Les Malades

Les Malades d’Ántonio Alamo, traduction de Cristina Valuesa et Salwa Al Maïman, mise en scène de Jules Audry

imageAuteur, acteur et metteur en scène de 52 ans, bien connu en Espagne et aussi depuis 2011, directeur du Théâtre Lope de Vega à Séville, Ántonio Alamo a écrit et créé une douzaine de pièces  dont une trilogie Drunks (1993), Les Malades, Je Satan, Vingt-cinq ans moins un jour, Le Couplet noir. Il a été influencé par Samuel Beckett et son compatriote Fernando Arrabal.
« Trois colosses ont construit l’Europe dont nous sommes aujourd’hui les héritiers, dit l’auteur. Le premier d’entre eux s’appelait Adolf Hitler. Lui, avait rêvé que son peuple serait l’Elu, il avait rêvé que les Juifs disparaîtraient de cette terre.
Le second, Joseph V. Staline avait rêvé que la lampe allumée sur l’Union soviétique illuminerait le futur de l’Humanité.  Le troisième, Winston Churchill, avait un rêve plus modeste: une Europe dispensée de guerre pendant une durée de cinquante ans.
 Leurs rêves, comme nous pouvons le voir, étaient bien différents, mais aucun d’entre eux ne s’est réalisé. Nos trois colosses avaient au moins un point en commun : ils étaient hypertendus et atteints d’athérosclérose. Notre siècle est aussi hypertendu et atteint d’athérosclérose. Ma pièce peut être considérée comme une espèce de diagnostic. »
Cela se passe très précisément le 28 février 1953 ; Staline va dîner avec ses quatre ministres les plus importants :  Kroutchev, Malenkov, Beria et Boulganine, tous les quatre très haut placés dans la nomenklatura du Parti Communiste et qui ont sûrement commis autant de coups sanglants que le redoutable dictateur, mais qui tremblent devant lui, et n’ont aucune confiance entre eux.
Les-Malades_0_730_487Le lendemain, Staline est retrouvé inanimé, et meurt cinq jours plus tard… Simple crise cardiaque, ou crise cardiaque « aidée», on ne le saura jamais. Sa fille rendait Beria coupable du retard qu’on avait mis à le découvrir inanimé, sans disculper pour autant les autres membres de la direction; Beria avait ordonné la fermeture de la datcha et fait renvoyer tous les membres du personnel, menacés d’arrestation immédiate, s’ils se livraient à des confidences ou mettaient en cause la version officielle: « Staline, victime d’une hémorragie cérébrale dans la soirée, alors qu’il travaillait dans son bureau du Kremlin ». Pourquoi? Cette étrange mort du dictateur qui tient du polar,  a déjà été le thème de plusieurs films mais ici il s’agit d’autre chose.
   Dans la petite salle de la Loge, les quatre ministres sont assis ou debout autour d’une longue table nappée de blanc, où on a disposé les quotidiens de la presse occidentale, nombre de gros dossiers, une boîte métallique que Staline a  fait apporter mais dont aucun des généraux ne connaît le contenu, et enfin une caisse de bouteilles de vin rouge… Quelques téléphones à touches contemporains, et sur les côtés un canapé XIX ème rouge vif, trois petits meubles d’appoint avec lampes à abat-jour, et des plaquettes de comprimés pour rappeler discrètement que le dictateur est déjà malade.
 Le public, lui, est installé tout autour sur un rang de sièges et sur quelques gradins. Une seule et même entrée pour les comédiens et pour une cinquantaine de spectateurs maximum… Un dispositif scénographique pas nouveau (brillamment inauguré (1975) par Antoine Vitez avec Catherine, d’après Les Cloches de Bâle d’Aragon) mais qui convient à cette petite salle. Gros plan et plans d’ensemble, distance et proximité : bien vu !
 Jules Audry a eu aussi l’intelligence et l’audace (pas facile à mettre en œuvre mais réussi !) de confier les rôles des généraux à de jeunes jeunes acteurs, ses copains d’école : Thibaut Fernandez, Victor Fradet, Frédéric Losseroy, Ivan Nowatschok, tous les quatre efficaces, et il a fait jouer Staline par Abdel-Rahim Madi: diction très précise et gestuelle impeccable: le comédien est exceptionnel de justesse et plus que crédible dans la perversité et la cruauté dans le rôle de dictateur déjà âgé.
Sur le côté, un personnage ajouté, Serge Prokofiev (Olivier Maignan): joli clin d’œil, puisque le compositeur est mort le même jour (mais dans une quasi-indifférence) que le « Père des peuples » et qui joue, de temps à autre, de la contrebasse: petite aération bienvenue dans ce climat des plus morbides!

 Ici, aucune référence à un monde aujourd’hui disparu, et seul uniforme pour ces jeunes gens : chemise blanche, et cravate, pantalon, chaussures noirs. Donc, loin des vareuses et casquettes kaki militaires, loin aussi d’un mobilier traditionnel; bref, refus de toute anecdote et de tout pittoresque (samovar, etc.).
Et cela marche ? Oui, formidablement; le pari est mené à bien; même si au début, les jeunes acteurs ont un peu de mal à trouver le ton juste avant l’arrivée de Staline mais, dix minutes après, surgit un remarquable feu d’artifice dans l’interprétation pour soutenir un texte solide où Ántonio Alamo montre la toute puissance de la logique du langage, quand il est mis au service du pouvoir le plus absolu, avec droit de vie et de mort !
Hypocrisies en tout genre, coups bas, manipulations diverses et variées des généraux pour être au mieux avec le dictateur ivre de pouvoir, qui prend un plaisir sadique à les humilier à tour de rôle, et à diviser pour mieux régner : rien ne nous sera épargné! Et on assiste in vivo, à une impitoyable démonstration dans ce huis-clos, du fonctionnement politique le plus absolu, le plus  cruel aussi qui soit !
De quoi faire froid dans le dos, si l’on veut encore croire à un quelconque espoir en la race humaine qui semble continuer à porte en elle de futurs Staline.
Et la scène où le dictateur, en pleine paranoïa, sans aucun état d’âme et avec un sadisme raffiné, force Beria au suicide, et lui offre un revolver – mais non chargé-ce qu’évidemment Beria et le public ignorent- puis se moque de lui, est un moment d’anthologie.
Jules Audry a réussi ici un travail de mise en scène d’une rigueur et d’une force exemplaires, au rythme impeccable.
Il lui faudrait juste revoir la fin, un peu longue et encore mal calée, quand Staline s’effondre sur le canapé.
Mais sinon, en ces temps un peu moroses de fin de saison, quelle rare et divine surprise ! Ici, pas d’inutiles images vidéo, avec et sans caméra infra-rouge, pas de micros HF, pas de voix off, pas de ventilateur soufflant des feuilles mortes, bref, aucun de ces stéréotypes qui encombrent le théâtre contemporain comme dans ce pathétique Palmiers sauvages aux Ateliers Berthier dont nous vous reparlerons.
Malheureusement le spectacle n’est programmé qu’une semaine encore. Peut-on espérer qu’un théâtre important puisse le reprendre la saison prochaine? Cela serait justice. Jules Audry prouve avec ces Malades qu’il est bien de la trempe des nouveaux et bons jeunes metteurs en scène français .

Philippe du Vignal

La Loge,  77 rue de Charonne 75011 Paris. T : 01 40 09 70 40, les mercredi, jeudi et vendredi à 21 h jusqu’au 10 juin.
La pièce est édité aux Solitaires Intempestifs.

 


Archive pour 3 juin, 2016

À y bien réfléchir

À y bien réfléchir et puisque vous soulevez la question, il faudrait tout de même trouver un titre un peu plus percutant, mise en scène de Philippe Nicolle

 

26000-abyr-09-sotteville-co-26000Créée par Philippe Nicolle et Pascal Rome, la compagnie des 26. 000 couverts a débuté aux festivals de Chalon dans la Rue et d’Aurillac avec Les Petites Commissions en 1995. Et elle a aussi collaboré trois ans plus tard  avec Arte pour l’adaptation de Direct ! un spectacle participatif mettant en scène le tournage d’un programme télévisé pirate.
En 2003, Philippe Nicolle et Fred Toush se sont engagés dans la lutte des intermittents avec la première “Manif de droite”. Puis  la compagnie nomade s’est installée à Dijon pour ouvrir son lieu de création, la Caserne des 26.000. Ont
suivi des spectacles comme Le Sens de la Visite, La Poddémie, Les Tournées Fournel, Le Grand Bal des 26.000, Le 1er Championnat de France de n’importe quoi, Beaucoup de bruit pour rien, et L’Idéal Club… Autant de surprises, allant de l’insolite au grotesque, toujours interprétées avec un sérieux imperturbable par une bande de douze acteurs complices qui se livrent maintenant à la Villette avec une ardeur débridée à une fausse répétition d’un spectacle sur la mort.
«On n’attendait pas autant de monde pour une sortie de résidence, après  quinze jours de travail. On doit saluer Clotilde Menez, du Ministère de la Culture, non de la Région et les nombreux partenariats locaux, Culture France etc. (…) Philippe Nicolle est au Mexique pour un stage d’écriture avec des personnes âgées. Nous n’avons que des débuts d’idées pour un spectacle de rue qui aura lieu dans un an, sur des exemples de mort subite ! »
Le comédien s’étouffe en lisant la note d’intention de Philippe Nicolle : «Perdre de vue la mort, c’est perdre le sens de la vie, l’absurdité risible de la mort; en répandant mes cendres sur le parking du Leclerc, je serai sûr que vous viendrez me voir au moins deux fois par semaine !».
Dans la fumée et les hurlements, on émet l’idée de brûler la mort, on la saoule car elle est venue chercher Giuseppe. Sur un air de fanfare, et après une scène de théâtre d’ombres, une échelle tombe : «On a représenté ce qu’on a répété». L’atmosphère devient de plus en plus folle: un pseudo-Philippe Nicolle qui sniffe de la coke et son complice menacent les acteurs qui se couchent.
Il les harangue : «La rue, c’est la vie, c’est de la fureur et du cambouis (…) La mort, la mort, la mort à un moment, ça déprime, pas de débat, on arrête». Tous les acteurs s’accusent de la mort, à la justice intergalactique. Ils entament un débat avec Gabor Rassov, l’auteur: c’est une fausse répétition d’un spectacle de rue sur la mort, mais le spectacle est la répétition d’un spectacle sur la vie.
Les comédiens s’écroulent en vomissant. «Le texte, il était empoisonné». L’auteur, lui, se pend, en évoquant la mort de Molière dans le film éponyme d’Ariane Mnouchkine. Cela se déroule dans un décor abracadabrant et dans un grand désordre…pourtant très ordonné. Beaucoup de rires dans la salle, surtout celui de notre voisine. s’esclaffant. On n’imagine pas bien ce spectacle dans la rue, et le vrai Philippe Nicolle qui apparaît à la fin, ne l’a bien entendu, pas voulu!

Créé en février dernier au Parapluie d’Aurillac, ce spectacle, déjà joué vingt-cinq fois, devrait connaître encore une soixantaine de représentations en France… Si vous aimez la compagnie des 26.000 couverts, courez-y!

Edith Rappoport

Grande Halle de la Villette, Paris  du lundi au samedi à 19 h 30, jusqu’au 9 juin, T: 01 40 03 75 75
www.26000couverts.org

Edith Rappoport

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