jocelyn Lagarrigue et Patrick Le Mauff habitent avec force et conviction le plateau de cet Ajax Cabaret. Des images du massacre de Sabra et Chatila défilent, comme celles de la chambre de Wajdi Mouawad avec photos d’enfant, rangées de livres, et disques de Noir Désir.
La voix du metteur en scène se fait entendre, s’arrêtant sur le sentiment d’humiliation et d’humilité, termes très différents à partir de racines similaires. Pour éradiquer l’émergence possible de la violence et de la vengeance, il «suffirait» de se détacher de ce lien d’une humiliation jadis ressentie …

 Véronique Hotte

Théâtre de Chaillot/Théâtre National de la Danse, jusqu’au 3 juin. T : 01 53 65 30 00
Le texte de la pièce est publié aux Éditions Leméac Actes Sud-papiers

 

 

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