Georges Dandin suivi de La Jalousie du Barbouillé

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Georges  Dandin, suivi de La Jalousie du Barbouillé, de Molière, mise en scène d’Hervé Pierre, de la Comédie-Française

   Une des plus amères comédies de Molière déjà créée au Vieux-Colombier (voir Le Théâtre du Blog) mais ici  suivie par une farce : elle ne se termine pas par un mariage, supposé heureux, mais commence par un mariage, évidemment raté… Georges Dandin, paysan riche, a voulu se faire notable en épousant Angélique, la fille de Monsieur de Sottenville et de Madame, née de La Prudoterie, famille où «le ventre anoblit», excusez du peu, les aristocrates provinciaux, fin de race, et désargentés.
Georges Dandin qui se sent trompé sur la marchandise, voudrait rendre Angélique à ses parents, mais le mariage chrétien est indissoluble, et tout à la jouissance des biens terrestres de leur gendre, et de leurs vieilles amours, ils ne veulent à aucun prix récupérer leur diablesse de fille. «Tu l’as voulu, George Dandin» : tout le monde l’a voulu, sauf Angélique, à qui l’on n’a rien demandé.

  Et cela justifie sa révolte, à laquelle s’associe Claudine, la servante: elle aurait bien pu être maîtresse.  Clitandre, un jeune seigneur de passage sur sa terre voisine, n’a plus qu’à cueillir cette Angélique, Célimène de village : «La solitude effraie une âme de vingt ans». Molière se souvient de son Misanthrope
Le Roi et la Cour ont dû rire assez méchamment de cette petite noblesse déchue, et de ce paysan enrichi, pas encore parvenu : comment pourraient-ils deviner les évolutions sociales qui feront de lui, le bourgeois triomphant du XIX ème siècle ? La chance du metteur en scène d’aujourd’hui : il connaît la suite… et peut donc tracer leur chemin social en pointillé, et donner, avec générosité, une vraie nature à chacun des personnages; malheureusement aucun d’eux ne peut écouter ni entendre l‘autre, enfermé dans ses «droits».
  Georges Dandin (Jérôme Pouly, épatant) a droit à une épouse ; Angélique (Claire de la rue du Can), n’ayant rien demandé, a droit à sa liberté, Claudine (Rébecca Marder), flouée, a droit à une compensation, les Sottenville (Alain Lenglet  et Catherine Sauval) croient avoir droit à tous les égards dûs à leur blason… Pour Clitandre, petit Don Juan, et son valet Lubin (Noam Morgensztern): «J’ai envie, donc j’ai droit ». Et Colin, un serviteur (Simon Eine), le seul à avoir comme seul droit, celui de traîner les pieds.  
  Hervé Pierre est allé chercher les traces de cette longue histoire dans la Franche-Comté des villages, du côté d’Ornans, de la Loue, et dans le réalisme stimulant de Gustave Courbet, contre un art idéal tombé d’en haut. La scénographie d’Eric Ruf, en planches à claire-voie, arbres renversés, bassines de zinc, avec un astucieux grenier et l’indispensable porte,  et des costumes bien habités, hors modes, nous emmène quand même plutôt du côté des toiles de Louis Greuze.
Mais la campagne change lentement… La musique de Vincent Leterme y contribue, avec un petit air de nostalgique, façon fêtes galantes : on en est presque attendri. Tout se remet sur ses pieds, après l’ultime réplique de Georges Dandin : «Lorsqu’on a, comme moi, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu’on puisse prendre, c’est de s’aller jeter dans l’eau, la tête la première ».
Fin, impasse ? Non, et le théâtre va nous sortir de là. La troupe monte en effet des tréteaux, et chacun reprend son rôle… mais cette fois dans La Jalousie du Barbouillé, une farce sans doute écrite au cours de la longue tournée de l’Illustre Théâtre avant son retour à Paris: une esquisse, en quelques traits puissants, de ce Georges Dandin.
Et là, l’excellente troupe de la Comédie-Française s’en donne à cœur joie. Énergie au carré, liberté partout, public harponné puis relâché comme un poisson dans le ruisseau : on rit franchement, aux éclats.
Ça claque, ça passe, ça casse: la farce débloque ce que la comédie avait coincé. Vous venez d’assister à la lutte des classes et des cœurs, on va vous faire pire!
À grands coups de crayon rouge, la farce, superposée à la comédie,  nous en fait voir le squelette et exploser les évidences. Aux mains des comédiens, elle casse le jouet et libère généreusement l’imagination: bonne nouvelle: si on veut bien sortir des rails, d’autres possibles existent. On sait que sur la scène, c’est «pour de faux ». Mais bien vraies sont toutes ces petites lumières qui s’allument dans les têtes…
Ce théâtre-là n’aura pas changé le monde mais nous aura donné un bon coup de frais, un regain de force pour le regarder tel qu’il est. On en sort requinqué!

Christine Friedel

Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier, Paris, jusqu’au 26 juin. T: 01 44 58 15 15.

 

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